10.03.2006
Suivez son regard !
« Boucliers lentement patinés sous les intempéries et le soleil
Ils luisent doucement et nous montrent la couleur du ciel
Eux qui (c)ouvrent le passage vers la profondeur obscure
Par où nous évacuons ce dont nous n'avons plus cure. »

À l'occasion, Luc Chaumont sait avoir la fibre lyrique lorsqu'il parle des objets pour lesquels il a une attention spéciale: les plaques d'égout. Ou, plus généralement, les plaques de regard de chaussée, bon nombre d'entre elles donnant en effet accès à d'autres services que le seul réseau d'assainissement (anciennes carrières, réseaux de distribution, etc.).
Sage précaution sans doute, mais surtout poussé par une curiosité devenue une seconde nature, ce poète des rues a pris l'habitude de regarder où il met les pieds lorsqu'il déambule dans une ville. Chemin faisant, ses yeux ayant pris l'habitude de scruter le sol, il a même bouclé à sa manière son tour de France, accumulant les photographies de ce qu'il considère comme un patrimoine en perdition. Son inventaire est néanmoins toujours en cours, ouvert à toute nouvelle trouvaille au gré de pérégrinations occasionnelles ou dûment programmées.
Cette belle et insolite histoire commence par une anecdote remontant à 1984. Luc se trouve alors en Norvège. Un jour, au moment de quitter son hôtel, il remarque une plaque d'égout qui attire son attention. Comme par hasard... Un hasard qui, apparemment, fait bien les choses. Luc décide instinctivement de photographier l'objet en question. Mais le temps d'aller chercher son appareil photo, enfer et damnation! Un autobus est venu se planter juste au-dessus de la plaque. Et d'y jouer les prolongations. Conclusion: pas de photo! Frustration, profil bas... On ne l'y reprendra plus! Mais, pour le coup, le déclic s'est produit.
De retour au pays, ni une ni deux, notre futur hyponomopomatophile prend son bâton de pèlerin. Courant 1985-1986, il sillonne la France à la recherche de ses futurs objets de prédilection et leur consacre une bonne part de ses vacances. Puis, le hobby se transformant en passion, il se pique au jeu pour donner à sa quête d'images l'ambition de l'exhaustivité.
Toutefois, Luc ne photographie pas tout ce qui lui tombe sous l'objectif. Trop de plaques sont d'une triste banalité, issues d'une production stéréotypée. Dans ces cas-là, il faut chercher plus loin. D'un regard à l'autre, son "regard" à lui s'affine et devient mieux exercé, plus critique.
Un témoignage du passé
Aux yeux de Luc Chaumont, seules sont dignes d'attention – et donc de mise en mémoire photographique – les plaques de regard de chaussée présentant un intérêt historique. D'où une attention particulière pour les plaques plus anciennes. Fabriquées en fonte moins élaborée et ornées de motifs plus saillants, bien que patinés par l'usure du temps, elles sont souvent un témoignage silencieux de l'art industriel de la fin du XIXe siècle ou du début du XXe. « Ces regards, précise Luc, étaient fabriqués selon l'une des techniques les plus classiques en fonderie: à l'aide de moules de sable, eux-mêmes produits à partir de modèles en bois. Les moules étant à usage unique, cette technique ne permettait pas de forts rendements. Elle se prêtait par contre à la production par de petites fonderies implantées un peu partout en France en réponse aux besoins locaux. »
Bilan de la moisson: plus de deux cents clichés, au nombre desquels certains méritent une mention à part. C'est le cas entre autres de plaques photographiées à Saint-Ouen, Carcassonne, Strasbourg, Beaune... Parfois, c'est le coup de coeur, lorsqu'un regard est par exemple orné du blason d'une ville. Mais les rues de nos villes n'ont, de manière générale, pas droit à tant d'égards. Elles doivent plutôt se contenter de plaques provenant d'une fabrication industrielle standardisée. D'où l'émerveillement de notre chercheur lorsqu'il tombe sur des pièces uniques ou rarissimes. Sur des oeuvres d'art, serait-on tenté de dire.
Mine de rien, camouflées par leur fonction purement utilitaire, les plaques de regard de chaussée font en effet partie du mobilier urbain, celui-ci étant révélateur d'un certain sens urbanistique. Et donc du souci d'embellissement de la cité.
« L'attrait visuel que peuvent exercer les regards de chaussée, commente notre spécialiste, vient de la variété de leurs motifs de surface, subtilement mise en valeur par la fonte, sa couleur et sa façon particulière de capter et réfléchir la lumière. »
Quant aux motifs, ils sont généralement dans notre pays (tout comme en Belgique, en Angleterre et aux USA par exemple) assez limités, très géométriques. Parfois figure le nom de la fonderie et/ou celui de la ville où la plaque a été posée. Plus rarement encore, la plaque comporte un écusson ou des armoiries. Cette thématique plutôt rudimentaire explique l'indifférence quasi générale dont ont toujours fait l'objet les regards de chaussée. Pire, les modèles anciens en voie de disparition ne suscitent aucune initiative visant à les conserver. Luc Chaumont se prend pourtant à rêver: « Imaginons une place publique dont la chaussée serait progressivement garnie de plaques épargnées de la casse au moment de leur démontage et enchâssées dans le sol de ce qui deviendrait alors la "Place des Regards". Un lieu étonnant, musée horizontal de plein air... L'idéal serait un grand carrefour pavé, ouvert à la circulation automobile en semaine (pour l'entretien du lustrage des regards, et donc de leur brillance) et réservé aux piétons le dimanche, pour la visite. Quelle ville osera pareille initiative? »
Malheureusement, « au gré des restructurations ou des rénovations de réseaux d'assainissement, les regards anciens sont [aujourd'hui] démontés et envoyés à la casse, chez les ferrailleurs, d'où ils repartent vers les fonderies. Remplacés par un ou plusieurs regards modernes standard, ils disparaissent discrètement de nos rues, et les moules en bois [qui servirent autrefois à leur fabrication] ont été détruits ».

Un musée virtuel
Voulant donner une suite à ses découvertes, Luc Chaumont a commencé par aller frapper à la porte de telle ou telle fonderie, puis de tel ou tel éditeur. But de la manoeuvre: mémoriser, au moyen d'une exposition permanente ou d'une publication, la collecte de documents photographiques illustrant un patrimoine industriel en voie de disparition.
Tout en reconnaissant avoir été reçu « très aimablement », Luc attend et espère toujours une réponse concrète de part et d'autre. Imaginez un peu! Qui peut bien s'intéresser à d'anciennes plaques d'égout tout juste bonnes pour la ferraille? Elles ont assurément eu leur utilité dans l'aménagement et la modernisation de la cité. Mais de là à les hisser au rang d'oeuvres d'art, il faut une bonne dose d'imagination qui ne court pas les rues.
C'est précisément avec cette imagination de son cru que Luc Chaumont ne s'est pas résigné à l'apparente marginalité de son projet. En 1997-1998, Internet lui offre une aubaine inespérée pour la création d'un musée de plaques de regard de chaussée. Un musée virtuel, certes, mais une véritable vitrine tout de même, consultable ICI.
Ce catalogue, précise Luc, n'est pas exhaustif. Certains modèles, n'étant que de proches variantes ou offrant peu d'intérêt esthétique, n'ont pas été retenus. Par ailleurs, il reste de-ci de-là des modèles à trouver pour les répertorier avant leur possible disparition. Pour l'heure [cet article a été écrit en 2003], la galerie comporte quand même 172 clichés. Elle est complétée par quelques pages humoristiques, par une galerie de vues extraites de bandes dessinées et par des liens ouvrant sur un tour du monde original. On y découvre notamment le charme exquis des plaques nippones et d'autres styles de l'art des manhole covers, tirant leur nom des "trous d'homme" que les plaques viennent fermer.

Un conseil d'ami: allez faire un tour du côté de ce musée insolite. Vous profiterez de l'occasion pour glisser vos impressions et commentaires sur le livre d'or où se côtoient des témoignages en provenance du monde entier.
Au nombre des messages envoyés, nous relevons celui-ci, très éloquent: « Félicitations pour ce site. Je suis responsable d'un service assainissement et fais partie de ceux (nombreux) qui préconisent la mise en place de plaques d'égout sur les réseaux. Hélas, ce sont rarement les critères esthétiques qui nous guident, mais plutôt les notions de sécurité, de fiabilité et de facilité d'ouverture. Merci de montrer que l'on peut joindre l'esthétique au fonctionnel. » (Y.G., de Lorient)
Luc Chaumont a démontré pour sa part qu'en matière d'égouts et des couleurs, il est passé maître. Suivez son regard! Il vous indiquera le chemin d'étonnantes découvertes: celui d'un patrimoine en perdition au coeur même de nos villes.
Pourquoi les plaques d'égout sont-elles rondes?
Vaste débat, en effet! Question existentielle s'il en est...
La réponse semble pourtant simple et limpide. Suivons les explications de Luc Chaumont: « Les regards se composent de deux parties:
-
un cadre carré scellé au sol et offrant une ouverture ronde, d'un diamètre suffisant pour permettre le passage d'un homme (le "trou d'homme");
-
le tampon destiné à fermer cette ouverture. La forme circulaire de l'ouverture garantit que ce tampon ne puisse tomber au travers de l'orifice, puisque celui-ci est doté d'un rebord sur lequel repose le tampon. »
Est-il besoin de l'ajouter? Si les plaques étaient carrées, leur côté serait évidemment plus court que leur diagonale. Une plaque présentée verticalement dans cette diagonale serait donc vouée à la chute avec les conséquences que l'on devine facilement.
Du tout-à-la-rue au tout-à-l'égout
Profitant de techniques déjà appliquées par les Étrusques et les Grecs, les Romains développèrent dans leurs villes, notamment dans leur capitale, des systèmes d'assainissement pour l'évacuation des eaux de pluie et des immondices. Les déversements nauséabonds étaient effectués directement sur la chaussée. Les rigoles situées de chaque côté et au centre des rues aboutissaient à des collecteurs principaux dont le plus connu était le cloaca maxima qui traversait le Forum romain. Les déchets, dont le transport était facilité par l'eau des fontaines, s'écoulaient finalement dans le fleuve.
La situation fut à peu près identique à Paris durant de longs siècles. Rejet des déchets dans la rue, épandage dans les jardins potagers, collecte dans des puits secs, évacuation des « boës, fiens, gravoiz et ordures » dans les eaux de la Seine où les porteurs d'eau puisaient chaque matin de quoi abreuver la population: en dépit de quelques édits ponctuels peu ou prou respectés, les conditions de salubrité publique restaient loin du compte. D'où l'apparition fréquente d'épidémies et la présence de foyers d'infection latents.
C'est au XIXe siècle que fut construit à Paris le réseau du tout-à-l'égout, en remplacement du "merderon" qui propageait le "péril fécal". L'installation généralisée de ce système d'évacuation des déchets fut rendue obligatoire par la loi du 10 juillet 1894, contraignant la ville à en assurer le traitement. Quelques années auparavant, Pasteur avait développé ses recherches sur les maladies infectieuses. Il contredisait en cela les théories d'un grand "hygiéniste" qui, en 1852, vantait les vertus thérapeutiques de l'ordure!
Dans le même temps, le baron Haussmann imaginait la configuration des futurs égouts de Paris: « Les galeries souterraines, organes de la grande cité, fonctionneraient comme ceux du corps humain, sans se montrer au jour; l'eau pure et fraîche, la lumière et la chaleur y circuleraient comme des fluides divers dont le mouvement et l'entretien servent à la vie. Les sécrétions s'y exécuteraient mystérieusement et maintiendraient la santé publique sans troubler la bonne ordonnance de la ville et sans gâter sa beauté extérieure. »
09:10 Publié dans Luc Chaumont, "hyponomopomatophile" | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Portraits
16.02.2006
Le secret de Maître Burgaud

Il est certains savoir-faire qui se perdent dans la nuit de l'oubli, tout simplement parce qu'ils ne collent plus à l'actualité et aux impératifs économiques du modernisme.
Au nombre de ces traditions qui semblent s'évanouir à tout jamais: celle de Maître Cornille et de ses pairs dans l'art de la meunerie. Hormis quelques rares survivants ou, de-ci de-là, des restaurations à d'autres fins que celle du "convertissage" du froment en farine, les moulins à vent tombent en effet en ruines. Abandonnés au bord d'un chemin de campagne, se fondant peu à peu dans les broussailles envahissantes, ils finissent leurs jours dans une tristesse sans âme, ne répondant plus aux appels du vent, leur compagnon de toujours. Parfois, un sinistre craquement dans des ailes atteintes par la lèpre du délabrement fait vaguement illusion. Mais non! La vie s'est enfuie. Et elle ne reviendra plus.
Et pourtant...
N'avez-vous jamais entendu parler de Paul Hoinard, de Michel Vrignaud, d'André Videau, de Jean Mercier, de Maurice Deschodt, de Michel Markey? Non, peut-être!
Ces quelques noms et une vingtaine d'autres se regroupent autour d'une même profession, d'une même passion plutôt. À Challain-la-Potherie comme à Châteauneuf, à Levesville comme à Bazoches-en-Dunois, à Wormhout comme à Terdeghem, ils ont appris à dompter l'énergie d'Éole pour donner vie à une étrange carcasse de poutres et d'engrenages, à une meule de silex d'où s'échappe une poudre blanche et onctueuse: la farine.
Ces meuniers, souvent eux-mêmes fils et petits-fils de meuniers, sont aux
commandes d'un moulin tous les jours de l'année, au gré des arrivages certes, mais obéissant surtout aux caprices d'un ciel changeant ou d'une brise venant du large.
Un moulin? Rien à voir avec ces décors d'opérettes qui font rêver les esthètes avides de belles envolées lyriques. Oublions donc momentanément un certain Moulin-Rouge, le Moulin de la Galette ou même celui qui sut si bien traduire le secret de Maître Cornille: Alphonse Daudet.
Qu'il soit à tour (comme encore actuellement en Vendée), sur pivot (dans le Nord par exemple) ou cavier (en Anjou et en Touraine), qu'il ait servi autrefois à l'assèchement des terres, à la fabrication de l'huile ou à la mouture de farine pour le pain, il voit généralement son rôle restreint aujourd'hui à l'alimentation pour le bétail. Mais qu'importe! Il n'est pas de fonctions avilissantes quand on fait corps avec le plus noble des éléments: le vent.
"Comme la plupart de mes contemporains, l'étrange silhouette d'un moulin dressé sur une colline me touche et me fascine pour des raisons qui ne sont pas seulement esthétiques ou poétiques. Il est assez étonnant que personne n'ignore le moulin à vent et que celui-ci puisse d'une façon aussi forte frapper le conscient collectif dans ses regards et l'inconscient dans ses rêves, comme il admire l'attention scientifique du technologue, de l'historien, du géographe, de l'architecte ou de l'anthropologue." (Raymond Ledrut, dans l'avant-propos du livre de Claude Rivals Le Moulin à vent et le meunier dans la société française traditionnelle).
Pour tenter d'apprivoiser l'un de ces géants des plaines, arrêtons-nous quelques instants, non loin de la presqu'île de Noirmoutier, au moulin de Rairé, à Sallertaine (Vendée).
Construit en 1750, il continue jusqu'à ce jour de fonctionner. Quelques modifications techniques ont changé son aspect extérieur, surtout après l'invention des ailes Berton en 1845 (ailes composées de lamelles de bois se déployant comme un jeu de cartes), mais il a toujours été en exploitation, même durant la période du début de l'industrialisation. La généralisation de l'électricité et l'apparition des minoteries modernes n'ont rien changé à son fier destin: il n'a jamais renoncé à l'énergie du vent.
- Beaucoup de moulins, commente Marcel Burgaud, maître des lieux, fonctionnent plus ou moins artificiellement. Ils sont maintenus en vie et restaurés grâce à de généreux sponsors qui se targuent de fabriquer de la farine "fabriquée au moulin", alors que toute la mécanique est mue par un moteur électrique. J'appelle cela du folklore. C'est pas du travail!
La voilure donne au moulin non seulement son efficacité, mais aussi tout son charme. À Sallertaine, chacune des quatre ailes est composée de 11 planches en pin d'Orégon, de 9 mm d'épaisseur et 6,70 m de longueur, fixées sur une tringle métallique à l'aide de vergettes, de verrons et de tourillons. D'une largeur de 22 cm quand elle est au repos, elle passe à 2,20 m lorsqu'elle est déployée au maximum.

Les quatre tringles sont emboîtées dans la partie extérieure d'une immense pièce de bois de chêne: l'arbre de couche, qui pèse globalement 5 tonnes. Incliné de 7 degrés par rapport à l'horizontale et reposant sur deux coussinets (l'un en marbre, l'autre en bois), cet arbre est entraîné par le mouvement des ailes et il entraîne lui-même, par l'intermédiaire du "grand rouet" (roue verticale à pignons en bois de cormier), l'ensemble des rouages du moulin (peloton, vertical, hérisson) mettant en mouvement les meules.Le chapeau qui coiffe ce moulin de 16 m de haut est en bois (autrefois; du châtaignier; aujourd'hui: du sapin). Cette toiture dans son ensemble pivote sur 360 degrés, à l'aide du "tournevent" (un cardan fixé sur le châssis mobile) pour se mettre précisément dans le sens du vent.
Toute la technique du meunier commence là: savoir apprécier la direction et la force du vent dominant.
La girouette donne déjà des indications. Mais il n'est que de voir Marcel Burgaud se pencher là-haut, à la fenêtre de son moulin, pour comprendre que le savoir-faire du meunier ne se limite pas à l'application d'une théorie.
Un ciel qui blanchit, une brise qui vous caresse délicatement le visage sont des indices non trompeurs pour qui sait les percevoir. Et les meuniers sont de ceux qui ont appris le langage du vent, d'où qu'il vienne, quels qu'en soient les caprices. En fonction de ce message secret reçu du large, ou bien les ailes du moulin seront laissées encore pour un temps à leur somnolence, ou bien elles seront libérées pour retrouver la cadence de leur valse monotone rythmée par le tac-tac-tac régulier des engrenages.
- Chaque vent a son caractère, ajoute Marcel Burgaud. Chacun manifeste son
tempérament propre et c'est à moi de savoir l'interpréter. Qu'il s'emballe tout à coup, je donne aussitôt un "coup de corde" pour réduire la surface des ailes. S'il tend par contre à s'épuiser et à tomber, je donne davantage de voilure.
Un moulin se pilote d'abord à l'oreille. Il faut savoir l'écouter. C'est une question d'habitude. Dès que j'entends l'une de ces "demoiselles" se mettre en toupie, cela signifie que mon moulin n'est plus exactement dans le vent et que je dois le remettre dans la bonne direction.
On apprend ainsi que les "demoiselles" sont deux planchettes percées en leur milieu, situées sous la toiture du moulin. Elles restent immobiles quand les ailes du moulin font face au vent; elles s'agitent par contre dès que le vent est pris, ne serait-ce que très légèrement, de biais.
Poursuivant la visite, on découvre aussi la complexité du fonctionnement des meules. De prime abord, tout semble très simple: il suffit de deux énormes pierres qui concassent, puis réduisent en poudre le grain.

À y regarder d'un peu plus près cependant, on se rend compte que ce qui paraissait élémentaire est en fait le résultat à la fois d'une technique parfaitement maîtrisée et d'un astucieux bricolage.
Suivons les explications de Marc Guitteny.
Au sol, la "gisante" (meule fixe) repose en trois points sur des poutres. Au-dessus, la meule "courante" est portée par un axe qui traverse la meule fixe et s'appuie sur la poutre meulière du premier étage. Cette meule ainsi suspendue est fixée à son axe par l'"anisse" (pièce de fer qui s'y encastre). Le vide autour de l'axe est l'"oeillard".
Le grain tombe de la salle du haut par un boisseau, dans la trémie (bac en bois). De la trémie, il arrive dans l'"auget" (conduit en bois) qui verse le grain dans l'"oeillard". L'arrivée du grain dans l'"oeillard" est réglée par la vibration que transmet sur l'auget la rotation du "babillard" (pièce de fer montée sur l'axe des meules).
La meule est entourée d'une garniture d'où sort la farine brute avant de passer à la "bluterie" (pour la séparation de la farine et des issues) et de tomber par un boisseau dans la salle du bas.
Dans la salle des meules, le "régulateur" exerce une pression en tournant, par une tige articulée, sur l'axe des meules. Sa vitesse de rotation, liée à celle du "vertical" sur lequel il est en prise directe, fait varier leur écartement. Ainsi, quand le moulin accélère sa vitesse, le débit du grain est grossi par le "babillard" et la pression des meules est renforcée par le "régulateur".
Non seulement le meunier pilote son moulin à l'oreille, mais il a encore besoin d'un doigté particulièrement expert. Palpant d'une main la finesse et le degré d'humidité de la farine qui descend par le boisseau, réglant au besoin le débit de distribution dans la trémie ("un grain en plus", "un grain en moins"), il active de l'autre main diverses cordes ou tringles métalliques qui agissent sur l'écartement des meules, l'orientation de l'arbre de couche (et donc des ailes), la dimension de la voilure, etc.
Un geste maladroit... et tout le bel édifice frise la catastrophe. La chanson n'est pas la seule à mettre en garde le meunier contre l'emballement de son moulin. Il doit veiller en outre à ce que sa meule se tourne pas à vide.
La meule... Les meules plus exactement - la "gisante" et la "courante" -, parce qu'"il faut être deux pour faire des petits". Elles demandent elles aussi du meunier un soin très attentif. C'est en effet lui, et personne d'autre, qui les "affûte" (c'est le "rhabillage"), en moyenne une
fois tous les trois mois, avec des outils de tailleur de pierre (mailloche et boucharde).
Une meule comporte des échancrures (boitard, entrepied et feuillère) qui expulsent le grain du centre vers la périphérie tout en le réduisant d'abord en grumeaux, puis en poudre de plus en plus fine selon les besoins. Une erreur de manoeuvre suffirait à elle seule à rendre inefficace toute la merveilleuse mécanique qui donne vie à ce coeur du moulin.
Il faut voir, sur le visage de Marcel Burgaud, ces traits à la fois de gravité et de satisfaction lorsqu'il observe et écoute ronronner "son" moulin! Il est l'un des derniers à maintenir vivante une tradition séculaire qui était autrefois synonyme de nécessité vitale. Pourquoi en effet les moulins ne serviraient-ils plus actuellement qu'à distraire des touristes matinaux en mal d'arts et de traditions "populaires" alors qu'il y a encore quelques dizaines d'années, ils étaient implantés au coeur même de la vie, intermédiaires indispensables entre le travail des champs et le "pain quotidien"?
Tant que ce meunier aura la force de perpétuer le savoir-faire appris, dès l'âge de 24 ans, des mains de son père, il y aura à Sallertaine des ailes qui continueront de tourner dans le ciel de ce petit coin de Vendée.
Mais après?
Pour l'instant, aucune relève ne s'est manifestée. Mais, dans un sourire qui en dit long sur une sagesse apprise au contact d'un labeur ingrat mais exaltant, Maître Burgaud conclut notre entretien:
- Après moi, ce ne sera pas la fin du monde!
(ce reportage date de 1990)
D'où proviennent-ils?
Il est communément admis que le moulin à vent est une invention transmise à l'Europe par les Croisés de retour d'Orient.
L'histoire est en fait plus complexe. Le moulin horizontal est mentionné pour la première fois dans un texte du calife Omar (581-644). Il se compose d'une partie supérieure, contenant la meule, et d'une partie inférieure où est installée - horizontalement - une roue hydraulique à pales (doulab) actionnée par le vent qui pénètre à l'intérieur du bâtiment par des embrasures pratiquées dans le mur.
La technique relative à ce type de moulin aurait vraisemblablement été propagée en Europe par les Arabes.
Quant au moulin vertical, il serait une invention occidentale due aux Normands et aux peuples méditerranéens. La technique à la base de cette invention est celle qui est toujours appliquée par les moulins-tours ou les moulins sur pivot fonctionnant encore, toutes ailes déployées, dans le Nord de la France par exemple, ou en Vendée. En aucun cas, ce moulin occidental n'aurait pu être une importation d'Orient par le canal des Croisades.
Reste à savoir si le cerf-volant et même le moulin à prières des Chinois ont pu avoir une quelconque influence sur l'invention du "moulin qui moud". Les historiens se posent au moins la question.
Ces renseignements ont été puisés dans l'ouvrage de Claude Rivals Le Moulin à vent et le meunier dans la société française traditionnelle, éditions Serg-Berger-Levrault, 1987.
16:00 Publié dans Marcel Burgaud, meunier | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Portraits, moulin, meunier, burgaud
19.01.2006
Rencontre au sommet

Nous voulions voir des aigles... Nous n'avons en fait qu'entraperçu quelques battements d'ailes, ceux d'un aiglon de plusieurs semaines, niché dans son aire, là-haut dans une anfractuosité de falaise dominant la vallée du Rabioux. Et cela a suffi à notre bonheur.
Après deux ou trois heures de planque à guetter au loin, l'oeil collé sur l'oculaire d'une longue-vue, une éventuelle, une probable silhouette noire virevoltant au dessus de la première ligne de crêtes, il nous a bien fallu nous rendre à l'évidence: le moment était venu de redescendre à Châteauroux-les-Alpes.
En cet après-midi de juin, l'aigle – le couple d'aigles plus précisément – n'était apparemment pas à notre rendez-vous. Mais nous savions pourtant qu'il était "là", quelque part sur son territoire, dans un fugace horizon, ou bien juché sur un promontoire, prêt à fondre sur sa nouvelle proie.
Veut-on voir et observer de près des aigles? Il suffit, nous conseille-t-on, de fréquenter certains zoos ou de visiter telle ou telle volerie où un dresseur d'aigles s'empressera de vous donner la preuve de son savoir-faire.
Christian Couloumy s'abstient de porter le moindre jugement sur ce type d'approche. Quoique... Garde-moniteur au Parc national des Écrins, chef du secteur de l'Embrunais, il est l'un des meilleurs connaisseurs actuels de l'aigle royal. À ce titre, il a droit à la parole quand il s'agit de défendre la cause de ce rapace si longtemps menacé, parfois encore cible de quelques braconniers ou de ces bipèdes sans plumes qu'on appelle «chasseurs»!
Christian n'a rien de l'écolo de service, soucieux de prosélytisme «en vert» et contre tous. Dans les fonctions de gestionnaire de l'espace qui lui ont été confiées comme dans ses nombreuses heures sur le terrain, il respire la même passion pour ce qu'il fait. Vivre et travailler quotidiennement dans un parc tel que celui des Écrins, au coeur de cette région montagneuse protégée des agressions d'une certaine civilisation, c'est pour lui un rêve de jeunesse enfin réalisé. Son secret? Il tient en un mot, deux peut-être: l'étonnement, une perméabilité constante à ce qu'il convient d'appeler – infirmité de notre vocabulaire! - les «merveilles» de la nature. À son contact, surtout si vous avez la chance de pouvoir l'accompagner ne serait-ce que quelques heures dans une opération de repérage ou de contrôle, vous apprenez à faire place à l'émotion dans le vocabulaire de la communication. Les baroudeurs et autres chercheurs de sensations fortes, parfois pétaradantes, ont d'autres espaces pour assouvir leur passion. Ici, place au calme, à la redécouverte des sens, au temps qui passe... Place au respect de la nature.
Fidélité au couple
Quand bien même l'aigle ou le couple d'aigles que vous guettez tarderait à se manifester, continuant sans doute de vaquer à ses occupations sans se soucier pour le moins du monde de répondre à votre attente, Christian Couloumy a le don de vous le rendre étrangement présent.
Vous apprenez ainsi à mieux connaître le caractère et les moeurs de ce seigneur des montagnes. L'aigle royal, puisque c'est de lui qu'il s'agit dans le Parc national des Écrins, vit en couple, selon le "régime" de la monogamie. Son territoire, qu'il défend bec et ongles (ces derniers étant plus exactement appelés «serres») contre tout agresseur, peut atteindre 100 km² de superficie, soit l'équivalent de toute une vallée. Durée de vie de l'aigle royal: environ 25 ans, si son existence n'est évidemment pas contrariée par quelque accident de parcours (lignes électriques haute tension, produits pesticides utilisés en agriculture, méfaits de nos bipèdes sans plumes de tout à l'heure...). Couvaison: une fois par an, de fin-mars à début-mai. Madame Aigle pond un ou deux oeufs, de la taille d'un citron, dans un nid de branchages préexistant et amélioré d'une année sur l'autre.
Âgé de 80 jours, l'aiglon est prêt pour le grand départ: ça passe ou ça casse! Il a eu le temps, il est vrai, d'apprendre à battre des ailes dans son nid. Mais le moment venu, c'est le premier saut dans le vide, sans coup d'essai préalable. Jusqu'en décembre, sans supplément, il aura droit encore à quelques conseils pour améliorer son éducation. Ensuite, à son tour de faire sa vie et de s'émanciper. Il n'a plus qu'à chercher et à conquérir un territoire ainsi qu'une dulcinée avec laquelle il partagera sa vie d'adulte.
Côté intendance, rien de plus simple. L'aigle royal est le seul maître en son domaine. Il a à sa disposition quelques aires où il installe, au gré de l'humeur du moment, sa petite famille. Pour les repas, gare à tout ce qui passe par là, qu'il s'agisse d'animaux rampants ou volants. L'aigle ne chasse pas pour le plaisir, mais par nécessité.
Les atouts majeurs de Monsieur Aigle lorsqu'il entreprend de faire les courses pour le menu du soir: une extraordinaire puissance du regard (huit fois plus perçant que celui de l'homme: l'aigle royal peut repérer une malheureuse marmotte à un kilomètre de distance), une non moins extraordinaire adaptabilité du vol en fonction des circonstances (en vol plané glissé, l'aigle peut fondre à 160 km/h sur sa proie), des serres recourbées et acérées pouvant transpercer le crâne d'un renard.
Attention donc à tout ce qui, de près ou de loin, peut constituer ou améliorer un ordinaire! L'aigle se nourrit de marmottes, de renards, de lapins, d'oiseaux, de chats égarés... De poules aussi, sans doute, mais cela, il ne faut pas le dire! En période d'hiver, il se contente de charogne. Ce n'est pas très noble, mais faute de mieux...
Au recensement de 1996, le Parc national des Écrins abritait 107 aigles royaux pour 173 aires. Détail important, on a dénombré 37 couples, ce qui signifie que le solde pour atteindre le total de 107 est constitué d' "électrons libres". Autrement dit, la monogamie pratiquée officiellement par Monsieur Aigle aurait parfois du plomb dans l'aigle, mis à part tout humour macabre!
«L'aigle seul... contemple le Soleil et la Gloire.»
Cette citation, quelque peu tronquée, de Gérard de Nerval traduit à sa manière la majesté de l'aigle et son pouvoir de séduction. Comment en effet ne pas être intrigué par les performances extraordinaires du souverain des airs?
La puissance de ce rapace a de tout temps donné prise aux plus belles images poétiques. Elle a également servi de symbole à quelques grands de ce monde (Napoléon...), tout comme elle est utilisée comme emblème de certains pays (USA, Allemagne) ou de firmes cultivant une image d'excellence, voire de supériorité (cf. Harley Davidson).
Avec Christian Couloumy, nous restons loin, très loin de telles préoccupations. Pour lui, l'aigle se suffit à lui-même comme étant l'une des plus belles expressions de la vie au sein d'une nature non domestiquée.
Au terme d'un après-midi passé en compagnie de ce garde-moniteur à épier, mais sans résultat, l'apparition du couple d'aigles royaux ayant élu domicile dans la vallée du Rabioux, on pourrait se demander comment il est possible de consacrer autant de temps et d'énergie pour un résultat de prime abord insignifiant. Et Christian de répondre: «Et dire que ça fait plus de vingt ans que ça dure! L'aigle royal me surprendra toujours autant.»
Tandis que nous rejoignions notre point de départ, au creux de la vallée, l'aigle continuait sans doute, tout là-haut, d'inventorier son domaine, superbement indifférent à nos préoccupations de terriens. Mais n'emportait-il pas aussi un peu de nos rêves et de notre imagination?
Pour une visite complète du Parc national des Ecrins, cliquer ICI
10:40 Publié dans Christian Couloumy, garde-moniteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Portraits, aigle, parc-naturel, couloumy
02.12.2005
Jean-Claude Marol, défricheur de mots

Jean-Claude Marol nous a quittés le 9 octobre 2001. Il avait 54 ans. Il ne parlait pas, ou si peu, du mal qui le minait de jour en jour. Il est parti, dans la discrétion la plus totale, fidèle au silence dans lequel il aimait à se ressourcer.
En plusieurs occasions, j'ai fait appel à ses services pour l'illustration d'un article. Point besoin n'était alors de lui exposer le projet avec de longs développements. Un mot, un simple détail lui suffisait. Parfois, à l'instant même, la belle mécanique de l'imagination créatrice se mettait en route et nous restions subjugués par son talent, son érudition, son humour, la finesse de ses jugements, son respect de l'autre. Formé à l'art du trait, il a trouvé dans le dessin et l'écriture les formes les mieux adaptées à son regard qui allait chercher jusque dans ses derniers retranchements, pour mieux la respecter, la vérité.
En fait, nous savions peu de choses de lui, de son histoire, sinon qu'il allait piocher sa philosophie et ses nourritures de l'âme en certaines contrées lointaines, là-bas où quelque maître à penser lui avait enseigné les profondeurs mystiques de l'Être.
Jean-Claude est parti, emportant cette part mystérieuse de sa personne que nous n'avons jamais confondue avec de l'anonymat. Il accordait à l'écoute, à la "complicité" (mot qu'il appréciait particulièrement) et à la sympathie des moments privilégiés. Occasionnellement, toujours avec un franc sourire, il savait aussi nous entretenir de ses projets, de son dernier ouvrage en cours, de ses quêtes inassouvies dans les jardins de la Sagesse. Nul doute que les portes de ces jardins lui aient été grandes ouvertes, en cet Ailleurs où les mots sont désormais devenus pour lui superflus, inutiles.
"Plonger, ressurgir... la vie joyeuse!": voilà ce que Jean-Claude m'écrivait en dédicace de ce qui est devenu l'un de ses derniers ouvrages. Des mots que je reçois encore aujourd'hui comme son ultime message.
Dix années auparavant, j'avais eu l'occasion, un peu par hasard, de faire la connaissance de cet artiste illustrateur pas tout à fait comme les autres. Voici comment...

"Tout a commencé quand j'ai dégainé quelques mots à ma façon. Pan! t'es mot! Aussitôt, les filles et les garçons ont dégainé les leurs comme dans "Lucky Luke", plus vite que leur ombre. On s'est tiré dessus à bout portant. Un mot sort, ressort, paf! Un vrai massacre... la joie, quoi!"
L'histoire, cette fois-ci, se passe à Lannion, dans les Côtes-d'Armor, au cours de la deuxième Biennale internationale des illustrateurs de livres pour enfants.
14 heures. Une nuée de gamins, bruyants et excités comme des moineaux soudain libérés de leur cage, prend possession de l'espace. À peine tout ce petit monde a-t-il terminé d'inventorier les lieux que les instits rassemblent leurs troupes:
- Hé! vous là-bas! C'est par ici que ça se passe!
On s'assied sur la moquette. Quelques bribes de chahut de fond de classe. Quelques murmures... Puis c'est le calme. Assis en tailleur, coincé dans un angle de la pièce, Jean-Claude Marol semble encore plongé dans ses pensées, l'air d'un berger des montagnes tout juste descendu de la solitude de son refuge. La présence - la véritable présence - n'a pas nécessairement besoin de gesticulations ni de longs discours pour se manifester.
On fait rapidement connaissance:
- Vous allez vous répartir par petits groupes de cinq ou six. Chaque groupe aura à créer une histoire. Ensemble, vous imaginerez le scénario, la mise en scène. Puis il vous faudra écrire l'histoire et l'accompagner d'illustrations. Voyons! Quels thèmes allons-nous choisir?
- ?!..
Silence général.
On n'en est pour l'instant qu'au round d'observation.
Un premier doigt se lève, timidement:
- On pourrait peut-être imaginer l'histoire d'un appareil photo qui refuse de prendre des photos...
- Voilà une bonne idée! Quoi d'autre encore?
- Des chaussettes trouées qui cherchent leur pied!
Quelques ricanements étouffés se risquent à rompre le silence. Puis, comme s'ils n'attendaient que cette aubaine, d'autres rires s'engouffrent immédiatement dans la faille ainsi créée. Il n'en fallait pas plus pour réaliser que cet après-midi de "classe" n'est pas un après-midi comme les autres.
- M'sieur! M'sieur! Et si on parlait d'un aspirateur qui marche à l'envers, qui avalerait tout et recracherait tout?
- Et aussi d'un robinet qui laisserait passer toute l'eau de la mer, avec les poissons, les baleines, les bateaux?
- Moi, je voudrais dessiner un vélo bizarre, rafistolé de tous côtés...
- Le vélo-déglingo en somme!
Et voilà! C'est parti... sur les chapeaux de roue! Les instits accompagnateurs n'en croient pas leurs oreilles. Observateurs tout d'abord discrets, à l'écart, ils se joignent maintenant au peloton de leurs ouailles à l'imagination tout à coup débridée et ils finissent pas s'asseoir eux aussi à même la moquette comme tout le monde.
- Formons à présent les groupes! Qui veut de "l'aspirateur qui marche à l'envers"? Levez la main!
Les mains se lèvent. trop nombreuses.
- Pas tout le monde à la fois! Quels sont les volontaires pour le "vélo-déglingo"?
- Moi!
- Moi M'sieur!
- Moi aussi...
On retrouve parfois les mêmes. Il faudra faire un choix. D'autres, par contre, sont toujours indécis. Il y a encore de la place pour l'appareil photo récalcitrant...
À deux ou trois exceptions près (tel ou tel préfère aller flâner au milieu de l'exposition ou feuilleter les BD en démonstration), chacun trouve sa place au sein d'une équipe. Sans plus attendre, commencent à naître ces surprenantes histoires que l'on ne trouve nulle part sinon dans un coin de rêve bien à soi.
Les traits sont imprécis peut-être, mais qu'importe! L'enchaînement du scénario peut laisser lui aussi à désirer, mais qu'importe encore une fois! Retrouvant ses allures de berger attentif à chaque mouvement et au moindre appel de son troupeau, Marol passe de groupe en groupe, suggérant par-ci une rectification du dessin, affinant une nuance de l'écriture par-là. À la fois présent et discret, il n'impose rien. Il se sait invité et n'a pour l'heure aucune "camelote" à vendre:
- Je suis impliqué comme un boxeur sur un ring: pas de distance, pas de barrière pour me protéger. Je suis moi-même, avec mes défauts et ma fragilité.
Marol aurait-il donc une méthode bien à lui pour libérer les mots et les imaginations, pour transférer un "état de non-communication" en synergie grâce à laquelle chacun se retrouve, loin de tout esprit de compétition, "démultiplié par les trouvailles des copains"? Notre artiste-animateur le reconnaît, lui le premier: lors de ses interventions au sein d'un groupe d'enfants (comme d'adultes d'ailleurs), il se sent "mitraillé" d'aides qui l'encouragent à être lui-même. Et la raison de cette thérapeutique de la communication lui semble évidente:
- C'est par timidité vis-à-vis du langage que j'ai voulu peu à peu réapprendre le langage. J'ai fait beaucoup de dessins d'humour sans paroles. Le silence est pour moi une sorte d'attente du mot juste.
En dépit de l'inflation du verbe que nous fait souvent subir le verbiage ambiant, malgré cette distanciation d'avec le langage que crée l'omniprésent clavier d'ordinateur, peut-être reste-t-il néanmoins possible de "toucher" encore les mots autrement qu'avec le bout des doigts...
Qu'ils soient assassins ou offerts comme on offre une fleur, ces mots ont peut-être toujours un sens. Ils peuvent encore représenter le plus court chemin entre un Toi et un Moi, tel un code grâce auquel peut naître un échange, un affrontement, une intimité...
Tel est en tout cas le pari de Jean-Claude Marol, le secret de son art et de son travail de défricheur de significations.
Le matériau qu'il propose à ses compagnons d'aventure est parfois le mot, tout simplement. Le mot qui attend d'être révélé dans toute sa spécificité. Le mot qui libère... Ajoutez à un MUR deux minuscules voyelles (A et O) et vous traversez l'obstacle apparemment infranchissable pour réinventer l'AMOUR. Quelle fantastique découverte, n'est-ce pas!

Et si l'on écrivait aussi CHAMEAU avec deux N en forme de bosses? Mille excuses à nos doctes théoriciens de la langue française, mais vous ne trouvez pas que la signification est ainsi plus évidente, plus explicite?
Qui nous empêche de dessiner le mot NATURE avec des éléments végétaux? Des fleurs par exemple? Et pendant que nous y sommes, pourquoi ne pas orner le F de FLEURS d'autant de pétales que nous le souhaitons?
Proposant sa technique de "calligraphie" aux élèves d'un lycée professionnel, Marol fut un jour témoin d'extraordinaires métamorphoses. Se servant de matériaux et d'outils qu'ils utilisaient quotidiennement (de la tôle, des barres de fer, des cisailles...), les élèves eurent l'idée d'"inscrire" les lettres du mot RISQUE sur un fil métallique, tel un funambule s'aventurant sur son câble d'acier.
Autre surprise avec le mot CAGE, dont les lettres majuscules formaient les barreaux d'un cube à l'intérieur duquel avait été placée une scie à métaux, symbole d'une liberté à recouvrer.
Questionnez Marol à ce sujet, et vous constaterez qu'il multipliera les exemples à partir de mots-objets devenus par je ne sais quel enchantement riches de sens, de tout leur sens. Aucune forfanterie de sa part. C'est tout juste s'il ne s'excuse pas d'être là, comme de trop dans le décor:
- Mon rôle consiste simplement à témoigner de la possibilité de se déplacer d'un point à un autre. À chacun de décider s'il peut en tirer profit. Pour ma part, je pense que tout le monde peut apprendre de tout le monde. Chefs, sous-chefs, adultes, enfants, nous appartenons tous à la même humanité. Quant aux mots que nous utilisons, qu'il nous suffise de les accueillir en vérité pour qu'ils deviennent réellement un lieu d'expression et de communication.
À force d'utiliser les mots, on les use. Nous sommes inondés chaque jour d'une multitude croissante d'informations sonores et visuelles que dispensent, en flot continu, télévision, radio, journaux et magazines, publicité, enseignes commerciales... Ce déluge verbal du monde contemporain finit par affaiblir notre perception du langage. Abuser des épices dans la nourriture tend à atrophier le sens du goût. De même, consommer trop de mots a pour effet de les réduire à de purs signaux mécaniques, à un code insipide d'échange rapide, quasi chiffré et purement utilitaire.
Alors, pourquoi ne pas utiliser les épices à bon escient? Pourquoi ne pas se taire quand le silence est plus opportun, voire plus éloquent, que toute avalanche de mots insignifiants? Sans doute est-il encore temps de donner enfin la parole... aux mots!
En hommage à Marol, par Mag
Si tout est dans tout
Si tout est dans rien
Si rien est un tout
Si tout...n’est pas rien
Vous, je…nous
Sommes TOUT…PARTOUT?
J’espère, je m’y perds, je doute et je redoute
Que RIEN soit seulement...tout au bout de la route.
(livre prétexte: En tout et pour tout de Jean-Claude Marol)
11:48 Publié dans Marol, auteur-illustrateur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Portraits
Léonard Gianadda, mécène des temps modernes

C'est une belle histoire. Une histoire vraie, émouvante. L'histoire de deux frères, unis par une indéfectible amitié que le destin, dans sa plus impitoyable cruauté, ne réussira pas à détruire.
Léonard Gianadda est aujourd'hui ingénieur en génie civil. Peut-être a-t-il hérité cette âme de bâtisseur du grand-père Battista, émigré de son Trentino natal pour tenter, du côté de la Suisse, une autre vie, comme manoeuvre tout d'abord, puis comme maçon, et enfin comme entrepreneur.
Pierre, son frère cadet, est plutôt du genre touche-à-tout. Ayant quitté sa Suisse natale pour s'installer en France, près d'Alès, il crée sur sa propriété un zoo, histoire sans doute d'ajouter à sa vie quotidienne une touche de fantaisie.
La soixantaine bien dissimulée sous une carrure de rugbyman, Léonard fait preuve, dans tout ce qu'il entreprend, d'un enthousiasme et d'un dynamisme que rien, aucune circonstance ne semble pouvoir mettre en défaut. Le dictaphone en permanence à portée de main, il passe d'une occupation à l'autre, toujours disponible, attentif au moindre détail, méticuleux au iota près dans son sens de l'organisation.
Vers le milieu des années 70, l'ingénieur a mis au point un projet de construction d'un immeuble locatif à Martigny (Suisse), sur un terrain de plus de 6 000 m² dont il est propriétaire. La «tour Belvédère» a déjà, sur le papier, fière allure...
C'est alors que survient, par deux fois, l'imprévisible. Au printemps 1976, tout d'abord, dès les premiers travaux d'aménagement du terrain, l'entreprise de construction découvre les vestiges d'un temple gallo-romain dédié à Mercure. Martigny «la romaine» avait déjà une réputation archéologique, avec notamment son très bel amphithéâtre. Elle voit soudain s'adjoindre à son patrimoine culturel un autre site, le plus ancien de ce type en Suisse. Le projet de construction est évidemment remis en cause. Que faire?
Le destin se chargera une nouvelle fois d'apporter, à sa manière, une réponse. Le 24 juillet de cette même année 1976, Pierre Gianadda rentre d'une expédition en Égypte où il est allé, accompagné de quelques amis, capturer des reptiles pour le vivarium de Lausanne. Pris dans un orage, le petit avion qui les ramène doit faire escale à Bari, en Italie. Le lendemain, peu après le décollage, l'appareil tombe en panne et doit se poser en catastrophe. Il prend feu immédiatement. Ayant réussi à se libérer, Pierre tente alors de porter secours à ses amis, toujours emprisonnés dans le brasier. Très grièvement brûlé, il décédera une semaine plus tard, le 31 juillet.
Léonard se sentait très proche de son frère. «C'était plus qu'un frère, confie-t-il. Nous étions de véritables amis.» Et la mort récente de leur mère (tuée dans un accident de voiture alors qu'elle se rendait sur la tombe de son mari) les avait rapprochés encore davantage.
Sous le coup de cette nouvelle et cruelle épreuve, Léonard Gianadda décide immédiatement de changer la destination de son projet de construction. Il n'y aura pas d'immeuble, mais un centre culturel construit autour des vestiges du temple gallo-romain qui vient d'être découvert. Le centre sera également érigé pour symboliser une amitié qui, par-delà la mort, reste plus vive que jamais: ce sera la Fondation Pierre Gianadda.

Cette fondation a pour but, globalement, de «contribuer à l'essor culturel et touristique de Martigny», en mettant notamment à la disposition du service des Musées cantonaux des locaux pour l'exposition d'objets archéologiques exhumés sur place. Mais, dès l'entrée du centre, sur la gauche dans une vitrine, une photographie de Pierre Gianadda, tenant dans ses bras un lionceau, rappelle en permanence que ce lieu d'art et de culture est également habité par une autre présence.
Rien ne prédisposait Léonard Gianadda à la réalisation d'un tel projet, sauf quelques solides réminiscences de ses études classiques, avant l'entrée à l'École polytechnique de Lausanne. Mais qu'importe! Il apporte, lui, ce qu'il possède et son savoir-faire. Il fait don du terrain et se charge de la construction. Pour le reste, il fait appel à d'autres compétences techniques.
Les travaux durent deux ans et la fondation est inaugurée le 19 novembre 1978, jour anniversaire de la naissance de Pierre Gianadda. Il aurait eu 40 ans ce jour-là...

La Fondation Pierre Gianadda est aujourd'hui un surprenant ensemble de plusieurs pôles d'activité culturelle. Outre le musée gallo-romain qu'il abrite, il comporte une vaste salle polyvalente destinée à accueillir aussi bien des expositions temporaires que des concerts, des conférences, des séminaires...
Plusieurs millions de visiteurs y ont ainsi admiré des oeuvres provenant des plus grands musées mondiaux ou de collections privées: toiles ou sculptures de Klee, Picasso, Goya, Rodin, Giacometti, Poliakoff, Toulouse-Lautrec, Moore, Modigliani, Chagall, Hodler, Braque, Dubuffet, Degas, etc.
Les expositions sont complétées par un parc ombragé et agrémenté de plans d'eau, où ont pris place des sculptures de Brancusi, Miro, Arp, Moore, Segal, Calder, Dubuffet, Rodin, Richier, César...
La Fondation Pierre Gianadda possède en propre quelques sculptures. Elle exclut par contre tout programme d'acquisition de peintures. Son objectif est en effet de créer constamment l'événement en variant au maximum les expositions temporaires (trois à quatre par an), sans monopoliser l'espace disponible par un fonds qui devrait être exploité à longueur d'année. Avec quelles ressources d'ailleurs serait-il possible de constituer ce fonds?
Dans le domaine de la musique classique, la programmation est également prestigieuse. Ici comme pour les thèmes des expositions, Léonard Gianadda se réfère d'abord à ses coups de coeur personnels, en tenant compte évidemment des opportunités et de l'incidence financière des projets. Puis il s'en remet à la compétence des plus grands spécialistes. Martigny a ainsi accueilli des interprètes de renommée internationale, comme Barbara Hendricks, Teresa Berganza, Yehudi Menuhin, Mstislav Rostropovitch, Vladimir Ashkenazy, Isaac Stern, Maurice André, les Solisti Veneti, le Royal Philharmonic Orchestra de Londres...
Clin d'oeil sympathique à une tout autre forme de culture: la fondation Pierre Gianadda possède en outre une magnifique collection de véhicules anciens, dont la Delaunay-Belleville du tsar Nicolas II de Russie, une Rolls Royce «Silver Ghost», une Stanley à vapeur, une Pic-Pic 1912 type F12 et une autre Pic-Pic de 1906 unique au monde. Tous les modèles exposés sont en parfait état de marche. Ils sortent d'ailleurs de temps à autre de leur luxueuse remise à l'occasion d'un mariage ou d'une fête locale. En prime, on aura appris, si on ne le savait déjà, que l'inventeur de l'automobile à moteur à explosion est un régional de l'étape: le Valaisan Isaac de Rivaz (1752-1828).
Alors? Faut-il chercher un lien entre une oeuvre de Matisse, un concert par l'orchestre de la Suisse romande et une Oldsmobile aux chromes étincelants? La réponse du maître des lieux est sans équivoque:
- Quitte à choquer les puristes, j'estime que la diversité peut être porteuse de culture. Certains visiteurs découvrent la fondation attirés par notre collection de voitures anciennes et ils admirent au passage une exposition exceptionnelle du genre «De Matisse à Picasso» (été 1994). Ou inversement, sans oublier les vitrines et panneaux consacrés à la civilisation gallo-romaine. Nous avons voulu que la fondation reste un lieu «humain», avec différentes sections relativement modestes. On peut s'arrêter autant qu'on le souhaite. On peut faire le tour de l'ensemble et l'on n'a pas, en sortant, la sensation de frustration de ne pas avoir tout vu! Sans doute est-ce la clé de notre succès: les visiteurs se sentent bien chez nous.
Le visiteur, à Martigny, peut en effet être au contact de l'art sous différentes formes, sans la barrière de ces lieux plus ou moins guindés et tristounets que sont souvent nos musées traditionnels. Le contrôle est réel, mais très discret. Les conditions d'accueil et la disposition des oeuvres sont telles que l'on peut tout à loisir admirer les tableaux et les sculptures, les examiner de près et en détail, les côtoyer comme nulle part ailleurs. «Chez nous, aime à rappeler Léonard Gianadda, on peut marcher sur les pelouses!»
Depuis son ouverture fin 1978, la Fondation Pierre Gianadda a vu son succès croître constamment. Elle reçoit des visiteurs du monde entier. Léonard Gianadda a d'ailleurs été élu, en 1988, le «Suisse de l'année», une distinction suivie de tant d'autres:
Chevalier de l’Ordre national du Mérite de la République française et Commendatore de la République italienne (1990), Membre correspondant de l’Institut de France - Académie des beaux-arts (1993), Chevalier de la Légion d’Honneur (1995), Prix 1996 du Rayonnement Français, Officier des Arts et des Lettres (1997), etc. Le 4 juin 2003, il est installé sous la Coupole Membre élu de l'Institut – Académie des Beaux-Arts. Son épée d’académicien lui est remise par le ministre Jean-Jacques Aillagon.
Lorsque l'on demande au créateur du centre culturel de Martigny s'il inscrit son action dans la lignée du mécénat, il répond le plus clairement et le plus simplement du monde, sans la moindre fausse modestie:
-
La Fondation Gianadda repose en grande partie aujourd'hui sur le soutien de ses nombreux Amis. Mais pour qu'elle puisse voir le jour, j'ai donné le terrain et ai pris à ma charge les frais de construction. Je lui consacre encore actuellement une part importante de mon temps... et même «autre chose»! Connaissez-vous des exemples de mécénat plus clairs que celui-ci? En outre – dois-je le préciser? -, je n'en attends aucune retombée à caractère personnel ou professionnel. Je ne suis guidé par aucune arrière-pensée.
Il fallait en effet que cela fût dit. S'il existe néanmoins une «arrière-pensée» à l'oeuvre culturelle entreprise par Léonard Gianadda, ce serait sans doute celle-ci: derrière une gourmandise d'action et un dynamisme apparemment sans faille, se cache une volonté de vivre pour deux. Comme un désir de revanche sur le destin. Comme une dette d'amitié envers un frère disparu trop tôt, beaucoup trop tôt. Il est des douleurs secrètes qui vous contraignent à respirer la vie à pleins poumons. Par fidélité.
Plus de renseignements et programme du centre culturel: http://www.gianadda.ch/
08:00 Publié dans Léonard Gianadda, mécène | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : Portraits
30.11.2005
Michel Guyot, "châtelain" de Saint-Fargeau

- Amis visiteurs, vous pénétrez dans l'enceinte du château de Saint-Fargeau et nous sommes heureux de vous y accueillir. Depuis des siècles, d'illustres personnages se sont succédé en ce lieu, et mille ans d'histoire vous entourent.
Saint-Fargeau a traversé de nombreux conflits, de multiples bouleversements, des incendies dramatiques et malgré tous ces affronts, il a gardé tout son mystère et sa beauté.
En 1979, Jacques et Michel Guyot, fous de vieilles pierres, rachètent Saint-Fargeau pour un prix symbolique et décident d'y consacrer leur vie.
Par votre visite, vous contribuez à sa sauvegarde: une entrée paye quatre ardoises. Merci.
C'est bien au coeur d'une grande et étonnante histoire que les visiteurs sont invités à pénétrer en franchissant la porte d'entrée du château de Saint-Fargeau (Yonne). Une histoire mouvementée, parfois chaotique.
En l'an de grâce 980, Héribert, évêque d'Auxerre et fils naturel d'Hugues Capet, élève en ce lieu un rendez-vous de chasse fortifié.
Du Xe au XVe siècle, le château est la propriété des seigneurs de Toucy et de Bar, puis de Jacques Coeur, le célèbre argentier de Charles VII. Rien que du beau monde!
En 1453, Antoine de Chabannes, comte de Dammartin, fait construire sur les bases de l'ancienne forteresse le château dans sa configuration actuelle: un pentagone flanqué de six tours majestueuses.
En 1652, Anne-Marie Louise d'Orléans s'y installe. Cousine germaine de Louis XIV, la Grande Demoiselle vient d'être condamnée à cinq ans d'exil suite aux événements de la Fronde auxquels elle a pris une part active. Pour occuper utilement son temps et donner encore plus de relief aux somptueuses fêtes qu'elle se plaît à organiser, elle fait embellir les façades intérieures du château en confiant le chantier à l'architecte François Le Vau.
1955: propriété de la famille Lepeletier des Forts depuis une dizaine de générations, le château connaît de très graves difficultés. Le duc Sosthène de Plessis-Vaudreuil, dernier propriétaire, se résout à vendre la demeure de ses ancêtres. Pour la dernière fois, il franchit le porche de la maison qui l'a vu naître.
1979: influencés par le feuilleton télévisé Au plaisir de Dieu, adapté du roman de Jean d'Ormesson et tourné à Saint-Fargeau, les frères Guyot se portent acquéreurs du grand "vaisseau de briques roses" pour le remettre à flots et le faire revivre. Les recettes des visites et du spectacle nocturne qui s'y déroule chaque été depuis 1980 permettent de financer, pierre par pierre, les travaux de restauration.

Alors que son frère Jacques est parti vers d'autres terres pour s'occuper à nouveau et comme par hasard de vieilles pierres, Michel Guyot a lié sa vie au destin de Saint-Fargeau. Sans le savoir peut-être, vous le croiserez immanquablement dans une allée du parc ou dans un couloir du château.
Lorsqu'il prend possession des lieux pour la ridicule somme de 200 000 francs réunie par son frère et lui, la tâche qui l'attend est immense, démesurée. Deux hectares de toitures sont à refaire entièrement. Les quatre-vingt-dix pièces du château sont vides, dans un état lamentable. Les murs sont lézardés. Le parc est en friche. Les incendies qui ont ravagé les lieux à plusieurs reprises ont laissé leurs traces indélébiles.

Michel Guyot ne se laisse pas démonter pour autant. Les solutions miracles n'existent pas. La seule qu'il connaisse, c'est de mettre la main à la pâte. Et effectivement, ce "cavalier perdu dans un siècle qui n'est pas le sien" (comme l'appelle joliment Georges Suffert) est omniprésent. Levé dès l'aube, il ne laisse à personne le soin de superviser les travaux de restauration en cours, que ce soit dans une charpente à consolider ou un mur à rejointoyer.
Mais où donc va-t-il piocher sa disponibilité et son dynamisme? Vous le verrez faire un petit tour de son domaine pour relever le moindre détail nécessitant une intervention, contrôler l'équilibre de la "cage d'écureuil" qui doit traverser cahin-caha la scène du "son et lumière", puis un peu plus tard régler les ultimes finitions du spectacle qu'il a lui-même mis en scène, s'attarder ensuite quelques instants pour tailler une petite bavette avec tel ou tel visiteur, faire le point avec les techniciens de la régie du "son et lumière", donner enfin une consigne de-ci de-là... Tout cela en plus du reste, par définition imprévisible.

Voilà ce à quoi il faut s'attendre quand on est en présence d'un "raccommodeur de châteaux [capable, comme le note une fois encore fort justement Georges Suffert, de] métamorphoser des pierres en or". Michel Guyot est sûrement un peu "fou". Mais d'une folie éminemment sympathique et, de surcroît, communicative. La preuve? Dès 1981 s'est créée spontanément, autour de notre chevalier des temps modernes, une association des Amis du château de Saint-Fargeau. Pour faire leur l'imposante demeure seigneuriale trônant au centre de leur ville,
ces nouveaux adeptes des vieilles pierres n'ont pas eu besoin d'autre révolution que celle de l'enthousiasme. L'ossature scénographique du "son et lumière" repose sur un noyau de professionnels du spectacle. Les "amis" sont, quant à eux, fidèles aux multiples postes de figurants que la mise en scène leur a confiés. Avec une constance et une conscience des engagements pris qui leur font honneur. Et si l'on multiplie de tels engagements par huit cents bénévoles, on comprend l'ampleur de la ferveur associative sans laquelle les ruines de Saint-Fargeau seraient probablement restées en leur état léthargique.
Oyez, oyez, passants et badauds! Les jours et les nuits de Saint-Fargeau ont, sous l'impulsion du maître de céans, quelque chose de magique. Qu'on se le dise!
22:35 Publié dans Michel Guyot, "châtelain" | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Portraits
28.11.2005
Le bestiaire insolite du sculpteur Jean-Michel Pradel-Fraysse

N'en déplaise aux fabulistes, les animaux de la création ne sont pas réservés aux leçons de morale pour enfants sages. Qu'ils soient bipèdes ou quadrupèdes, qu'ils évoluent sur terre, dans l'air ou en milieu aquatique, ils peuvent également entrer dans le monde de l'art, par la grande porte. Dans l'art de la décoration par exemple.
Dans la série "Nos amies les bêtes", il doit être rare de trouver animaux plus attachants que ceux observés et sculptés par Jean-Michel Pradel-Fraysse.
Vous imaginiez par exemple le cochon pataugeant lamentablement, à grand renfort de grognements, dans sa fange nauséabonde, avant de figurer, soit dit entre nous, au menu du jour de votre restaurant préféré. Détrompez-vous! L'artiste est à même de transformer les cochonnets, gorets et porcelets en créatures qu'on ne pourra plus supporter de voir croupissant dans les exhalaisons fétides d'une porcherie. Avec leur petite queue tirebouchonnante à ravir, leur groin inspiré qu'on imagine mal finissant en museau vinaigrette, leurs oreilles qui semblent flotter au vent comme de fiers étendards, les voici transfigurés, transformés en véritables oeuvres d'art, dans l'attente d'une destination ultérieure encore inconnue.
Le bestiaire quelque peu insolite de Jean-Michel Pradel-Fraysse ne s'en tient évidemment pas là. Son arche de Noé accueille également des bisons écarlates qui ornent curieusement une certaine bannière étoilée, des poissons multicolores immortalisés dans leurs surprenants cadres de béton, un bouledogue à l'allure pataude qui n'en finit pas de ronchonner, un rhinocéros impressionnant de force et de tendresse et une kyrielle de moutons moutonnants prêts à peupler à la queue leu leu toutes vos insomnies...
Pour sûr, Jean-Michel Pradel-Fraysse porte sur la gent animale un regard de sympathie. Il la "tient en respect", par la vertu de cette fibre artistique qui, c'est bien connu, est apte à sublimer le quotidien le plus pâle et le plus terre-à-terre.
Avant d'opter pour une telle démarche un brin singulière, il a fait ses classes par les voies les plus ordinaires et quelques chemins de traverse. Une longue tradition familiale l'initie tout d'abord et tout naturellement à l'art de la pierre. Après un BEP dans cette discipline à l'École des Métiers du Bâtiment de Felletin, dans la Creuse, il réintègre pour deux ans l'entreprise paternelle. Puis il se lance dans le sacro-saint et incontournable "audiovisuel", version conception et création de décors. Mais il est dit qu'on retourne toujours à ses premières amours et Jean-Michel n'échappe pas à la règle: il revient en effet à la sculpture en 1982-83, bien décidé à ne plus commettre d'infidélités envers cette élue des Beaux-Arts.
C'est alors que jaillit l'éclair, que naît l'inspiration, celle sur laquelle il entend faire désormais reposer toute l'originalité de sa démarche créatrice. Reprenant à son compte la technique des mascarons haussmanniens, voire même celle, beaucoup plus ancienne, des frises et des bas-reliefs, il imagine des motifs décoratifs destinés à ornementer une façade, une cour intérieure ou les parties communes d'un immeuble.
Au départ, conformément au langage convenu que lui impose l'orthodoxie architecturale, il adopte une facture somme toute très classique. Ce sera le cas notamment pour sa première intervention, menée de concert avec l'architecte-décorateur Alain Maignan, lors d'une opération de rénovation d'un immeuble rue Godot-de-Mauroy (Paris - IXe). Les éléments ornementaux qu'il propose (entre autres un dieu Éole étonnamment joufflu, alternant avec une tête de Zeus au faciès intimidant) restent en réalité très sages. Certes, leur apparition sur un mur de façade ne sera possible qu'au terme de maintes palabres, parce que le promoteur, l'architecte et l'artiste lui-même sauront surtout présenter les arguments qu'il faut. Mais, une fois l'opération terminée, la satisfaction est unanime et enthousiaste.
Fin du premier acte!

Pour l'heure, Jean-Michel Pradel-Fraysse est attelé à peaufiner sa démarche artistique. Régulièrement, il bat la campagne, fréquente les zoos ou organise une séance de pose dans son atelier pour saisir une attitude, mieux reproduire un détail anatomique ou capter telle ou telle vibration de la psychologie animale.
Dans le même temps, il perfectionne sa technique, mettant au point les matériaux composites (sa "soupe personnelle") qu'il utilise pour réaliser ses sculptures. Au passage, on notera qu'il fait aussi appel au béton, en attendant l'utilisation future de l'enrobé.
Le deuxième acte est donc en cours, toutes portes grandes ouvertes. L'artiste a plus d'un tour dans son sac. Il se dit prêt à réaliser du "sur mesure" pour habiller un pan de mur ou un plafond, apportant le détail qui fait toute la différence, tel le grain de beauté au milieu d'un visage. Son atout principal: une vraie passion pour son art, jointe à une grande connaissance des contraintes techniques architecturales:- L'architecture et la sculpture, commente-t-il, s'ignorent trop souvent. Leurs fonctions, il est vrai, sont différentes. Mais pourquoi ne seraient-elles pas complémentaires?
Peut-être verra-t-on dans cette remarque un appel du pied en direction des promoteurs, architectes ou divers maîtres d'oeuvre, et l'on aura raison. Le sculpteur animalier n'entend pas jouer les bêtes curieuses. Son projet est des plus sérieux, à condition de le comprendre avec ce grain de sel indispensable qu'est l'humour.
Qui a dit que l'acte de bâtir devait être triste?
(ce reportage date de novembre-décembre 1995)
Informations complémentaires: http://www.pradel-fraysse.org/
14:55 Publié dans Pradel-Fraysse, sculpteur animalier | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Portraits
Marcel Lopès, inventeur

Habitué du célèbre Concours Lépine, ce "p'tit" mécanicien d'Aubervilliers collectionne les inventions de son cru. Entre autres "services rendus à la cause du progrès", il a mis au point une technique de freinage en catastrophe qui risque de révolutionner le monde de la construction automobile. Excusez du peu!
(ce reportage date de mars-avril 1990)
C'est bien vrai! Ce n'est pas une coquetterie de sa part. Marcel Lopès est incapable de vous dire le nombre de médailles et autres distinctions qu'il a accumulées depuis 1933, date de sa première participation -et déjà médaille d'or!- au Concours Lépine.
Dans le lot, il est une une récompense à laquelle il tient plus que tout et qu'il arbore sans fausse modestie au revers de sa veste: la Croix d'Officier de l'ordre du Mérite de l'invention, pour "services éminents rendus à la cause du progrès" (Bruxelles, décembre 1976).
Sinon, dans le minuscule bureau du garage qu'il partage avec ses chats (et son comptable!) à Aubervilliers, on ne sait où porter le regard tant les murs sont tapissés de diplômes, les uns jaunis par le temps, les autres encadrés depuis peu: Grand Prix du Conseil municipal de Paris à l'exposition des travaux et chefs-d'oeuvre d'habileté professionnelle, Médaille d'Or au Concours d'inventeurs de Monaco, Médaille d'Or avec félicitations du jury au Salon international des inventeurs de Bruxelles, Croix de Chevalier de l'Ordre du Mérite, de la Recherche et de l'Invention, membre de l'académie des Sciences de Chieti (italie), etc., sans oublier évidemment les Médailles d'Or, d'Argent ou de Vermeil reçues moult fois au Concours Lépine depuis plus de cinquante ans.
Ce mécanicien de 81 ans continue de superviser lui-même la marche de son garage. Mais entre les clients tous plus pressés les uns que les autres, la dépanneuse à appeler de toute urgence pour remorquer un véhicule accidenté, la pile de papiers-factures-prospectus-revues qui s'amoncelle sur le bureau, une ribambelle de chats qui jouent les jaloux et miaulent tout ce qu'ils savent dès que la porte de l'armoire laisse passer une bonne odeur de chair tendre, le téléphone qui n'en finit pas de sonner, notre génial trouve-tout n'a pas encore réussi à inventer la journée de 48 heures! Et pourtant, dans ce pêle-mêle d'occupations tous azimuts, on perçoit aisément où Marcel Lopès met ses priorités. Avec l'aide d'un ou deux compagnons, les affaires du garage suivent leur petit bonhomme de chemin. Et pendant ce temps...
- Puisque vous m'avez fait l'amitié de me rendre visite, vous allez voir ce que vous allez voir! Une merveille, je vous dis! Vous n'en croirez pas vos yeux.
Voyons donc!
Mais non! Pas tout de suite. Avec un art consommé du suspense, notre hôte s'en va trifouiller dans son armoire mécanique, tout en écartant d'une main un collier anti-puces, une boîte de ron-ron, le diplôme version 1989 -une Médaille d'Or, comme par hasard!- du Concours Lépine et une liasse de papiers dont il est, à coup sûr, le seul au monde à connaître le classement: 2 500 coupures de presse qui parlent... devinez de qui! Eh oui! Cet homme impeccablement cravaté se tenant aux côtés de son Altesse Sérénissime le Prince de Monaco, c'est bien lui, le "p'tit" mécanicien d'Aubervilliers, qui n'a pour tout bagage que son certificat d'études. Et là, c'est encore lui, représentant fièrement les couleurs de la France au Xe Salon international des Inventeurs de Bruxelles.
Une pause, le temps de reclasser vaille que vaille toute cette avalanche d'éloges, et le moment est venu de découvrir enfin "la" merveille qui a fait couler tant d'encre dans le monde des inventeurs.

Précautionneusement, sur un coin de bureau préalablement dégagé et essuyé du plat de la main, Marcel Lopès installe la toute première de ses inventions, imaginée et construite en 1926, alors qu'il n'avait que 17 ans.
Merveille des merveilles, en effet, que cette mécanique parfaitement huilée dont les minuscules rouages se mettent comme par enchantement en marche, sans un bruit, sans à-coups, sous la seule action de l'air comprimé. Pas la peine de demander: "À quoi ça sert?", les explications -pas le secret!- de la fabrication font partie de la visite:
- Longueur hors tout: 380 mm; largeur hors tout: 180 mm; hauteur: 280 mm; poids: 3 kg 400. Construction entièrement à la main, sans aucune machine-outil ni aide extérieure, avec uniquement des matériaux de récupération: bronze, acier, plomb, étain, boîtes en fer-blanc, feuille de zinc, embouts de pompe de bicyclette, baleines de parapluie, valves de roues d'automobile, élastiques, un robinet à gaz, un bouchon de lampe à acétylène, etc. Alésage: 16 mm. Course: 30 mm.

La caractéristique de cette machine est son fonctionnement à double effet, à air comprimé. Marche avant et marche arrière par "reversion" automatique. Vitesse réglée par un régulateur centrifuge à boules, équipé d'un balancier.
Comprenne qui pourra! Toujours est-il que cette petite mécanique qui semble tout droit sortie d'un univers à la Jules Verne a par la suite inspiré de nombreux perfectionnements techniques dans la machine à vapeur des temps modernes. Mais à l'insu de notre jeune prodige... En effet, celui-ci n'entendait rien à l'époque au dédale administratif des dépôts de brevets. Et il fut ni plus ni moins victime du piratage. À bon entendeur, salut! La reconnaissance officielle du Concours Lépine modéra-t-elle cette amertume? Sans doute. Et pourtant, une revanche restait à prendre.
Pour faire savoir à qui voulait bien l'entendre que c'était bien lui, et personne d'autre, l'inventeur de la "distribution à double transfert et à double échappement par tiroir cylindrique", il a lancé le défi suivant aux ingénieurs, techniciens et mécaniciens du monde entier: une prime de 500 000 millions de centimes ("jusqu'à épuisement de tous ses biens") sera offerte à celui qui réalisera une autre "locomotive" en tous points identique à la sienne et dans exactement les mêmes conditions (construction à la main avec matériaux de récupération).
- À ce jour, 5 639 candidats s'y sont cassé les dents! Et j'attends toujours... De toute façon, quand je jugerai le moment venu, je ferai don de mon invention -et de son secret de fabrication- aux Arts et Métiers.
Pendant ce temps, la petite merveille continue d'épater quiconque l'approche. Et en tout premier lieu, son inventeur!
Puis il y eut d'autres trouvailles, d'autres brevets: appareils de levage, jauge universelle à signal lumineux pour réglage précis et mise au point rapide des moteurs à essence, appareil à signal lumineux pour vérification et réglage des pompes à injection sur moteurs diesel, etc.

La dernière invention en date du mécanicien d'Aubervilliers risque de révolutionner le monde de la construction automobile. Il s'agit d'un dispositif intégral de sécurité (D.I.S.) en cas de défaillance, sur un véhicule, du maître cylindre de freins, du servofrein, d'un étrier, d'un cylindre récepteur, d'un correcteur, etc., ou bien en cas de rupture d'une tuyauterie d'alimentation d'huile dans le circuit hydraulique de freinage.
En clair: vous conduisez votre véhicule et, soudain, la pédale de frein ne répond plus. Vous appuyez jusqu'au plancher... et votre voiture continue sa course folle vers l'obstacle inévitable. Le dispositif mis au point par Marcel Lopès et déjà testé expérimentalement sur quelques voitures permet au conducteur d'arrêter en catastrophe son véhicule. La rupture accidentelle des freins est en outre signalée aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur du véhicule par un avertisseur sonore et des voyants lumineux. Dernier avantage très appréciable: l'ensemble du dispositif de sécurité est commandé automatiquement pas la pédale de frein.
Bref, les risques de carambolage sont réduits au minimum, voire supprimés. Le véhicule endommagé obéit au contrôle de son conducteur. L'irréparable a pu être évité et l'accident -souvent mortel- est écarté.
Quant à savoir laquelle de ses deux inventions -la locomotive et le D.I.S.- Marcel Lopès préfère... aucune réponse! Allez donc comprendre ce qui se passe dans la tête d'un inventeur!
11:58 Publié dans Marcel Lopès, inventeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Portraits
Maître cadranier

Originaire des Vosges où il est né en 1957, Rémi Potey se retrouve dans le Queyras en1975 à garder les moutons. Il sera berger cinq années. Au cours de ses pérégrinations, il constate l'existence, mais aussi l'état de délabrement de nombreux cadrans solaires dans la contrée qu'il sillonne.
Ses longs moments de solitude lui permettent surtout de s'imprégner des vraies richesses de la vie, tout en cultivant une sensibilité artistique nourrie de spontanéité. « On découvre tout dans la nature, aime-t-il à répéter. On finit même par y trouver des mots que l'on n'a lus nulle part ailleurs. La nature apprend à vivre tranquille, sans se bercer d'illusions. La formation livresque est somme toute relative. Il faut vite la laisser de côté pour faire appel à la connaissance que l'on porte au-dedans de soi. »
Délaissant les troupeaux pour les pistes, Rémi sera ensuite moniteur de ski pendant plusieurs saisons. Pour arrondir ses fins de mois, il se lance, en 1984, dans la réalisation d'un poster de dessins à la plume d'églises du Queyras. Édité à compte d'auteur, ce poster connaît un grand succès.
Dans la foulée, il en édite un autre qui est également très vite épuisé. Sensibilité, spontanéité, appel à ses richesses intérieures et à ses dons naturels, la méthode commence à porter ses fruits.
1985 : Rémi se trouve sur les échafaudages. Son père, déjà, était maçon. Il le devient également, au sein d'une petite entreprise locale, sans la moindre formation initiale, mais « si on travaille avec passion, on trouve de façon empirique les secrets du métier ».
C'est alors que, courant 1986, se produit un déclic majeur pour ce touche-à-tout sans complexes. L'entreprise de maçonnerie dans laquelle il travaille s'est vu confier les travaux de restauration de l'église d'Aiguilles, dans le Queyras. Sur la façade du monument, trône un majestueux « Zarbula » (du nom du célèbre maître cadranier piémontais qui sillonna la région au milieu du XIXème siècle). Le cadran solaire est malheureusement en piteux état.
Instinctivement, l'architecte des Monuments historiques Alain Tillier propose à Rémi de le restaurer. Il sait que le manoeuvre n'a aucune formation dans l'art de la fresque, ni a fortiori en gnomonique. Mais il a remarqué, lors du chantier, qu'il a un sérieux et étonnant « coup de patte ».
Sans trop savoir dans quelle aventure il se lance, Rémi accepte illico de relever le défi. Il examine le « Zarbula » sous toutes les coutures, analyse la texture de son support, teste les pigments et s'aperçoit rapidement que « ce n'est pas si compliqué que cela ». Sans la moindre qualification ad hoc, sous le contrôle attentif d'Alain Tillier, il exécute les travaux de restauration en 1987.
Le résultat est plus que concluant. Encourageant ! Un nouveau cadranier est né.

Les commandes de restauration et de création se succèdent. D'autres cadraniers, du côté de Grenoble notamment, se posent en concurrents, mais contrairement à eux, Rémi applique la méthode traditionnelle de l'a fresco. Les pigments, d'origine naturelle, sont peints sur un enduit de chaux et de sable encore humide. D'où des délais très courts, ceux que pratiquaient les grands maîtres italiens de la fresque : le travail est exécuté suivant le rythme de la journée (la fameuse giornata). Une oeuvre commencée le matin doit être terminée le soir. Si elle présente des dimensions trop importantes, elle sera réalisée en plusieurs parties. Mais se pose alors le problème des raccords qui devront évidemment être invisibles. Ils seront donc effectués en biais, en suivant telle ou telle ligne du dessin particulièrement adaptée à cette opération (un pli de vêtement par exemple).
Les pigments, détrempés à l'eau, sont emprisonnés dans le support de manière à en être indissociables. Ils recevront seulement alors en surface une fine pellicule de résine acrylique pour que soient améliorées l'étanchéité et la résistance à l'agression des intempéries, de la pollution et des rayons ultraviolets.
Qu'on est donc loin de la technique appliquée ailleurs, sans le moindre scrupule esthétique, à partir de peintures acryliques sur un support de ciment sec !
En création, pour le tracé de la fonction horaire du cadran et le positionnement du « style », Rémi Potey utilise un logiciel pour être dégagé de tout calcul rébarbatif. À la limite, notre artiste considère cet aspect utilitaire du cadran comme purement accessoire, voire sans importance. En tout cas, « cela ne l'intéresse pas ».
La véritable fonction du cadran est ailleurs selon lui, dans sa richesse esthétique, dans son rôle symbolique, dans l'originalité et la signification de la devise qu'il comporte. Pour ces différentes raisons, chaque cadran solaire est unique. Quand bien même il présenterait des similitudes dans le dessin ou le format avec telle ou telle autre réalisation, il serait original par sa position.
Étrange et passionnant personnage que ce Rémi Potey ! Au contact des heures, il a appris la philosophie du temps. Qu'importe l'heure en définitive, puisqu'elle n'a qu'une fonction sociale secondaire et qu'elle n'est pas indispensable pour (bien) vivre. N'est-elle pas une invention humaine pour disséquer en instants artificiels et utilitaires le flux du temps cosmique dans lequel nous sommes immergés ?
Telle est bien la leçon première du cadran solaire : contrairement à ce que prétendent nous faire accroire nos horloges sophistiquées, seul le temps compte vraiment, celui que nous ne maîtrisons pas. Nous en percevons seulement la lente et inexorable progression en observant les frémissements d'une ombre sans cesse changeante. Instant d'éternité que l'on vit intensément, simplement, instinctivement, en faisant abstraction de son être et de sa raison�

Autrefois, les devises des cadrans solaires se voulaient moralisatrices, donneuses de leçons. C'était du genre : « Mortel, sais-tu à quoi je sers ? À marquer les heures que tu perds », « Pendant que tu me regardes, tu vieillis », « Toutes blessent, la dernière tue », « Hélas ! L'heure que tu regardes est peut-être celle de ta mort »� Bonjour l'ambiance ! On ne pouvait imaginer meilleures maximes pour� remettre les pendules à l'heure !
Au lieu de répéter comme les Anciens que « philosopher, c'est apprendre à mourir », Rémi Potey préfère une philosophie qui apprend à vivre. Pour lui, un cadran solaire sans divisions horaires se justifie comme tel. Quant aux adages, dictons et autres pensées de haute voltige, il leur donne une tournure résolument optimiste, privilégiant l'instant présent à un lendemain qui nous acheminera, à plus ou moins long terme, vers ce que l'on sait. Vers ce que l'on craint peut-être�
Accorde le rythme de ton c�ur
Aux battements de mes instants.
Comprends-tu maintenant
Comme il est temps d'aimer ? »
L'instant présent, symbolisé par l'ombre d'un cadran, se nourrit de lumière, aime à répéter Rémi. Et d'ajouter : « L'ombre passe, mais la lumière demeure. »
09:10 Publié dans Rémy Potey, maître cadranier | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Portraits
Robert TATIN : entre Avoir et Être

Surréaliste naïf ou représentant de l’Art brut ? Le céramiste-peintre-sculpteur Robert Tatin, créateur du musée qui porte son nom (Cossé-le-Vivien – Mayenne), est inclassable. Une certitude toutefois : son appartenance à la grande famille des bâtisseurs.
Robert Tatin est né le 9 janvier 1902 à Avesnières, près de Laval. Un milieu modeste, un père dreyfusard, une mère catholique pratiquante, une petite enfance somme toute heureuse, avec ses rites et ses fêtes.
Survient alors un événement dramatique : le père de famille, employé de commerce, est congédié par sen employeur pour cause d’opinions politiques contestataires et de transgression de tabous religieux. Il doit quitter le département pour trouver ailleurs de quoi faire vivre sa famille. Il accepte ce qui s’offre à lui, dont un emploi momentané dans un cirque.
Après les années d’école, certificat d’études en poche, à l’instigation de ses parents et de ses deux maîtres d’école, Robert commence un apprentissage de peintre en bâtiment. Une chance pour lui ! Son maître d’apprentissage non seulement lui enseigne le métier, mais il l’initie également aux styles artistiques, au symbolisme et à l’«histoire des hommes».
Novembre 1918, au terme de son apprentissage, Robert part à Paris pour y exercer son métier. Son père est mort depuis deux ans. Il envoie une partie de sa paye à sa mère pour financer l’apprentissage de son jeune frère.
Pendant ce séjour dans la capitale comme durant les vingt-six mois d’armée à Chartres, notre peintre en bâtiment trouve le temps de donner libre cours à son appétit de savoir, à ses aspirations les plus éclectiques. Il pratique ainsi l’astronomie, la boxe française, le théâtre, la musique, la peinture. Il suit des cours de géométrie et de trigonométrie…
1925 : retour aux origines. Robert Tatin s’installe à Laval où il crée une entreprise de peinture en bâtiment.Ce milieu professionnel lui convient parfaitement. Il s’y sent chez lui. Qui plus est, il lui offre l’opportunité de se « construire » lui-même, alors qu’il était « orphelin de situation sociale ». Non seulement il lui ouvre les portes de l’Avoir, mais il lui permet surtout d’Être.
L’entreprise embauche une trentaine de salariés. Elle fonctionnera jusqu’en 1946. Entre-temps, Robert Tatin suit des cours de charpentier. Il fait preuve ici encore d’une telle compétence que, bien que n’étant pas du sérail et n’ayant pas effectué son Tour de France, il sera admis en 1931 au sein des Compagnons du Devoir et Liberté de Tours.
En lieu et place du Tour de France, le nouveau compagnon compensera par de nombreuses « errances » de par le vaste monde des hommes et de la pensée. Sa recherche purement intellectuelle auprès de différentes philosophies, dont le bouddhisme, l’hindouisme et la franc-maçonnerie, est complétée par une impressionnante collection de voyages : Italie, Belgique, Hollande, Espagne, Angleterre, Irlande, Afrique du Nord, Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay, Chili…
L’univers de l’entreprise devient vite trop étriqué pour ce touche-à-tout, insatiable quêteur de vérité, même s’il y a trouvé ses véritables racines. Mais entre Avoir et Être, peut-être faut-il choisir.
Dans le dédale des années précédant l’installation finale à la Frénouse, Robert Tatin entreprend de se perfectionner en diverses techniques (céramique, dessin, peinture, sculpture) comme moyens d’expression ponctuant sa projection personnelle dans l’univers de l’art et de la pensée.
1er juin 1962 : Robert décide de mettre fin à ses périples sans frontières. La Frénouse, à Cossé-le-Vivien, sera désormais son pied-à-terre. Il choisit cet emplacement pour son environnement, («une nature par essence non finie»), pour l’espace, pour l’architecture de la maison acquise récemment. C’est là qu’il créera son musée, un endroit qu’il conçoit d’emblée comme un lieu de rencontres et qui lui permettra de matérialiser son acquis artistique puisé au cœur de la pensée. Ce musée ne sera ni statique, ni passéiste. Il sera plutôt une invitation à ne pas nous arrêter en chemin pour ne pas figer l’art et la pensée en des formules stéréotypées.En 1967, le Louvre envoie à la Frénouse une mission d’experts. Le sculpteur Zadkine, membre du groupe, écrit sur le livre d’or du chantier : «Je suis ébloui par l’homme et ce qu’il fait.»
14 octobre 1969 : le musée est officiellement inauguré.
16 décembre 1983 : mort de Robert Tatin. Son musée est pratiquement achevé.
Visitant ce musée, on se laisse surprendre tout d’abord par la performance technique, par les impressionnantes dimensions de l’œuvre. Par ses multiples références également, lisibles dans les traits et détails des sculptures. Impression d’un univers connu, aux repères plus ou moins familiers. Puis, progressivement, on perd pied et on se retrouve comme embarqué dans un itinéraire initiatique.

Robert Tatin et son œuvre échappent à toute étiquette. Rejetant, comme par principe, la frilosité et tout académisme, le bâtisseur-artiste a transformé sa vie en une perpétuelle avidité de savoir. Pèlerinage sur la trace des glorieux devanciers, recherche du Moi ou traversée du désert, sa démarche ne s’est satisfaite d’aucune réponse structurée ni, a fortiori, définitive. Tatin ne se résout pas à s’asseoir, même momentanément, au bord du chemin. Pour lui, l’essentiel n’est pas tant ce que l’on cherche que le fait même de chercher.
Par-delà son silence, il continue de nous entraîner dans sa soif de vérité, nous posant sans cesse cette même question : Y a-t-il une certitude entre le Soleil couchant et le Soleil levant, entre Orient et Occident?
La seule certitude à laquelle l’artiste soit parvenu est bien que l’Esprit, pour traduire ses élans, ses passions et ses doutes, a besoin de la Matière la plus brute. En cela, l’artiste Tatin n’aurait jamais existé sans le Tatin de la grande famille des bâtisseurs. La Pensée est trop belle et trop riche pour être réduite en condensés du savoir. Elle a pourtant paradoxalement besoin de la Matière, travaillée par la main de l’artisan ou de l’artiste, comme symbole et comme support.
Être et Avoir seraient-ils donc également indispensables ? Indissociables ?

09:02 Publié dans Robert Tatin, bâtisseur de l'imaginaire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Portraits

