11.01.2006

Arlette LE MORE : une peinture aux couleurs de la vie




Dans une interview accordée en 1990, Arlette Le More définissait sa vision de l'art. Avec le recul et après relecture attentive de ce texte, il lui a semblé ne rien devoir changer aux réponses qu'elle m'apportait alors.

MC: Arlette Le More, comment êtes-vous née à la peinture?
Arlette Le More: À l'âge de 12-13 ans, j'ai commencé à crayonner sur tout ce qui me tombait sous la main. Même sur les murs de ma chambre, ce qui, évidemment, n'avait pas l'heur de plaire à mes parents! Mais comme ils étaient très attentifs, ils m'ont permis de fréquenter une école de dessin dans le XIIIe arrondissement de Paris. Puis, deux années plus tard, ils m'ont orientée vers la figurine de mode. La peinture? On ne connaissait pas dans la famille. Dessiner? D'accord, mais à condition que ça serve au moins à quelque chose d'utile.
Mon entrée à l'école des Beaux-Arts, en 1951, a bien sûr été déterminante pour moi. J'y ai pratiqué pendant quatre années la sculpture monumentale.
Après une parenthèse de sept ans, pour cause de naissance d'enfants et de départ en province, je me suis tournée vers la peinture. Durant une assez longue période, je n'ai fait qu'engranger, dessiner, étudier l'histoire de l'art contemporain et regarder beaucoup!
C'est alors qu'un premier marchand a remarqué mes toiles. Puis un second� Il y eut ensuite quelques salons. J'avais pris le départ de ce qui allait réellement devenir pour moi une profession.

MC: L'Académie, les Beaux-Arts� Est-ce un canal obligé pour tout artiste qui souhaite percer un jour ou l'autre? Ou bien les autodidactes ont-ils eux aussi leurs chances?
A. Le More: L'école des Beaux-Arts a beaucoup changé, depuis 1951, dans ses concepts et ses visées. Pour ma part, je la défends, car elle dispense une vraie formation. On y apprend le métier. On s'y confronte aux autres ainsi qu'aux thèmes imposés. Elle offre en outre la possibilité d'un certain compagnonnage et la mise à disposition d'un atelier pour travailler.
Pour le reste, à savoir le talent, on le possède ou non. C'est précisément le rôle de l'école ou autres établissements similaires de révéler les ressources de chaque artiste en puissance.
Les autodidactes ne peuvent bénéficier d'un tel privilège et de cette indispensable somme d'informations. D'où les difficultés qu'ils peuvent rencontrer pour évoluer.
Mais ce ne sont là que des généralités et l'histoire de l'art regorge d'exemples contraires.

MC: Si le génie n'a pas - ou si peu - droit à la spontanéité, le Beau ne serait-il donc qu'une valeur consensuelle, voire une convention de langage?
A. Le More: Je le pense en effet. Le beau correspond pour moi à une vision que mon voisin de palier perçoit vraisemblablement d'une tout autre manière.
Où est la laideur? Où est la beauté? Où est le vrai?
Des normes sont certes admises et servent de références. Il ne faut donc pas avoir peur d'un certain académisme, de la "chose" apprise.
C'est une grossière erreur d'imaginer que l'on ne doive faire confiance qu'à l'intuition. Il faut d'abord apprendre à voir, à regarder et à comprendre.
Le plus grand service que l'on puisse rendre à quiconque veut s'orienter vers une technique d'art plastique, c'est en effet de lui apprendre à décortiquer ce qu'il voit, à analyser, à rechercher la synthèse. Cette chimie interne propre à l'artiste est la base d'une véritable culture.

MC: Toute expression artistique s'inscrit-elle dans une histoire? L'artiste se définit-il aussi par rapport aux autres?
A. Le More: Même si l'on peut entretenir des nostalgies ou de l'admiration pour tel ou tel maître à penser, on est toujours tributaire de l'époque dans laquelle on vit. Notre monde est constitué d'idées et d'images que nous partageons tous et dont nous nous imprégnons.
Quant à savoir si je suis libre ou non de m'exprimer comme je l'entends, sans être tributaire du goût du jour, il est évident que, comme tout artiste, je suis écartelée entre ce que je voudrais réaliser et ce que je ne puis réaliser aujourd'hui. La prospective est le propre de l'artiste. Mais aller contre mon gré en empruntant le courant de l'esthétisme du moment, dans le sens du vent? Non! Cent fois non! Suivre la mode n'a, à mes yeux, aucun sens.


MC: Tout artiste souhaite néanmoins, plus ou moins consciemment, inscrire son nom dans l'histoire de l'art�

A. Le More: Tout dépend des ambitions personnelles.
Il me semble en effet que les artistes femmes sont beaucoup moins soucieuses que leurs homologues masculins de la place qu'elles occupent ou qu'elles occuperont dans cette histoire. Les hommes se préoccupent de postérité. Les femmes, beaucoup moins. Du moins est-ce mon point de vue. Il est possible que je me trompe lourdement, car la société évolue. Le monde des artistes aussi.
Je suis pour ma part intéressée par le spectacle de la vie. J'essaie d'y participer avec les moyens qui sont miens. Point final! Je suis totalement accaparée par l'acte de peindre. Le reste m'importe peu.

MC: Dans la grande communauté que forment les artistes, la concurrence ne fait pas de cadeau. Il faut vendre, se placer. Et chacun se retrouve seul.
A. Le More: Bien sûr! Un artiste est plus ou moins armé pour assumer la charge promotionnelle de son talent.
Il se peut qu'il cherche à percevoir tout de suite le fruit de son travail. Pour ce faire, il ira au plus facile et produira ce que le public attend dans l'immédiat. Je pense pourtant que la vocation de l'artiste ne se limite pas à cette immédiateté. Même s'il ne rencontre pas de succès rapide, même s'il ne figure pas au Top 50, un artiste authentique poursuivra sa démarche dans le sens de l'écriture qu'il croit être la sienne, quoi qu'il en coûte.
Il n'en demeure pas moins vrai que la reconnaissance, fût-elle minime, est indispensable au créateur. En réponse à son travail solitaire en atelier, il a besoin d'être écouté, apprécié, aimé et entouré de ses pairs.

MC: Votre peinture est sans nul doute le fruit d'une évolution personnelle. De quelles influences vous réclamez-vous?
A. Le More: Sculpteurs ou peintres, certains professeurs de mes débuts m'ont en effet fortement influencée. Ils gravitaient eux-mêmes dans l'orbite de leurs propres maîtres. Les peintres représentaient pour moi l'évolution et l'aboutissement de l'École française, de la peinture post-cézanienne notamment.
Puis mon cheminement s'est affirmé. Mon style s'est précisé autour de trois dominantes: le thème, la couleur et le rythme.
La couleur, c'est la vie. Le rythme est une pulsion qui vous habite en permanence. Même lorsque je cherche à réaliser des toiles plus sages, plus tranquilles, je suis comme malgré moi emportée par ces deux constantes.
Dois-je reconnaître que je les subis? En tout cas, elles s'imposent à moi au point que leur absence dans une toile me mettrait maintenant mal à l'aise.

MC: Quels sont les événements, les spectacles, les situations dont vous vous inspirez dans votre peinture?
A. Le More: Il m'est tout d'abord facile d'énumérer ce qui ne m'inspire pas directement. Comme tout un chacun, je suis sensible à la beauté d'un coucher de soleil ou d'une montagne enneigée. Mais ces cartes postales ne représentent pas pour moi un sujet de peinture.
De même pour certains thèmes plus intimistes, comme la maternité - et pourtant, je suis mère et grand-mère! - ou les enfants. Sans doute est-ce parce que je respecte trop cette sphère personnelle et qu'il m'est difficile de l'aborder.
Vous constaterez que certaines de mes toiles sont inspirées par des milieux culturels que j'ai pu côtoyer, comme l'Égypte le Maroc ou la Grèce. Mais je n'en fais jamais état en termes de folklore ou de pittoresque. Je préfère les compositions qui, tout en étant tournées vers une certaine mythologie, sont le fruit de mon imagination.

MC: Vous autres, artistes, avez une mécanique intérieure difficile à cerner pour les profanes que nous sommes�
A. Le More: J'ai toujours sur moi des carnets de notes que je crayonne à la moindre occasion. C'est un moyen de m'approprier ce que je vois, observe et ressens.
Un artiste est, par définition, un "voyeur". Il reconstruit en permanence l'univers dans lequel il vit. Il le recrée. La peinture est d'abord un acte "mental".
Plus que des éléments figuratifs, je retiens des impressions de rythmes, d'assemblages et harmonies de couleurs. S'il m'arrive, par exemple, d'introduire, comme cela s'est produit, un drapeau sur une toile, je n'y vois aucunement le symbole d'une idéologie, mais plutôt un prétexte, un motif de coloration, un rassemblement de points forts, une confrontation de tons.


MC: Qu'est-ce que l'inspiration pour un artiste? Comment vous mettez-vous en condition pour peindre?

A. Le More: Je m'installe à mon chevalet comme d'autres se rendent à leur bureau. Il ne faut pas attendre le moment de l'inspiration qui est une notion très romantique, souvent illusoire. Certes, je connais comme tout artiste des périodes plus propices à la création et des "états de grâce" dans l'élaboration d'une toile.
Dans la réalité, certaines échéances sont à respecter: une commande à honorer, un salon qui approche, un marchand qui vient s'approvisionner� Il faut alors livrer dans les délais imposés. C'est le côté contraignant, mais inévitable, de notre métier.

MC: dans la vie courante, le langage est souvent trompeur, imprécis. Ou bien il se dérobe et l'on n'arrive pas expulser de son tréfonds ce que l'on souhaiterait dire. Grâce à son mode particulier d'expression, l'artiste est en somme un privilégié.
A. Le More: Pour sûr! La peinture, au même titre que toute expression artistique, est un immense privilège. Le registre que nous utilisons est illimité, puisque nous passons aisément de l'art conceptuel à l'art hyperréaliste.
La peinture fait appel à des ressorts très simples. Elle est fondée sur une exigence plastique et se complexifie par la suite dès qu'elle se greffe sur la vie. Elle est ainsi porteuse de toute la gamme des émotions auxquelles donne naissance le coeur humain.




MC: Même s'il vous faut vous bagarrer en permanence avec la matière, avec le matériau que vous utilisez?
A. Le More: Il arrive en effet que nous soyons confrontés à des effets proprement insupportables dès qu'ils sont mis à plat, que ce soit dans le format, la dimension ou le rapport entre les tons. Alors, j'abandonne pour un temps la rigidité du projet initial et le résultat est souvent très éloigné de l'intention de départ. Où est dans tout cela la part de la vérité? Et celle du rêve?

MC: Fignolez-vous la définition de vos couleurs?
A. Le More: Peindre un beau vert - ou toute autre couleur -, y revenir sans cesse, le moduler, le reprendre, le vernir pour obtenir le ton idéal� Non! Telle n'est pas ma préoccupation principale.
Pour moi, une couleur n'existe que parce qu'elle est juxtaposée à une autre couleur. Un vert n'a de présence et de réelle consistance que s'il est placé à côté d'un jaune, d'un bleu ou d'un rouge.

MC: Si, en plus de votre palette de peintre, vous disposiez d'un lexique composé de seulement trois mots, lesquels choisiriez-vous?
A. Le More: Sans hésiter: Amour et Joie. C'est le résumé de toute vie. De la mienne pour le moins.

MC: Et le troisième mot?
A. Le More: Peut-être Autonomie� ne serait-ce que pour donner libre cours au dynamisme qui m'anime et dans lequel je me reconnais totalement.

MC: Il se dégage en effet de votre personne un tonus évident�
A. Le More: Certains artistes nourrissent leurs �uvres de toutes leurs angoisses. De fait, le drame et le tourment sont des sources de l'art.
Pour ma part, par tempérament, par bonheur à l'abri de grands bouleversements et gourmande de la vie qu'il me plaît de partager, je suis plutôt gaie. D'aucuns diraient « positive ». Le sérieux n'est pas nécessairement triste!




Cette interview, réalisée pour la revue ACTION sociale et santé, a été reprise dans le livre A. Le More, éditions Le Léopard d'or, 2004, 144 p.

Informations complémentaires : http://perso.wanadoo.fr/prc/les_artistes/cv_artistes/cv_l...

06.12.2005

Paul-Émile Victor: jusqu'aux frontières de l'impossible

 


Cet explorateur français (1907-1995), ingénieur, officier de marine et ethnologue, fut le créateur des Expéditions polaires françaises et l'organisateur d'expéditions au Groenland et en terre Adélie.
J'ai pu le rencontrer en 1988, alors qu'il était de passage à Paris pour la présentation de deux de ses ouvrages et l'inauguration d'une exposition consacrée aux Eskimos de la côte est du Groenland.


MC: Lorsque l'on parle de votre expérience de découvreur au pôle Nord et en terre Adélie, on vous qualifie tantôt d'explorateur, tantôt d'aventurier. Laquelle de ces deux appellations vous convient le mieux?
P.-E. Victor: Un explorateur, d'après la définition du dictionnaire, est quelqu'un qui part à la découverte de terres inconnues ou peu connues. C'est ce que j'ai réalisé une fois dans ma vie, en 1937. Sur la côte est du Groenland, j'ai en effet exploré tout un arrière-pays de montagnes, en attribuant à ces différents sites des noms qui figurent désormais sur toutes les cartes de cette région.
Par contre, pour ce qui concerne la terre Adélie, je n'ai pas participé moi-même aux expéditions dans cette contrée de l'Antarctique, même si je les ai organisées et dirigées.
Je crois donc être davantage un aventurier qu'un explorateur, à condition que l'on comprenne le mot "aventure" selon la signification qu'il a dans la langue anglaise (adventure), avec une nuance d'orientation vers un but à atteindre.
Évidemment, la poursuite de l'inutile peut être parfaitement justifiée. Mais si, en complément de l'attrait de l'inutile et de la recherche de ses propres limites, on travaille à apporter de nouvelles connaissances à l'humanité, on fait alors oeuvre scientifique. C'est ce que j'ai cherché à réaliser.

MC: À lire les récits de vos expéditions, on peut parfois se demander quelles furent vos véritables motivations. S'agissait-il pour vous de fringale de découvrir de nouveaux mondes? Ou bien ne s'y mêlait-il pas un désir de fuir la tiédeur d'une vie marquée par ce que vous appelez le «boumédo» (boulot-métro-dodo)?
P.-E. Victor: C'est un peu complexe en vérité. La fuite?... Non! Je ne crois pas avoir jamais fui devant quoi que ce soit.
Étais-je poussé par un désir d'aventure? Certainement! Par instinct et par goût, parce que je suis un scientifique d'esprit et de formation, j'ai toujours été guidé par un souci de connaissance et de recherche.

MC: Au terme de votre traversée du désert de glace en 1936, vous avez écrit: «Parmi mes semblables, j'avais été spectateur. Parmi les Eskimos, j'étais participant. J'ai découvert la liberté. La seule: celle d'être... »
P.-E. Victor: Ce n'est pas du blablabla, je vous assure! J'avais vingt-neuf ans lorsque je me suis lancé dans cette traversée qui a été difficile, extrêmement difficile, pour mes compagnons et pour moi-même. Il m'aura fallu attendre cette merveilleuse aventure pour n'attacher d'importance qu'à ce qui en a vraiment, pour ne pas me laisser grignoter par mes fantômes. En un mot: pour devenir réellement un homme.

MC: Les risques d'une telle expédition étaient très importants. N'êtes-vous pas allé jusqu'à l'extrême limite du possible? Ou de l'impossible?
P.-E. Victor: Oui, mes compagnons et moi étions animés, au départ, par le désir de savoir jusqu'où on ne peut plus aller. Lorsque nous avons réalisé la traversée du Groenland, les conditions de notre expédition étaient beaucoup plus difficiles qu'elles ne pourraient l'être actuellement. Pas de ravitaillement, pas de liaison pour appeler au secours en cas de détresse... Et quand bien même aurions-nous appelé, personne n'aurait pu venir à notre aide.
Il n'en est plus ainsi aujourd'hui. On peut se faire ravitailler par avion ou par hélicoptère tous les 300, voire tous les 100 kilomètres. À la limite, on pourrait même effectuer la traversée de l'Antarctique sans rien avoir ou presque sur le traîneau.

MC: Cinquante ans après vos expéditions au pôle Nord, continuez-vous encore à exploiter des documents datant de cette époque?
P.-E. Victor: J'ai rapporté en effet une très grande quantité de notes prises sur place, auxquelles j'avais joint bon nombre de croquis et d'illustrations sur les traditions des Eskimos, leurs moyens de déplacement, la technique du kayak... Beaucoup de ces documents sont encore inédits, mais le Musée de l'Homme travaille actuellement à leur publication. Plusieurs ouvrages à caractère scientifique paraîtront sous peu.

MC: Pourquoi l'aventurier que vous êtes n'a-t-il pas prolongé son séjour au Groenland? Vous possédiez pourtant la langue et étiez parfaitement initié aux coutumes des Eskimos, au point d'avoir été adopté par une famille...
P.-E. Victor: Après mon expédition de 1937, au cours de laquelle j'avais amassé de très nombreux renseignements sur le mode de vie des Eskimos, j'ai tenu à rentrer en France pour mettre au clair toutes mes notes. En outre, je souhaitais poursuivre mes recherches en entreprenant notamment une expédition tout autour du Cercle polaire afin d'étudier la manière dont des populations différentes s'y prennent pour faire face à des conditions de vie identiques. Mais il y a eu la guerre. Les circonstances ne m'ont pas permis de mener à bien mon projet.

MC: Que sont devenus aujourd'hui les Eskimos?
P.-E. Victor: Je pourrais vous répéter aujourd'hui ce que j'écrivais il y a cinquante ans, lors de mon premier contact avec le Groenland: «Ces Eskimos, je les connais bien... et pourtant, je ne les connais pas. Je sais tout sur eux sans rien savoir!»
Les Eskimos que j'ai connus sont devenus Danois. Ce sont des fonctionnaires, menacés dans leur identité culturelle et leurs traditions les plus authentiques.
La chasse, par exemple, qui fait partie de leurs coutumes quasi viscérales, n'est plus pour eux qu'une activité secondaire. Ils ne sont plus désormais que des chasseurs du dimanche. Et pourtant, leur naturel guette la moindre occasion pour refaire surface. À la fin d'un bon repas, lorsqu'il est rassasié de riz, de sucre et de lait, un Eskimo peut très bien dire: «Je suis repu», puis ajouter presque aussitôt après: «J'ai faim.» Sous-entendu: «... de viande de phoque!»
Quelle que soit la façon dont évolueront leurs pratiques coutumières, je pense que les Eskimos n'ont pas dit leur dernier mot. Qu'ils soient au Groenland, au Canada ou en Alaska, ils ont conscience d'appartenir à une communauté qui entend bien retrouver ses racines.

MC: Des agences de tourisme proposent maintenant le Groenland comme destination. Que pensez-vous de cette forme de tourisme?
P.-E. Victor: Tout d'abord qu'elle coûte extrêmement cher! Mais que l'on organise des balades en traîneau dans la région d'Ammassalik, cela fait partie d'une évolution irréversible... même si ces voyages de luxe m'attristent plutôt.
Les Eskimos en tirent sans aucun doute profit. Mais je constate qu'ils ont troqué leurs anoraks et leurs bottes en peau de phoque pour de la pacotille en caoutchouc et en tissu. Est-ce la preuve qu'ils seront emportés bien malgré eux par un mode de vie au rabais?

 

MC: Des territoires comme le Groenland sont-ils encore des terres d'exploration? La véritable aventure, telle que celle que vous avez connue, ne s'est-elle pas arrachée à l'attraction terrestre pour partir à la conquête de l'espace?
P.-E. Victor: Il est évident que l'aventure a pris aujourd'hui un second souffle. L'espace est en effet un domaine où l'homme pourra satisfaire son désir d'aller toujours plus loin dans l'exploration et la connaissance. Et pourtant, quoique minuscule, notreTerre est encore très vaste si l'on se place du point de vue de l'homme qui l'habite. L'ethnologie a donc encore du champ devant elle, au Groenland comme... en Bretagne! Tout folklore mis à part...
L'aventure, pour moi, est partout... mais peut-être d'abord à l'intérieur de nous-mêmes, dans notre tête. J'ai connu un jeune homme qui avait fait le tour du monde, comme matelot à bord de la Jeanne d'Arc. Et pourtant, il n'avait rien vu, rien entendu. Le malheureux!
L'environnement, bien sûr, aide à définir une véritable vie d'aventure. Mais il ne suffit pas, loin de là.

MC: Si vous deviez repartir maintenant pour une autre expédition, quelle destination choisiriez-vous?
P.-E. Victor: Si j'étais libre et indépendant, je repartirais pour les régions polaires, sans l'ombre d'une hésitation. Il y a largement place pour d'autres explorations dans ces contrées du bout du monde.
La science est infinie. Plus elle progresse, plus elle a de nouvelles découvertes à réaliser.

04.12.2005

Morris, maître du Neuvième Art


 


En 1991, Maurice De Bévère, alias Morris, signait son 64e album de B.D.: L'Amnésie des Dalton. C'est à cette occasion que j'ai pu le rencontrer à Bruxelles.
Depuis 2001, année de la disparition de son créateur, Lucky Luke, le «poor lonesome cow-boy», est plus «solitaire» que jamais. Et le chien Rantanplan est condamné à tout jamais à se prendre pour un chat!


MC: Comment avez-vous découvert et cultivé votre talent de dessinateur de B.D?
Morris
: Certains élèves, en classe, font machinalement des dessins dans la marge de leurs cahiers. Pour moi, c'était le contraire. Je griffonnais souvent des caricatures en pleine page, et les notes de classe n'occupaient que la marge!
En fait, j'ai commencé par le cartoon, dans un studio de dessins animés (la Compagnie belge d'Actualités), puis par le dessin humoristique en une image pour le journal Le Moustique.
Rapidement, j'ai découvert que mes caricatures convenaient plus à la bande dessinée. J'ai alors créé le personnage de Lucky Luke et ai commencé à publier ses aventures, à partir de 1946, dans Le Journal de Spirou.
C'est bien dans ce genre de dessin que je me suis rapidement senti le plus à l'aise et que je prends encore le plus de plaisir. Il faut faire ce métier d'abord pour s'amuser, sans même se demander si son dessin plaira ou non au lecteur. J'ai d'ailleurs souvent remarqué que plus je prends de plaisir à dessiner sans me torturer les méninges sur le pourquoi du comment, plus le lecteur s'amuse lui-même en me lisant.

MC: Vous n'avez donc pas suivi de formation particulière?
Morris: Il n'en était pas question à l'époque où j'ai débuté. Je n'ai fréquenté aucune école ou académie d'art. Par contre, j'ai toujours beaucoup dessiné d'après nature. Le dessin réaliste est fort utile, voire indispensable au dessin humoristique et à la caricature. Sinon, on tombe à coup sûr dans un style beaucoup trop simpliste: une boule pour le nez, une autre pour la tête, etc., ce qui a pour effet d'appauvrir considérablement le dessin. Le meilleur remède contre ce travers consiste à se baser sur des personnages que l'on observe autour de soi.

MC: Certains de ces personnages réels figurent d'ailleurs de temps à autre dans vos albums...
Morris
: En effet! Le lecteur aime bien retrouver des personnages célèbres, des acteurs notamment: Louis de Funès, Sarah Bernhardt, Michel Simon, Alfred Hitchcock qui fait, dans l'un de mes albums, une très brève apparition, exactement comme dans ses films...

 

MC: D'où vient Lucky Luke? Où êtes-vous allé pêcher ce personnage?
Morris: Mon héros, créé il y a maintenant 45 ans de cela, n'est pas né de longues considérations philosophiques! Comme tous les jeunes, j'avais envie de foncer, c'est tout! Avec une belle part d'inconscience, mais heureusement. Sinon, on n'entreprendrait jamais rien.
Pourquoi un cow-boy, et non pas un samouraï ou un mousquetaire? Tout simplement parce que j'ai toujours aimé les westerns. Sans doute aussi parce que j'aimais dessiner les chevaux.
Dans le genre bande dessinée humoristique sur le thème de la Conquête de l'Ouest, on ne trouvait absolument rien, même pas aux États-Unis. Il y avait donc une place à prendre, d'autant plus que le genre western se prête fort bien à la parodie. Pour autant que je me souvienne, c'est ainsi qu'est né Lucky Luke.

MC: Et Rantanplan? D'où vient cet inénarrable chien «plus bête que son ombre»?
Morris: Il a fait sa première apparition dans l'album Sur la piste des Dalton. Lui aussi est lié à un souvenir de jeunesse: le célèbre Rintintin, ce chien qui savait tout faire et que l'on voyait si souvent à l'écran, même déjà du temps du cinéma muet.
Mon Rantanplan est tout à l'opposé de son glorieux ancêtre: c'est le chien le plus bête de l'Ouest!
De manière générale, je remarque que, dans mes dessins, ce sont les anti-héros, les personnages les plus idiots, qui marchent le mieux, à tel point que beaucoup de mes lecteurs prennent parti par exemple pour les Dalton.
Un Italien m'a d'ailleurs confié récemment que je devrais faire gagner les Dalton si je voulais avoir du succès en Italie. C'est bien entendu impossible. Ce serait immoral!

MC: Dans tout vrai western, c'est en effet le bon qui gagne!
Morris: J'ai toujours cherché, dans mes albums, à préserver cette morale de l'histoire. Je me rends compte de l'influence que l'on peut exercer sur les jeunes, y compris par le dessin. Les enfants ont tendance spontanément à imiter, dans le jeu tout d'abord, puis peut-être dans la vie de tous les jours, les héros dont ils lisent les aventures.
Pour cette raison, je tiens à ce que mon héros principal soit un modèle à tous points de vue.

 

MC: On est loin de cette B.D. qui, longtemps, fut considérée comme un art mineur.
Morris: Non seulement la bande dessinée fut longtemps perçue comme un art mineur, mais elle était également très mal considérée. On nous accusait, nous les auteurs, de pervertir la jeunesse. On reprochait pour le moins à la bande dessinée de désapprendre à lire et d'être un obstacle à la vraie littérature.
À mon avis, cette accusation est fausse. Je connais en tout cas de nombreux jeunes qui ont découvert la lecture et la littérature grâce à la bande dessinée.
Pendant de longues années, nous étions donc très mal vus des milieux éducatifs, en plus du fait que notre travail était très mal rétribué! Mais nous ne faisions pas ce métier pour être considérés. Nous avions le feu sacré!
Plus tard, on a assisté à une évolution dans le sens opposé. On en est arrivé à un véritable snobisme de la bande dessinée, en parlant du «Neuvième Art». À ce propos, qu'il me soit permis de rappeler que c'est moi qui ai créé cette expression dans le journal Spirou où je tenais une rubrique régulière sur les bandes dessinées internationales. Initialement, j'avais prévu d'intituler cette rubrique «Le Huitième Art». Ayant été informé que la télévision avait déjà eu droit à cette appellation, j'ai en dernière minute changé le 8 en 9. Mais j'utilisais l'expression de manière ironique, sans me prendre au sérieux. Depuis, la formule a connu le succès que l'on sait.

MC: Dans combien de pays Lucky Luke est-il connu actuellement?
Morris: Mes albums sont traduits dans plus de trente langues, dont l'arabe qui, comme chacun sait, se lit de droite à gauche. À l'impression, les films doivent par conséquent être inversés. Conclusion: tous les personnages, dont Lucky Luke en premier lieu, deviennent gauchers dans les versions arabes de mes albums.

MC: Même si Lucky Luke n'a pas pris une ride en 45 ans, ses traits ont quand même changé. Est-ce dû uniquement à l'évolution de votre dessin?
Morris: À ses débuts, Lucky Luke était un simple cow-boy que je voulais drôle, même s'il était parfois brutal. Puis, au fil des années, il est devenu plus parodique, par contraste avec le réalisme du western américain.
La censure également – celle que je m'impose à moi-même ou celle des autorités officielles – a nettement influencé certains traits de mes personnages. Lucky Luke, par exemple, se sert de son colt uniquement pour contrôler ou intimider ses adversaires. Il tire plutôt sur des pièces que l'on jette en l'air. Ou bien il désarme ses adversaires, quitte à leur donner une bonne fessée. Mais il ne tue jamais personne.

MC: Et la morale est sauve! Est-ce pour les mêmes motifs que votre célèbre cow-boy a désormais troqué son inséparable mégot pour un brin d'herbe.. plus écologique?
Morris: Cette cigarette m'a effectivement causé bien des ennuis et certains courriers pour le moins désagréables, de la part notamment de l'Angleterre et des pays scandinaves.
La controverse a pris fin en 1985-84, lors de la réalisation aux États-Unis d'une série de 26 dessins animés pour la télévision. La commission de contrôle, très pointilleuse sur toute production destinée à la jeunesse, m'a imposé la suppression de la cigarette de mon cow-boy, en vertu du principe que le jeune a tendance à imiter le héros qu'il voit à l'écran et dont il lit les exploits.
Il m'a bien fallu me plier à cette contrainte, même si je constatais qu'il manquait quelque chose à la silhouette de Lucky Luke. D'ailleurs, encore maintenant, je me surprends à lui dessiner parfois un mégot au coin des lèvres!
Avec un peu de recul, je considère ce changement comme bénéfique. Si je peux, de cette manière, contribuer modestement à empêcher certains jeunes de fumer, c'est toujours cela de gagné.
Sans doute est-ce pour cette raison que l'Organisation mondiale de la santé m'a décerné récemment une médaille. J'en suis très flatté... même si cette récompense était plutôt destinée à Lucky Luke en personne! C'est lui en effet qui a eu la volonté de s'arrêter de fumer. Il est vrai qu'il a été encouragé en cela par son cheval Jolly Jumper qui se plaignait, depuis de longues années, d'être victime de tabagisme passif à cause de la mauvaise habitude de son maître!

MC: Poussons le raisonnement jusqu'au bout! Le colt n'est-il pas encore plus nocif que la cigarette? Pourquoi ne pas le supprimer également?
Morris: La censure américaine a voulu effectivement m'imposer une décision en ce sens. Mais j'ai quand même réussi à faire admettre qu'un cow-boy sans revolver est une absurdité, cette arme dût-elle n'être utilisée que pour la parade.
Cette même censure m'a en outre demandé d'éviter dans mes dessins animés toute allusion pouvant être interprétée comme ayant un caractère raciste. Plus de Mexicains endormis! Plus d'Indiens parlant un mauvais anglais! Plus de Noirs jouant un rôle de domestiques! Plus de Chinois tenant une blanchisserie!
Là encore, il m'a bien fallu m'adapter. J'ai d'ailleurs profité de l'occasion pour faire figurer un Indien parlant un excellent anglais, avec l'accent d'Oxford s'il vous plaît! D'où des situations parfaitement cocasses...
Par contre, dans mes albums, je n'hésite pas à montrer encore des Mexicains endormis et je n'y vois absolument rien de méprisant. Si quelque explication doit être apportée pour orienter éventuellement le lecteur dans l'interprétation de mes intentions, je me sers de mon philosophe de service, à savoir de Jolly Jumper. Quand je crois avoir quelque chose d'intelligent à dire, c'est à lui que j'ai recours.

MC: Sur un plan technique, comment collaborez-vous avec vos scénaristes?
Morris: L'idée de départ vient généralement de moi. Puis nous en discutons, pour examiner si nous pouvons en tirer 44 pages, avec un minimum d'un ou deux gags par page.
Lorsque nous nous sommes mis d'accord, les scénaristes rédigent leur texte, planche par planche, avec au besoin des indications sur tel ou tel plan. Je garde toutefois ma liberté de choisir l'angle ou le plan qui me paraissent les mieux adaptés, le but étant de produire des images claires et lisibles dès le premier coup d'oeil.
Dans nos albums, ce n'est pas tellement le suspense qui retient le lecteur. On sait bien que Lucky Luke sera toujours le vainqueur et que les pauvres Dalton s'en tireront la tête basse... ou les fers aux pieds!
Les histoires et aventures que nous retenons ne sont que des occasions de gags, des prétextes à faire rire, ce qui, entre nous soit dit, n'est pas si simple que cela.
Coluche ne disait-il pas que faire pleurer est beaucoup plus facile que faire rire? C'est même plus «reposant», ajoutait-il! Je suis de l'avis de Jules Renard qui affirmait: Les gens ne rient pas assez. C'est pourtant ici-bas que se trouve notre meilleure chance de rire. Au purgatoire et en enfer, il n'en sera plus question. Et au paradis, ça ne sera pas convenable!

02.12.2005

Catherine MAUNOURY : les ailes du succès

 

Hôtesse de l’air, puis chef de cabine à Air France, Catherine Maunoury est aussi une sportive de "haut" niveau: elle pratique depuis 1980 la voltige aérienne, discipline dans laquelle elle s'est illustrée maintes fois. Son palmarès comporte notamment deux titres de championne du monde et onze titres de championne de France. Elle vole actuellement sur un CAP 232.

En 1993, elle a créé le Centre passion Catherine Maunoury (CPCM), où elle forme à la voltige 150 pilotes par an.
Cette interview date de début 1989. Catherine venait de conquérir son sixième titre de championne de France et son premier titre de championne du monde, exploit qu'elle a renouvelé en 2000.

 


MC: Comment avez-vous découvert la voltige aérienne?
C. Maunoury: Mon père a été le premier à me donner le goût de l'aviation. À l'aéro-club de Saint-Malo qu'il fréquentait comme pilote amateur et où il m'emmenait régulièrement, je me suis prise de passion pour ce loisir qui allait devenir pour moi un sport.
À quinze ans, je savais déjà piloter et étais "lâchée" aux commandes d'un avion. Mais j'ai dû attendre, conformément à la réglementation, l'âge de dix-sept ans pour obtenir mon brevet de pilote.
Puis, après une parenthèse correspondant à mes années d'études universitaires et aux débuts de mon activité professionnelle, j'ai décidé de me réinscrire à un aéro-clubs. J'ai constaté alors que je n'étais pas très à l'aise en avion. J'avais peur! Il me fallait donc choisir entre arrêter définitivement, ou bien me perfectionner avec l'aide d'un moniteur.
C'est cette seconde solution que j'ai choisie. Et rapidement, on a remarqué que j'étais méticuleuse et sans doute pas trop maladroite aux commandes d'un avion. On m'a alors proposé d'essayer la voltige sur un biplace-biplan. Après quelques essais, j'ai été prise au jeu et ai retrouvé pleinement confiance en mes moyens.
En l'espace de quatre-cinq ans, j'ai gravi tous les échelons de la préparation et, en 1978, je participais à mon premier championnat du monde à Ceske-Budejovice, en Tchécoslovaquie, après avoir remporté mon premier titre de championne de France à Amiens.

MC: Avez-vous maintenant un statut de pilote professionnelle?
C. Maunoury: Pas du tout! Je ne suis que pilote privée. Certes, j'ai une grande expérience du pilotage et ma situation est un peu particulière du fait que je participe chaque année à de nombreux meetings pour des compétitions ou des démonstrations.
Professionnellement, je suis hôtesse long courrier à Air France. Mais depuis trois ans maintenant, j'ai un statut de sportif de haut niveau, ce qui me permet de n'être liée à mon emploi que par un mi-temps, le reste étant consacré à l'entraînement.

MC: N'avez-vous jamais été tentée par le métier de pilote de ligne?
C. Maunoury: Jusqu'à une époque encore très récente, cette profession était difficilement envisageable pour une femme. En fait, si elle m'avait été accessible, il est probable que j'aurais choisi cette voie. Mais il en a été autrement et ma vie actuelle me comble pleinement.
La voltige me demande de nombreux entraînements et une grande disponibilité à la belle saison. Mais l'hiver, je peux me consacrer totalement à ma vie de famille. Je fais alors le vide et ai tout le temps, pendant cette période de répit, de m'occuper de mes enfants qui ne me voient qu'épisodiquement les week-ends du reste de l'année.

MC: Sur quelles figures est établi le classement des compétitions de voltige aérienne?
C. Maunoury: Une compétition comprend tout d'abord trois programmes de sept à huit minutes chacun, faisant appel à des techniques extrêmement précises de pilotage académique: un programme connu qui est le même pour tous les concurrents, un programme libre à base d'évolutions choisies dans les grandes familles de figures (cloches, vrilles, etc.) et un programme original grâce auquel chaque pilote espère se démarquer des autres concurrents.
Toutes ces figures doivent être exécutées sans entraînement le jour de la compétition. Le cumul des points obtenus détermine évidemment le classement.
Il existe finalement une épreuve très différente qui fait l'objet d'un classement à part: le libre intégral. Chaque pilote essaie, pendant quatre minutes, d'exécuter les figures les plus originales et les plus difficiles. Une seule limite: le temps à respecter.

MC: Quels sont les maîtres de la voltige aérienne?
C.Maunoury: Les Russes et les Américains ont une solide réputation dans cette discipline. Mais à présent, la France a rejoint le top niveau. Les médailles qu'elle a obtenues lors du dernier championnat du monde sont là pour l'attester. Nous sommes pratiquement à égalité, avec toutefois des styles très différents.

MC: Comment inventez-vous vos figures? Est-ce à partir de plans conçus d'abord sur le papier?
C. Maunoury: Même s'il est aujourd'hui très difficile d'inventer des figures inédites, il m'arrive en effet d'imaginer certains enchaînements. Il s'agit souvent, au départ, d'un mélange d'imagination et de hasard. Je peux partir, par exemple, d'une figure que j'ai ratée au cours d'un entraînement. Après coup, j'essaie de recréer la même situation en l'aménageant et en la perfectionnant. Dans le même temps, je soumets mes essais à la critique soit de mon mari (qui est lui-même pilote de voltige), soit de l'entraîneur de l'équipe de France, soit d'amis qui me secondent bénévolement dans ma préparation aux compétitions.
Deux contraintes s'imposent alors à moi. L'esthétique tout d'abord, car je cherche à donner à mes figures un caractère gracieux qui les fasse ressembler à un ballet aérien. Ensuite, la sécurité: la prudence est primordiale et j'entends bien ne pas prendre de risques inutiles.
En voltige aérienne, on est toujours un peu en situation limite. Le véritable danger est de casser l'appareil. Tout comme le pilote, l'avion subit les contrecoups des rapides accélérations.
La voltige est un sport extrêmement violent. Il fait souffrir autant la mécanique que l'organisme humain. En cours d'évolution, on entend souvent des craquements qui prouvent à quel point l'appareil peut atteindre lui aussi ses limites. Il faut donc être très attentif à ne pas outrepasser ses capacités.

MC: Vous servez-vous d'un aide-mémoire pour l'enchaînement des figures que vous effectuez?
C.Maunoury: J'ai effectivement un pense-bête, très schématique. Mais je n'y ai recours que très rarement, pour ne pas dire jamais. Tout se passe très vite et aucune hésitation n'est permise.
Je compare personnellement cette situation à celle du chef d'orchestre. La partition sur le pupitre ne lui est utile qu'exceptionnellement. Un rapide coup d'oeil suffit et c'est au seul mécanisme de la mémoire de continuer à jouer son rôle.

MC: La voltige aérienne apparaît comme un sport particulièrement inconfortable.
C.Maunoury: Ce sont surtout les effets de la pesanteur qui sont désagréables. Parfois, on est comme éjecté de l'appareil. Puis, immédiatement après, on peut être écrasé sur son siège sous l'effet d'une force pouvant atteindre 10 G, soit dix fois le poids de son propre corps.
De nombreux pilotes sont arrêtés par la violence de telles évolutions. Et pourtant, la voltige aérienne est un sport dans lequel on peut durer. Cinquante ans est un âge qui n'a rien d'exceptionnel dans cette discipline.

MC: Certains accidents très graves ont pu ternir l'image de l'aviation-spectacle. En subissez-vous les contre-effets?
C.Maunoury: Actuellement, la réglementation concernant nos exhibitions fait l'objet d'un examen approfondi et elle risque de subir d'importantes modifications. Pour ma part, je crains surtout qu'on en arrive à déconsidérer globalement notre sport, avec toute la part d'émotions et de rêve qu'il procure à de très nombreux spectateurs. Nul ne peut nier qu'il y ait un certain risque. Mais des risques existent aussi dans d'autres sports. Les courses automobiles, par exemple, et même le Tour de France avec la caravane publicitaire ou les voitures suiveuses. On ne peut quand même pas enfermer tous les gens devant leur poste de télé sous prétexte d'une réglementation paranoïaque qui nous interdirait de produire notre spectacle en présence d'une foule de spectateurs! Les accidents doivent servir, certes, de leçons. La meilleure solution serait peut-être de labelliser les pilotes en fonction de leurs compétences reconnues: un tel n'aurait pas le droit de descendre au-dessous de 150 mètres; tel autre, par contre, pour la beauté du spectacle et parce qu'il est un pilote particulièrement chevronné, serait autorisé à descendre plus bas encore. Certaines trajectoires, d'ailleurs, ne présentent aucun risque particulier et, en descente, un pilote doit se garder une réserve de vitesse suffisante qui lui permette de se poser sur la piste, même moteur arrêté.

MC: La voltige aérienne a-t-elle une incidence pratique sur les techniques de l'aéronautique?
C.Maunoury: Notre sport sert sans aucun doute à faire évoluer certaines techniques liées par exemple à la légèreté des appareils ou à la résistance des matériaux. Quoi qu'il en soit, les exhibitions et les compétitions de voltige ont surtout comme effet de susciter chez certains jeunes le désir de devenir pilotes, y compris professionnels.
J'en veux pour preuve mon exemple personnel. Je pratique l'aviation et la voltige parce que j'y trouve un immense plaisir. Mais je n'aurais jamais connu cette passion si je n'avais commencé, dès l'âge de dix ans, par recueillir sur mon carnet les autographes des pilotes que j'admirais et que je rencontrais à l'aéro-club de mon père.

28.11.2005

SAVIGNAC : un affichiste "maniaque de la clarté"



On a dit de lui qu'il était "le plus grand affichiste français de sa génération".
Formé à l'école de Cassandre, il a su rapidement trouver son style bien à lui, fait de rigueur, de simplicité du trait, de recours permanent au gag visuel.
Cette interview date de septembre 1989. Elle n'en garde pas moins toute son actualité. Raymond Savignac est décédé en 2002.


MC: Un affichiste de renom et d'expérience tel que vous-même connaît-il encore le trac lorsqu'il voit l'une de ses oeuvres exposée à tous les regards sur les murs d'une ville?
Savignac: En dépit de mon âge et d'une longue expérience dans mon métier, je connais en effet le trac. Je suis un homme de l'ombre et ressens quelque inquiétude dès que l'une de mes oeuvres doit être révélée au grand jour. Dans le même temps, j'éprouve une réelle jouissance, et sans doute un brin d'orgueil, lorsque je me promène dans les rues et que j'aperçois mes affiches: - C'est pourtant bien vrai! C'est moi qui ai fait cela!
Parfois, je suis comme étonné de voir s'accomplir à nouveau ce qui est toujours resté pour moi un rêve de gamin. Lorsque je voyais des "réclames" sur les murs, j'enviais ceux qui étaient capables de les réaliser.

MC: Dans le monde actuel où tout est conditionné par l'audiovisuel, l'affiche n'est-elle pas le parent pauvre de la publicité?
Savignac: Autrefois, l'affiche avait toute l'importance que lui conférait la compétence de l'imprimeur. C'est lui qui était le premier interlocuteur de l'annonceur. Lorsque l'on utilisait la lithographie, l'affiche naissait comme d'un acte d'amour entre le papier et la presse, alors qu'avec les rotatives ultra-perfectionnées utilisées de nos jours, qui peuvent vous sortir toutes les couleurs à la fois, le résultat est souvent plus proche de la bouillie pour chats que du travail bien fait.
Aujourd'hui, l'affiche n'intéresse plus guère les agences de publicité. De plus, au bout de neuf jours de mise dans le circuit, elle doit disparaître.
Pour ma part, j'ai toujours pensé que l'on pouvait parfaitement associer l'art au commerce et que l'affiche ne devait pas "fumer le mégot" des autres moyens d'expression artistique. Comme le dessin de façon plus générale, elle reste plus gravée dans la mémoire qu'une avalanche d'images plus ou moins artistiques. Les cent mille images d'un film laissent l'esprit en repos; l'image fixe met l'esprit en mouvement.


MC: L'une des constantes de vos affiches est en effet leur simplicité. L'essentiel est exprimé en quelques traits.
Savignac: Je me considère moi-même comme un maniaque de la clarté. Une affiche doit crever le mur. Elle ne peut à la fois être vue et rester invisible!
Je me suis sur ce point souvent heurté à l'incompréhension de certains annonceurs qui voulaient se faire connaître... sans trop se faire remarquer! Et pourtant, jusqu'à preuve du contraire, il est impossible d'avancer si l'on appuie simultanément sur l'accélérateur et le frein.
Dans le domaine de la publicité, le succès appartient non pas aux velléitaires, mais à ceux qui "y vont carrément". Lorsqu'un annonceur fait appel à mes services, il ne me demande pas de traduire des sentiments altruistes. Mon travail ne comporte donc aucun rôle social direct, même s'il consiste en fait à chanter les louanges de la créativité humaine. Dans le flot des informations qui me sont données en vrac par mon client pour la promotion du petit dernier de ses produits, il me faut faire le tri et trouver UNE idée simple qui apparaîtra, en fin de compte, comme lumineuse.
Une bonne affiche doit toujours traduire un sentiment fort. Un seul!

MC: Vous arrive-t-il de "sécher" devant des projets qui vous sont soumis?
Savignac: Très rarement. Mais cela m'arrive quand même.
Habituellement, je discerne très rapidement les grandes lignes de ce que sera mon affiche. Il me faut ensuite partir à la recherche du détail qui fera palpiter l'idée.
En effet, une fois trouvée, cette idée ne se suffit pas à elle-même. Il faut la clarifier encore, la décanter, la mettre en valeur. Il faut décider, trancher dans le vif, supprimer tout ce qui est superflu, donc inutile.
Pourquoi faire des centaines et des centaines de dessins? L'important est de créer des images fortes, qui soient de nature à ne pas être oubliées.

MC: Dans votre autobiographie, vous faites état de votre admiration pour Charlie Chaplin. Le personnage de Charlot, et plus généralement celui du clown, a-t-il eu une influence sur votre style, notamment sur l'importance que vous attribuez au gag visuel?
Savignac: Sans nul doute. En vieillissant, je préfère pourtant Buster Keaton à Charlie Chaplin. Le côté "mélo" de ce dernier a plutôt tendance maintenant à m'agacer . Il n'empêche que ces deux géants du cinéma comique restent pour moi des maîtres dans l'art du raccourci, cet art même qui résume, à mes yeux, tout le métier d'affichiste.
J'ai en outre été influencé par les dessins humoristiques de certains journaux anglo-saxons comme The Punch et le New-Yorker. Question de sensibilité... En tout cas, je considère qu'un seul de ces dessins vaut bien parfois toute une saison théâtrale à Paris!
J'ai réalisé, en 1967, à la demande de Louis Merlin, une affiche pour la première Semaine nationale du Cirque. Le personnage du clown s'est évidemment imposé à moi, même si je suis personnellement peu sensible aux gags, à mon avis trop routiniers, que l'on voit très souvent dans les cirques.
J'ai une très grande estime pour le talent de ces merveilleux artistes que furent Grock ou les Fratellini. Mais je préfère le clown involontaire qui se promène dans la rue, le comique de situation n'obéissant à aucune tradition. Il est plus proche des gags que j'utilise pour faire vivre mes affiches.

MC: Pour donner vie à vos affiches, pour les insérer en pleine vie quotidienne, vous y faites habituellement figurer un personnage qui pourrait bien être Monsieur-Tout-le-Monde et qui, en tout cas, fait partie intégrante du message.
Savignac: L'identification au message est la clé de tout support publicitaire. On a eu recours, à une certaine époque, à des Noirs pour vendre du cacao. De nos jours, on fait appel aux charmes féminins, aux animaux favoris, à la grivoiserie quand ce n'est pas l'obscénité.
Pour ma part, je préfère inventer des personnages sans nom ni traits distinctifs, qui peuvent être en effet chacun d'entre nous, avec ses drôleries et parfois son côté ridicule. Pour cette raison, je refuse tout détail racoleur ou indécent. Ce sont les êtres humains en chair et en os qui m'intéressent, avec leurs travers certes, mais aussi avec ce qu'ils ont d'attachant et parfois de touchant.
Le succès de mes affiches est dû, me semble-t-il, non pas au fait qu'elles sont meilleures, esthétiquement parlant, que beaucoup d'autres, mais à leur caractère "humain". Tout le monde peut s'y reconnaître.
On voit régulièrement des affiches bien travaillées, excellentes graphiquement, au risque parfois d'être trop "intellectuelles", pour ne pas dire torturées. Elles peuvent convenir au dessin satirique, mais elles n'ont rien à voir avec une quelconque prétention publicitaire.

MC: Vous avez affirmé que le dessin politique n'était pas votre affaire. Et pourtant, on lit sous votre plume, dans votre autobiographie, que vous aimeriez bien réaliser des affiches où vous exprimeriez vos idées...
Savignac: J'ai effectivement réalisé des affiches, à une période donnée, contre un parti politique majoritaire. Résultat: ces affiches ont été plus prisées par le parti attaqué que par celui que je défendais!
Mes opinions politiques n'ont pas pour autant été altérées. Mais je n'attends plus rien de prétendus dirigeants qui s'agenouillent devant les sondages pour se fixer un comportement ou qui ont recours à un gourou pour se façonner leur propre look.

MC: Sans cet esprit frondeur, vous ne seriez peut-être pas parvenu à la notoriété et -qui sait?- au talent qui ont marqué votre carrière d'affichiste...
Savignac: Pourquoi utiliser un langage douceâtre quand on peut s'exprimer plus directement?
Des médecins de renom m'ont demandé un jour une affiche pour illustrer une campagne contre le cancer. Dès qu'ils ont vu mon projet, ils l'ont, par pusillanimité de leur part, refusé en bloc, sous prétexte qu'il était trop réaliste. On voulait une affiche plus rassurante.
De même, pour inciter les conducteurs à la prudence sur les routes, il faudrait avoir recours à la dérision du genre: "Allez-y! Conduisez le pied au plancher! Il y a eu à cet endroit 30 morts l'an dernier. Il nous en faut 50 cet été!"
Ne retrouve-t-on pas ici le style de Charlie Chaplin dans les "Temps Modernes"? Ce film est d'un graphisme superbe et, dans le même temps, c'est une satire impitoyable.

MC: Une fois dans votre carrière, vous avez fait une incursion du côté du théâtre en signant les costumes et les décors de "l'Avare", sur une mise en scène de Jean-Paul Roussillon. Cette collaboration fut-elle une faiblesse passagère?
Savignac: Pas du tout! Cette expérience m'a fasciné. Et pourtant, que de travail! Il m'a fallu changer totalement la disposition de mon atelier. Il n'était pas non plus facile de s'adapter à l'esprit de "l'Avare". Le résultat fut, je pense, très apprécié. J'eus surtout l'agréable surprise de constater que mes décors accrochaient bien la lumière.
Je n'ai pas eu par la suite à travailler sur d'autres projets identiques pour la bonne et simple raison que l'occasion ne s'est pas présentée. D'ailleurs, je préfère inventer mon propre spectacle, même s'il ne dure qu'une fraction de seconde.

MC: Comment et où peut-on revoir, sinon la totalité de vos oeuvres, du moins celles qui ont le plus marqué votre carrière?
Savignac: Des expositions sont régulièrement organisées, en France ou à l'étranger, autour de mon oeuvre.
Pour ma part, je ne conserve mes originaux que depuis sept ou huit ans. Mais je détruis toutes mes esquisses. De toute façon, je n'ai pas l'intention de consacrer mon temps à une quelconque rétrospective. Me replonger dans mon passé ne m'intéresse absolument pas.
Je pense n'avoir plus rien à prouver désormais. Je m'efforce toutefois de croire que j'ai encore de l'avenir devant moi. En plus, et cela pour moi prime sur tout, ça m'amuse toujours de faire ce que j'ai à faire. Être affichiste est un fichu métier, mais c'est bien le plus beau que je connaisse.


Affiches de Savignac conservées au musée de la Publicité (Paris):
http://www.museedelapub.org/virt/affi/middlesavignac.html...

L'artiste par lui-même:
- "L'affiche est fille des rues, populaire et aristocratique. Fleur du pavé ou reine de palissade, elle s'offre à tous sans jamais perdre son quant-à-soi."
- "L'affiche est aux Beaux-Arts ce que le catch est aux bonnes manières."
- "Mon but est de faire des affiches costaudes, certes, mais qui restent humaines et sympathiques. Je veux qu'elles touchent. Je ne sais pas comment j'y parviens, mais je crois qu'une certaine tendresse transparaît."
- "Le public ne regarde pas une affiche. Il la voit... En une fraction de seconde, l'homme de la rue doit percevoir ce qu'elle veut dire. Les qualités esthétiques sont donc secondaires, sinon superflues."

27.11.2005

Jean-Louis VIARD: "Je suis un animal malade du Soleil."




Jean-Louis Viard est un artiste qui cultive, avec autant de talent, deux modes d'expression: d'une part, la peinture et la tapisserie; d'autre part, la gravure. D'un côté: l'exubérance de couleurs qui prennent leur source dans un "soleil écartelé aux horizons multiples"; de l'autre: des visions apocalyptiques qui rejettent, par-delà l'angoisse, l'enfer du quotidien, condamnant sans pitié les démons de notre société contemporaine.
Où donc est le véritable Viard? Artiste, décris-moi ton Soleil.


MC: Parcourant l'ensemble de votre oeuvre, on constate que vous opérez sur deux registres. Vos toiles et vos tapisseries chantent la vie, la sérénité, la sagesse, l'unité, le rêve peut-être... représentés par le thème du soleil. Vos gravures sont a contrario le reflet d'une société qui est marquée par l'angoisse et se désagrège en sécrétant sa propre mort. S'agit-il bien de la même inspiration, du même artiste? Y a-t-il un ou plusieurs Viard?
J.-L. Viard: Ce dualisme que vous mentionnez dans mon oeuvre est, à mon avis, le reflet de la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement.
Nous avons engendré une société, nous vivons à une époque où le meilleur côtoie le pire. l'homme a fait de formidables découvertes, mais il ne sait malheureusement pas les gérer. Il est capable de marcher sur la Lune, alors que la moitié du globe crève de faim. Il s'est façonné un mode de vie dominé par la consommation, mais il est de plus en plus submergé par des déchets qu'il ne sait pas comment éliminer.
Cette contradiction que je vis et subis comme quiconque m'irrite. Nous vivons en plein illogisme. C'est comme si l'on nous obligeait à marcher au plafond.

MC: Réglez-vous des comptes, dans vos gravures notamment qui témoignent d'un réalisme pour le moins inquiétant? Certes, vous n'étalez pas de sang à la une, mais vos visions cauchemardesques ne semblent déboucher sur aucun espoir.
J.-L. Viard: Il est vrai que mes gravures sont peu attractives pour les galeries, pour d'éventuels acquéreurs. Et pourtant, je ne voudrais pas être taxé de didactisme pédant. Je ne prétends donner de leçons à personne. Je suis simplement exaspéré de voir tant de possibilités de vie heureuse gâchées, tant de talents perdus, tant de bonnes volontés inemployées, et ce cri intérieur se traduit sur mes plaques de cuivre. On peut néanmoins dénoncer certaines réalités en essayant d'y mettre un peu d'humour pour éviter de tomber dans le désespoir. Je veux quand même croire que l'on pourra se corriger.

MC: Dans le même temps, portant notre regard sur vos tapisseries, nous constatons que le Soleil y est omniprésent, tel un horizon guidant constamment vos pas...
J.-L. Viard: J'accepte volontiers cette interprétation. Si je m'obstine, par exemple, à dénoncer les méfaits de la pollution, sans doute est-ce parce qu'elle vient obscurcir "mon" Soleil. Je ne puis me résoudre à cet état de fait.
Un tel constat n'a pour moi aucune connotation philosophique ou moralisatrice. Le Soleil est, à mes yeux, une source première d'inspiration dans la mesure où j'y puise d'abord mes émerveillements et mes jeux de couleurs. Quant à la signification pseudo-psycho-quelque chose de cette préférence, j'en laisse la responsabilité aux critiques dont c'est le métier de décrypter le pourquoi du comment!



MC: Quoi qu'il en soit, on peut au moins admettre que votre alchimie interne, à vous artistes, est peu banale. Vous détenez et cultivez un mode de communication par maints aspects moins trompeur que le langage ou le message écrit.
J.-L. Viard: Je ne souscris pas complètement à cette analyse.
Le don? Le talent inné? Qu'est-ce à dire? En réalité, nous n'avons pas encore rencontré de peintres géniaux à 5-6 ans, comme l'était, en musique, le jeune Mozart. Il est vrai que l'on peut admettre chez beaucoup d'individus une certaine inclination pour le dessin ou la peinture. Mais le talent est d'abord affaire de technique et de travail. De beaucoup de travail! N'a-t-on pas dit que le génie était une "longue patience"?
L'artiste n'est pas un être à part. Je puis être guidé par une idée de départ: un jeu de lignes, de taches, de couleurs... Mais entre cette "inspiration" et la réalisation, la marge est grande. Elle l'est d'autant plus que, pour reprendre l'expression de Dufy, "il faut souvent abandonner ce qu'on a envie de faire au profit de ce qui se fait". Il en est de même d'ailleurs dans tous les autres corps de métier.

MC: Nous voilà à cent lieues de la prétendue "liberté" de l'artiste, lequel n'évoluerait qu'en suivant sa seule intuition créatrice!
J.-L. Viard: Nous traînons en effet cette confusion depuis deux siècles, depuis l'ère du Romantisme.
La démarche des Romantiques était empreinte de narcissisme ("ma souffrance n'est pas la même que la vôtre"...). Chacun d'eux souhaitait affirmer sa particularité et, en réponse à cette attitude hautaine, provocante, la société s'est défendue par l'isolement des créateurs ou encore par le mépris.
Ce même mouvement, en peinture, est allé en empirant pour déboucher sur ceux que l'on appelle les "peintres maudits". En fait, la vie de bohème n'est qu'un vulgaire canular littéraire! Quelle est la "liberté" de l'artiste? Quelle responsabilité, tout d'abord, d'employer ce mot terrible : la liberté! Il faudrait pouvoir le définir avec précision. La "liberté" de l'artiste, avec toute la confusion qui imprègne ce mot, n'existe pas selon moi. L'histoire de l'art est avant tout une histoire de la "commande". L'artiste peintre est un ouvrier comme un autre!

MC: Que reste-t-il alors de la responsabilité de l'artiste?
J.-L. Viard: C'est vrai! L'artiste ne peut pas réaliser n'importe quoi n'importe comment. Il doit d'abord faire preuve de compétence, de technique professionnelle. Ici comme ailleurs, le savoir-faire ne s'improvise pas; il s'apprend.
Répondant à ce professionnalisme, celui qui passe commande à l'artiste est censé avoir la culture artistique nécessaire pour apprécier l'oeuvre qu'on lui remettra en échange de son argent.
Au Moyen-Âge, la trinité des pouvoirs - politique, économique, culturel - était assumée par des personnes ayant à peu près la même somme de connaissances. L'échange artistique était alors évident: celui qui passait commande et payait de ses deniers une oeuvre d'art était en mesure d'en reconnaître la véritable valeur, même si le talent de l'artiste dépassait parfois les strictes limites du contrat. Telle était la véritable liberté de l'artiste: c'est ce qu'il mettait "en plus"...
Actuellement, le divorce est malheureusement quasi total. L'élite politique est très proche de l'élite économique, mais elle ne correspond plus, à quelques rares exceptions près, à l'élite culturelle. La prétendue "politique culturelle" officielle n'est qu'un leurre et nous condamne à nous soumettre au pouvoir des galeries qui tendent à transformer l'artiste en industriel: ce dernier doit fournir tant d'oeuvres, en respectant tels délais. Une fois encore: où est la liberté de l'artiste?
Ne parlons pas des "autodidactes"! Pour un douanier Rousseau, premier et rare exemple d'autodidacte véritable, combien de succédanés douteux? C'est le règne de "Monsieur Bricolage": n'importe qui peut faire n'importe quoi!



MC: Réduisant le mode de communication de l'artiste à une relation de type commercial -"je peins, tu achètes"-, ne risquez-vous pas de banaliser le statut du créateur?
J.-L. Viard: Tel n'est pas mon propos. Un bon artiste est avant tout un bon professionnel qui a suivi une indispensable formation préalable et qui, pour autant que faire se peut, bénéficie de la reconnaissance de ses pairs.
En outre, l'artiste est, pour moi, un témoin de son temps, de sa société, du milieu dans lequel il vit. Rembrandt, par exemple, a peint dans la première partie de sa vie la bourgeoisie calviniste de son pays. Ensuite, après la "Ronde de Nuit", il s'est tourné vers les gens du ghetto juif. Traduisant la Bible, il témoigne d'une réalité sociale qui n'est plus celle du pouvoir.
Plus proches de nous, César et Arman représentent, dans leurs oeuvres, la société de consommation. Empilant des carcasses de voitures et de multiples objets cassés, ils traduisent en fait leur époque.
Certains artistes, notamment les peintres abstraits, peuvent sembler repliés sur leur seul monde intérieur. En réalité, je pense que l'on ne peut être un homme de l'Art que si l'on est partie prenante, y compris dans son expression artistique, du monde dans lequel on vit.
C'est à ce seul titre que l'artiste a un véritable rôle social, lequel est également sa raison d'être.

(interview réalisée en mai-juin 1992)

Éléments biographiques que le site
http://www.montmartre-aux-artistes.org/viard_jl/index.php...

25.11.2005

Jean-Claude CASADESUS : l'émotion au bout des doigts




"L'Art: un droit pour tous". À la tête de l'Orchestre national de Lille, Jean-Claude Casadesus met en pratique cette devise, portant la musique partout où elle peut être reçue. Pour lui, la musique est tout sauf frileuse. Sa vertu majeure est d'engendrer l'émotion partagée, de créer des passerelles entre les êtres, de susciter la communication. Comment résister à la curiosité de mieux connaître ce "militant du frisson pour tous"?
(Cette interview date de 1990 et a été publiée dans la revue "ACTION sociale et santé")

MC: Jean-Claude Casadesus, vous appartenez à une famille qui s'est illustrée dans la musique classique. Vous sentiez-vous "condamné" à vous engager vous aussi dans cette même voie?

JCC: Je suis issu, c'est vrai, d'une famille de musiciens. Pour ne citer que lui, mon grand-père paternel - le compositeur Henri Casadesus - avait décrété que je serais instrumentiste, puis chef d'orchestre. À l'âge de quatre ans, j'ai ainsi commencé à faire mes premières gammes sur un violon, encouragé également par un ami de notre famille, le chef d'orchestre Pierre Monteux, fondateur de l'Orchestre symphonique de Paris.
Conscients des difficultés du métier que d'aucuns souhaitaient me voir suivre, mes parents [Gisèle Casadesus et Lucien Pascal], eux-mêmes comédiens, me conseillaient plutôt une autre orientation.
Si les encouragements directs de mes parents n'allaient pas dans le sens des souhaits de mon grand-père, j'ai quand même profité du climat culturel qui régnait dans ma famille. Et advint ce qui devait arriver: je me suis remis à la musique tout seul, à l'âge de 12-15 ans, en cachette tout d'abord, puis en fréquentant les concerts. Plus tard, de 18 à 20 ans, j'ai choisi d'approfondir mes études musicales.
Pendant douze années, j'ai gagné ma vie comme percussionniste dans divers orchestres de variétés (Michel Legrand, Charles Trenet, Léo Ferré, Aznavour, Brel, Piaf...), tout en étant timbalier solo des Concerts Colonne et soliste au Domaine musical avec Pierre Boulez.
Finalement, j'ai commencé à l'âge de 30 ans mes études de chef d'orchestre. Je suis donc l'anti-enfant prodige par excellence! Je recherche en permanence des ouvertures sur des galaxies différentes. Le pluralisme, le métissage et la tolérance sont pour moi des sources d'enrichissement, à condition bien entendu que l'on n'y perde pas son identité propre.

MC: Vous avez composé de la musique de films et de scène. Pourquoi pas de musique classique?
JCC: C'est en effet un souhait. J'aspire aussi d'ailleurs à pouvoir un jour mettre noir sur blanc mes convictions. Mais, comme tout un chacun, je ne dispose que d'une seule vie, qui se raccourcit chaque jour davantage! Mon premier travail, c'est d'apprendre les partitions pour ne pas trahir les compositeurs que j'interprète.

MC: Au terme d'une répétition ou d'un concert, vous semblez être complètement exténué, "vidé"...
JCC: La direction d'un ensemble musical exige une extrême concentration et le souci de transmettre une impulsion à une centaine de personnes.
Le chef d'orchestre est un unificateur de respiration. Il doit tout anticiper, tout entendre "avant", tel un joueur de tennis qui analyse les coups de son adversaire pour prévoir sa propre stratégie.
La vie d'un orchestre repose sur une réelle complicité de tous ses acteurs, sur une intense transmission de pensée. Ce travail, à commencer par le chef d'orchestre, est très contraignant. Chaque métier a ses grandeurs, mais aussi ses inconvénients, ses servitudes.

MC: Diriger un orchestre est pourtant plus qu'un métier. Il faut aussi le talent!
JCC: La direction d'orchestre est un destin, un état, une philosophie. Il faut évidemment maîtriser les techniques artisanales de cette fonction, mais cela ne suffit pas. En plus des capacités musicales innées ou acquises, le "feeling" est indispensable.
Dans la profession que j'exerce, je pense qu'on ne peut faire l'impasse sur quinze à vingt ans de bagne avant de se voir décerner le brevet de débutant autorisé à continuer. C'est le tarif, le prix à payer.
J'estime que la maîtrise parfaite, ou proche de la perfection, d'une oeuvre requiert de longues années d'expérience. Une maturation est nécessaire, comme pour le vin. Ce n'est pas parce qu'un vin est bon naturellement qu'il peut être dégusté immédiatement.

MC: L'interprétation d'une oeuvre musicale est-elle placée sous votre seule et entière initiative? Ou bien avez-vous recours à une concertation, au moins occasionnelle, avec vos musiciens, avec vos solistes plus particulièrement?

JCC: Un orchestre est un ensemble d'êtres humains, dont la plupart ont eu à vaincre des obstacles, à travailler des concours.
Pour ce qui me concerne, j'ai beaucoup appris et continue d'apprendre des musiciens de mon orchestre. Ce serait absurde de ne pas écouter leurs différents points de vue. Mais il serait tout aussi absurde de voter pour savoir quel tempo adopter dans l'interprétation de telle ou telle oeuvre.
Il y a, d'une part, les suggestions qui me sont faites et, d'autre part, la conception de l'oeuvre que j'ai personnellement élaborée dans le secret de mon bureau ainsi que la vision globale que je suis obligé de définir. La vérité se trouve au centre.
À l'instar de la vie prise globalement, la vie d'un orchestre est faite de détails, certes, mais aussi de perspectives, de projets. Or ces grandes orientations reposent sur une démocratie représentative, non sur une démocratie directe.

MC: De quelle liberté disposez-vous dans vos interprétations? En quoi le "style Casadesus" diffère-t-il de celui d'un autre chef?
JCC: Comme tout chef d'orchestre, j'ai la mission de concrétiser l'abstrait qui a été suggéré par le compositeur. Une musique est morte tant qu'on ne la vit pas. Dans cette "re-création", le filtre de l'interprète est évidemment prépondérant. C'est à ce stade que jouent pleinement la liberté et la responsabilité du chef d'orchestre, dans la pulsion qu'il va insuffler, dans la respiration qu'il va donner à l'oeuvre et la couleur qu'il va lui imprimer.
De là vient l'émotion différente que l'on peut ressentir face à une même oeuvre traduite par deux interprètes différents... ou par le même interprète, mais à deux moments différents. C'est le miracle de la fragilité de l'instant, de l'éphémère permanent.
Pour cette raison, je compare la musique enregistrée aux plats surgelés par rapport à la grande cuisine. Le disque n'est que la traduction d'un seul instant qui reste figé à tout jamais, qu'il ait été sublime ou moins bon, alors que la véritable communication repose sur une émotion, par définition fragile, que l'on vit ensemble. Rien de pire que de "communiquer" tout seul, face à une mécanique!

MC: Dans l'univers musical, vous faites parfois bande à part. Vous vous produisez, certes, dans des salles de renom, mais vous acceptez - vous les recherchez même - des lieux plus modestes: des usines, des sièges d'entreprise. Il vous est arrivé d'aller, avec votre orchestre, dans une prison ou un hôpital psychiatrique!
JCC: Ma devise est que l'Art est un droit pour tous. Il faut porter la musique partout où elle peut être reçue, sans oublier toutefois que cette première démarche doit encourager et favoriser l'accès aux lieux destinés à accueillir la musique dans de meilleures conditions. N'oublions pas que le lieu de concert peut être le Stradivarius comme le tombeau d'un orchestre. On n'imagine pas à quel point une formation, fût-elle la meilleure du monde, peut être pénalisée par un lieu mal adapté.
Je l'ai souvent constaté: dans les lieux inhabituels que vous mentionnez, l'écoute était bien meilleure comparativement à celle que l'on rencontre parfois dans des salles dites "de concert". Point n'est besoin de sortir de Polytechnique pour comprendre et apprécier la musique. Il n'est pas nécessaire d'avoir appris à écouter, comme on apprend la lecture pour savoir lire. Il suffit de se laisser aller.
En usine, je rencontre régulièrement de 85 à 90 % de personnes qui n'ont jamais assisté à un concert. Au premier abord, on peut constater une réaction de méfiance, voire de rejet. Vient alors la répétition. Les spectateurs prêtent une oreille, puis deux. Il se rendent compte que nous ne sommes pas des farfelus qui amusent la galerie en jouant de la "zizique", mais que la musique est notre travail. Finalement, l'écoute se fait de plus en plus franche, amicale même.
Porter la musique sur les lieux et pendant les horaires de travail fait partie de la mission d'irrigation culturelle que j'ai fixée à mon orchestre. Je vois dans cette démarche un hommage à la dignité du travail et de ceux qui en vivent.

MC: De telles initiatives ont-elles fait partie de votre programmation dès la fondation de votre orchestre en 1976?
JCC: J'ai refusé d'aller dans les entreprises tant que mon orchestre n'avait pas atteint sa vitesse de croisière. Je n'ai jamais accepté que notre démarche puisse ressembler, de près ou de loin, à une B.A. plus ou moins improvisée ou à une quelconque action boy-scoutiste désinvolte.
La première des qualités que l'on est en droit d'attendre d'un orchestre, où qu'il se produise, est en effet la qualité de sa prestation. Une telle exigence de perfection est une question de conscience professionnelle. Elle s'intègre aussi à cette conviction partagée par tous ceux qui ont permis la création de l'Orchestre national de Lille: le développement économique d'une région est indissociable de son développement culturel.
Déjà, à l'échelon de chaque entreprise où nous nous sommes produits, nous l'avons constaté: un concert a un impact bien plus profond qu'une simple réception et il laisse plus de traces qu'un cocktail où l'on se gave de petits fours.
La musique a une vertu de rassemblement qui facilite le dialogue et crée des passerelles, dissipant au besoin des malentendus, entre les membres d'une même communauté de vie ou de travail.

MC: Il n'empêche que la musique dite "classique" ou "grande musique" est liée à une tradition d'élitisme. Pourquoi ce cérémonial qui peut paraître guindé pour les non-initiés?
JCC: Sommes-nous réellement tributaires ou esclaves de ce décorum? Peut-être est-il plus simple et plus exact d'affirmer que nous avons, nous aussi, notre "bleu de travail", à savoir un habit de concert. Point final! Une fois admis ce constat, nous jouons avec la même dignité à Paris, Berlin, Londres, dans une usine ou une prison.
Il n'y a aucune raison de n'apprendre à lire qu'à celui qui porte le bon tee-shirt. L'apprentissage de la lecture est un droit, un devoir, une nécessité. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour l'enrichissement culturel que peuvent apporter la musique, le théâtre, la danse, la peinture, la sculpture?
Nous vivons dans un monde où la technologie est en train de prendre le pas sur l'humanisme. Or, pour contrôler nos robots et ne pas devenir robots nous-mêmes, nous devons rester extrêmement attentifs à sauvegarder notre potentiel d'émotions, à nourrir notre humus intérieur.

MC: Paraphrasant une expression du philosophe Bergson, vous avez affirmé que la musique n'est pas un "supplément d'âme"...
JCC: La musique n'est pas une faveur. Ni une récompense. Ni un loisir. Elle est un droit. Libre à chacun de la choisir ou de la rejeter. Mais chacun doit avoir préalablement la possibilité de l'aborder pour se déterminer en connaissance de cause.
Il existe en tout être humain une réserve de poésie qui ne demande qu'à fleurir. Notre rôle et notre légitimité d'artistes consistent à permettent l'éclosion de cette richesse cachée, en partageant notre don, en brisant des zones d'incommunicabilité.

MC: Proust a écrit: "La musique est peut-être l'exemple unique de ce qu'aurait pu être - s'il n'y avait eu l'invention du langage, la formation des mots, l'analyse des idées - la communication des âmes."
JCC :Je pense que la musique est le plus court chemin d'une âme à une autre. C'est un langage universel, qui n'a pas recours à la subversion des mots, ni aux images imposées.
Dans notre monde de bruit, dans notre "société Kleenex" (je prends, je jette...), il faut militer pour le silence habité. Il faut privilégier le fond sur la forme.
Nous ne pouvons nous satisfaire d'une société vivant en surface. Nous avons besoin d'une spiritualité, d'un idéal qui seul nous permettra de survivre.
Tout le mérite de la musique est là: elle est en prise directe avec les émotions qui peuplent notre quotidien, avec nos peurs, nos angoisses, nos joies. Par-delà le langage trompeur ou le non-dit, elle est la traduction de la vie.

MC: La musique, langage universel, se moque des frontières réelles ou artificielles. Elle "voyage" très bien, comme a pu le constater votre orchestre. Parmi vos longs périples à l'étranger, vous semblez avoir eu un coup de coeur particulier pour l'Afrique Noire.
JCC: Notre tournée en Afrique représente une étape importante pour notre formation musicale. Nous sommes le premier orchestre symphonique à être allé dans cette partie du continent africain: Sénégal, Côte-d'Ivoire, Nigeria...
Ce fut pour moi une expérience exceptionnelle. Je n'ai pas douté une seule seconde du succès de notre entreprise. Peut-être ai-je la foi du charbonnier, mais je crois à la magie du son. Le son invente des galaxies. Les Africains n'ont pas l'habitude d'écouter de la musique classique assis dans des fauteuils. Ils l'ont fait... De même, nous n'avons pas l'habitude de jouer de la musique debout, en dansant. Nous l'avons fait!
Je suis très curieux de découvrir des terres non défrichées. Mais, pour ce faire, la qualité de notre prestation doit être irréprochable.
À Dakar, un Africain m'a dit, le plus spontanément du monde, au terme d'un concert: "Je te remercie, patron, de nous avoir joué Varese; ça m'a rappelé les crocodiles et les combats d'éléphants dans la savane. C'est une musique qui nous parle."
Comment douter alors du caractère magique et irrationnel du son, de la musique? Si elle est à ce point internationale, c'est peut-être parce qu'elle porte en elle un mystère. Un mystère dont, contrairement aux robots, nous pouvons percevoir les vibrations.

MC: Vous revenez souvent sur un mot qui semble vous tenir à coeur: l'émotion, l'émotion-passion plus précisément...
JCC: Il faut militer pour le "frisson pour tous"! Sur ce plan, la musique est une arme absolue. Elle suscite l'émotion qui naît d'un enrichissement intérieur.
Pourquoi ne nous laissons-nous pas porter plus souvent par nos émotions naturelles?
Il est des personnes qui ont tellement souffert, qui ont subi de telles humiliations, qui ont affronté des drames si cruels que la révolte est devenue leur seule arme de défense, leur unique raison de survivre. Pourquoi ne pourraient-elles pas découvrir, grâce à la musique notamment, qu'il y a aussi l'Amour?

Actualités de l'Orchestre national de Lille (direction Jean-Claude Casadesus) :

http://www.onlille.com/home.html

Dirk FRIMOUT : un savant dans l'espace




La tête dans les étoiles pour mieux comprendre notre bonne vieille Terre (et les dangers qui la menacent), les astronautes, cosmonautes et autres spationautes sont des témoins privilégiés de l'extraordinaire aventure humaine au-delà de nos horizons quotidiens. Dirk Frimout est de ceux-là. En mars 1992, à bord de la navette spatiale américaine "Atlantis", cet astronaute belge a fait partie, avec six autres membres d'équipage, de la mission Atlas I. Il m'a reçu dans son bureau bruxellois, fin 1993.

MC: Entre le moment où vous avez posé votre candidature auprès de l'Agence spatiale européenne et le jour où vous avez effectivement décollé à bord d'"Atlantis", près de quinze années se sont écoulées. L'attente a dû vous paraître démesurément longue.
D. Frimout: J'ai posé effectivement ma candidature en 1977-78. L'Europe, qui avait contribué au programme de la navette spatiale en construisant le laboratoire "Spacelab", pouvait présenter un astronaute pour la première mission de cette navette.
Chaque pays européen concerné proposant dans un premier temps cinq candidats, le groupe des présélectionnés atteignait la cinquantaine. J'étais du nombre. Puis, de sélection en sélection, d'examen en examen, le groupe fut réduit à quatre candidats et je me suis trouvé être le cinquième sur la liste. Il s'en était fallu d'une place!
L'Agence spatiale européenne m'a néanmoins demandé de joindre le groupe des heureux élus pour m'occuper de leur entraînement scientifique. J'ai accepté. Cette mission a volé fin novembre-début décembre 1983. Elle était composée de six membres, dont Ulf Merbold, de l'Allemagne fédérale.
La NASA a ensuite décidé d'autres vols prévus tout d'abord pour 1985, puis 1986, et comportant des expériences confiées aux pays européens. Elle a dans ce but fait appel à la candidature d'astronautes scientifiques. La Belgique m'a ainsi proposé en 1985, comme réserve pour un vol devant se dérouler en 1986. Malheureusement, en janvier de cette année-là, s'est produite la terrible catastrophe de "Challenger" explosant peu après son décollage. Tous les programmes furent remis immédiatement en question.
La mission prévue pour 1986 a été retardée à 1991, puis 1992. Entre-temps, en mars 1991, l'un des astronautes titulaires candidats à la mission ayant dû renoncer à son poste pour cause de maladie, on a fait appel à moi pour le suppléer. J'ai donc été désigné comme devant faire effectivement partie de la mission juste six mois avant le vol.
En réalité, ce choix n'a pas changé grand-chose pour moi. J'étais prêt, exactement comme les autres. Le seul changement a été la responsabilité qui tout à coup m'incombait. Mais quinze années d'attente, cela n'a rien d'extraordinaire dans ce genre d'aventure.

MC: Depuis votre retour, êtes-vous encore candidat pour une autre mission?
D. Frimout: Je suis un astronaute scientifique, et non pas professionnel. Si d'autres programmes avaient été prévus, où j'aurais pu m'insérer avec mes compétences scientifiques, j'aurais bien sûr aimé retourner dans l'espace. Mais tel ne fut pas le cas. De surcroît, les vols habités n'ont pas particulièrement la cote actuellement, vu leur coût.
J'ai dû faire un choix. Etant donné mon âge [Dirk Frimout avait 52 ans en 1993], je ne dispose plus de quinze années devant moi pour tenter une deuxième expérience spatiale. Cela demande beaucoup de sacrifices et de discipline. Il faut orienter toute sa carrière en fonction de ce but à atteindre. Comme les perspectives n'offraient aucune garantie et que j'avais l'impression d'être sous-utilisé à l'Agence spatiale européenne, je n'ai pas voulu monopoliser toute ma vie professionnelle sur un tel objectif pour le moins aléatoire. J'ai donc accepté la proposition de Belgacom [direction du département Recherches et Développement] qui représentait un nouveau challenge pour moi tout en présentant des frontières communes avec le domaine du spatial.

MC: Lors de votre mission, quelles recherches scientifiques avez-vous plus particulièrement effectuées à bord de la navette spatiale?
D. Frimout: Je suis depuis longtemps impliqué dans la recherche fondamentale en aéronomie, autrement dit l'étude de l'atmosphère du point de vue des réactions chimiques. Sur cette étude sont évidemment venus se greffer les problèmes résultant de la dégradation de la couche d'ozone et de l'effet de serre. Notre mission avait notamment pour but d'apporter des éléments nouveaux à cet "état des lieux".
L'atmosphère représente un laboratoire chimique extrêmement complexe, constitué de nombreux composants dont on ne comprend pas toujours le rôle exact. On observe actuellement des fluctuations dans la couche d'ozone qui, comme chacun sait, filtre les rayons ultraviolets, ce rayonnement étant une menace pour la vie sur notre planète dans la mesure où il détruit les molécules organiques.
L'ozone est une molécule d'oxygène triatomique produite en continu par le Soleil. Dans le même temps, il est détruit en continu par des mécanismes à la fois naturels et artificiels. On connaît l'effet nocif des chlorofluorocarbones produits par notre civilisation moderne. On sait également que certains phénomènes naturels - les éruptions volcaniques par exemple - ont un effet direct sur la couche d'ozone. Mais quels sont les facteurs les plus déterminants dans l'équilibre naturel? Et si cet équilibre est aujourd'hui menacé, quelle est la responsabilité exacte de l'homme?

MC: Les observations que vous avez faites au cours de votre mission spatiale vous ont-elles permis de confirmer les conclusions auxquelles vous étiez déjà parvenu auparavant? Ou bien êtes-vous allé de surprise en surprise?
D. Frimout: À trois cents kilomètres d'altitude autour de la Terre, l'observation réserve en effet des surprises. Mais globalement, les analyses que nous avons pu faire là-haut confirment bien les affirmations de la recherche fondamentale. Elles ont prouvé qu'on a eu raison de contrôler et limiter la production de certains produits ayant un effet direct sur la qualité de notre couche d'ozone. Nous ne pouvons rien contre les phénomènes naturels, mais quand il s'agit de limiter ce que nous produisons nous-mêmes, nous pouvons effectivement intervenir.

MC: Vos responsabilités scientifiques vous ont-elles pourtant laissé le temps de vous émerveiller? Une mission dans l'espace représente encore un événement exceptionnel, peu banal...
D. Frimout: J'y repense encore souvent. Ce fut pour moi une expérience inouïe. Nous devons être actuellement trois cents privilégiés à avoir eu cette chance extraordinaire d'y avoir été associés. C'est quand même bien peu par rapport à la population du globe! À la lumière de cette merveilleuse aventure et à partir de mes notes prises à bord de la navette spatiale, j'ai écrit un livre [En quête de la Planète bleue, éditions Labord, Bruxelles, 1993]. J'y revis ma mission minute par minute. J'y exprime ce que j'ai vu et ressenti, sans autre souci que le souvenir et la spontanéité.

MC: Parmi ces souvenirs, y en est-il un qui reste particulièrement présent à votre esprit?
D. Frimout: J'ai été envoyé dans l'espace... pour observer la Terre! Cette Terre, vue d'ici-bas, a pour nous des dimensions gigantesques. Mais de là-haut, elle apparaît évidemment sous une autre perspective. Nous en faisons le tour en 90 minutes!
Maintenant, quand on me parle de tel ou tel pays lointain où je ne suis jamais allé, je me surprends à dire: "Quel beau pays!" Et je me mets à le décrire tel que je l'ai vu... de là-haut!
La Terre m'est apparue comme un immense vaisseau spatial à bord duquel nous sommes tous embarqués. Chacun de nous y a un rôle au sein de l'équipage et chaque tâche est importante, irremplaçable même, pour que le vaisseau continue à fonctionner normalement.
Durant le vol à bord de la navette spatiale, chacun des astronautes est accaparé par le travail qu'il a à accomplir. Mais nous avons quand même le temps de regarder par les hublots. Nous accumulons un maximum d'images, si bien qu'au retour sur Terre, nous éprouvons quelque difficulté à faire le tri parmi toutes ces sensations.

MC: Le moment de l'envol doit être particulièrement stressant? Quel souvenir en gardez-vous?
D. Frimout: Le lancement de la navette est bien sûr un moment impressionnant: nous l'attendions depuis tellement longtemps! Mais nous sommes bien préparés à vivre cette phase de notre mission, seconde par seconde, sans tension particulière.
Pour moi comme pour mes compagnons d'aventure, le moment le plus fantastique s'est produit après huit minutes et demie. La navette a pris alors le maximum d'accélération. Nous sommes sur le dos, collés à notre siège. Puis, tout à coup, quand la navette a acquis la vitesse nécessaire pour tourner en orbite autour de la Terre, les moteurs sont coupés et nous nous retrouvons en apesanteur. C'est un moment réellement euphorique. Tout le monde se met à crier de joie. Enfin, nous voici dans l'espace! Tous les efforts réalisés pour parvenir à ce moment-là sont récompensés. Nous avons réussi!

MC: De tels instants doivent créer des liens très forts avec vos coéquipiers?
D. Frimout: ... des liens que le temps ne pourra pas défaire! Cela ne veut pas dire que nous nous rencontrions souvent. Un appel téléphonique par-ci, un appel par-là... Mais ce que nous avons vécu ensemble durant les années d'entraînement intensif et pendant la mission proprement dite a fait de nous une équipe indissociable.

MC: L'Euro Space Center de Redu, en Belgique, a tout naturellement fait appel à vous pour concevoir les stages d'initiation aux réalités de l'espace qu'il propose désormais, notamment aux jeunes. Ne craignez-vous pas que de tels stages, à force de faire rêver, ne créent en définitive que de l'illusion? L'espace est quand même réservé à une infime minorité de privilégiés.

D. Frimout: Il n'est pas interdit de rêver! Le rêve peut même déboucher, pour tel ou tel, sur un choix de carrière. Les stages dont vous parlez ont d'abord un objectif pédagogique: faire comprendre ce qu'est une mission spatiale, non pas de manière abstraite, mais à partir d'expériences vécues par l'ensemble des participants.
Généralement, on ignore tout de ce que représente la réalisation d'une telle mission: les efforts demandés, les compétences multiples et variées mises à contribution, la complexité des expériences programmées, etc. Et au bout du compte, on embarque toutes ces expériences sur une "bombe" qui est lancée dans l'espace!
Un camp spatial permet de mieux appréhender cet univers à la fois humain et scientifique, que ce soit sous l'angle de l'équipe qui reste au sol ou à travers le regard des astronautes à bord de la navette.
Il arrive que de jeunes stagiaires, après une semaine passée à Redu, me parlent comme de véritables "collègues". J'en suis, je vous prie de le croire, très flatté. Où est la réalité? Où est la fiction? Permettez à l'astronaute que je suis de reconnaître au rêve toute la place qu'il mérite!

PIEM : propos sur la mort



"Au revoir et encore merci!"
Dans cet ouvrage qu'il a publié en 1993, l'illustrateur Pierre de Barrigue de Montvallon, alias Piem, regarde la mort en face. Lucidement. Sans "concession" pourrait-on dire. L'humoriste, connu pour son regard satirique sur ce qu'il est convenu d'appeler la "société", s'y révèle être également philosophe, réfléchissant sur le temps et l'immortalité. Un réel message d'espoir.


MC: Après un livre consacré aux relations grands-parents petits-enfants et un autre sur l'hôpital, vous êtes parti à la pêche en eaux profondes. Peut-on considérer "Au revoir et encore merci" comme un ouvrage sur la mort mode d'emploi?
Piem: Le mot "mort" n'apparaît pas dans le titre de l'ouvrage, car il fait peur... pour le moins dans notre société occidentale dite civilisée. Mais c'est bien en effet de la mort qu'il s'agit. J'ai voulu la rendre plus familière, oser en parler. Contrairement à ce que l'on constate dans d'autres civilisations qui ont le respect de leurs défunts, nous avons, nous, honte de la mort. C'est sale. Ce n'est pas vendeur. Ce n'est pas à la mode.
L'idéal aujourd'hui? Avoir entre 20 et 30 ans. Avoir la fesse ferme. Faire de la planche à voile. Posséder une voiture qui sente bon le cuir. Mais on ne meurt plus!
Effectivement, on vit maintenant plus longtemps qu'avant. Mais le désespoir est aussi plus grand. La morosité est permanente.
Même le sourire, qui devrait être plus fort que nos peurs et nous aider à surmonter nos difficultés, est devenu artificiel. On est à l'époque de la boîte à rire. On rit pour nous. Un véritable désastre! Et pourtant, que je sache, le rire est bien le propre de l'homme. Il rend la vie éternelle.
On le constate: c'est l'audimat qui commande le rire. Plus c'est taré, plus c'est drôle. On ne prend pas de risque. On cadre entre les genoux et le nombril, et tout le monde rit. C'est le rire honteux.
J'ai voulu, pour ma part, utiliser le rire pour un sujet sérieux. Et quoi de plus sérieux que la mort? Ce rire-là nous aide à vaincre nos angoisses.

MC: À qui dites-vous au revoir? Et merci à qui?
Piem: C'est aux autres que je dis merci. C'est à eux que je m'adresse, par le dessin, parfois par le spectacle ou l'animation en entreprises. Je leur dis merci d'exister.
Merci à la vie, qui nous apporte 95 % de drames, mais aussi cette possibilité fabuleuse d'avoir 5 % de bonheur, ce bonheur après lequel je cours comme tout le monde.
Notez d'ailleurs que je leur dis "au revoir" et non pas "adieu". Je suis passé par ici, je repasserai par là...

MC: Cet ouvrage vous a-t-il été inspiré par une circonstance particulière? La disparition brutale de votre fille peut-être?
Piem: La mort survient à tous les âges. Ce n'est pas le fait que j'aie aujourd'hui 70 ans [cette interview date de 1993] qui me rapproche effectivement de cette échéance. Chaque naissance est une mort annoncée.
Mon livre a sans doute été guidé par une plus grande lucidité sur cet événement-là, dans la mesure où, avec la mort de notre fille, je l'ai vécu d'une manière très directe.
Les enfants, c'est vrai, n'ont pas le droit de mourir avant leurs parents. Mais si un tel drame se produit, le temps qui nous reste à vivre a un goût redoutable. Aujourd'hui, je suis là... et "Elle" n'est plus là. Dans son dernier regard, j'ai cru lire qu'elle me passait le flambeau en me disant; "Papa, tu continues!" Il faut se battre pour trouver le bonheur, pour la vie, contre le Sida qui l'a emportée...
Telle a été ma thérapie: le sourire que j'aimerais voir sur les lèvres des autres, j'en ai besoin moi aussi. Dans le même temps, je ne fais pas grand-chose pour cela. Au contraire! Je me mets à taquiner les autres dans ce qui les tourmente le plus: exister, vivre, aimer, mourir... Et à force de les taquiner, je sens chez eux des réticences.
Mon ouvrage sur les grands-parents a été bien reçu. On l'a offert à grand-papa, à grand-maman, à Pépé, à Mémé. De même pour mon livre sur la santé mode d'emploi. Tout le monde ou presque est passé par l'hôpital. On pouvait donc se permettre d'offrir le livre. Mais un livre sur la mort? À qui va-t-on offrir cela?

MC: L'humour, il est vrai, a ses limites, ses tabous. Il est pour le moins difficile de rire de certaines morts survenues dans des circonstances particulièrement dramatiques: accident, mort d'un enfant...
Piem: C'est bien pour cette raison qu'il m'a fallu deux ans pour réaliser ce livre. J'ai dû me fixer mes propres limites, tout en allant au maximum de mes possibilités. La préface de l'ouvrage précise tout d'abord ma position par rapport à la mort. J'ai affaire à elle. Je lui parle, d'une manière très directe. Je lui dis ce que je pense de sa brutalité.
Dans le même temps, on n'éteint pas les larmes. Elles demeurent. Je n'ai pas cherché à les dissimuler coûte que coûte. Reprendrez-vous un peu de chagrin?... Juste une larme!
Nous sommes dans une société où nous vivons ensemble sans jamais rien partager. Si seulement nous pouvions déjà nous exprimer! Y compris sur des sujets très personnels, quitte à enfreindre les tabous que la société nous a créés et les carcans dans lesquels elle nous enferme.
Quoique difficile à atteindre ici-bas, le bonheur est à ce prix, à condition que nous sachions échapper au monde artificiel créé par la publicité et que nous n'acceptions pas de nous soumettre benoîtement à une situation prétendûment incontrôlable, inchangeable.
Notre monde n'est pas condamné à être ce qu'il est. En ce sens, quand bien même transgresserait-t-il certains tabous, mon livre est un message d'espoir.

MC: Vous écrivez: "Il est aussi difficile à un croyant d'être plongé dans le néant qu'à un athée de se trouver devant Dieu pour l'éternité." De quel côté êtes-vous? De quel côté penchez-vous?
Piem: Je penche du côté du bonheur, que j'appellerai "Dieu" si vous voulez... Tout autre dieu ne m'intéresse pas.
Le bonheur, ça se mérite. Ça se construit. C'est pour cette raison qu'il a un prix.
Je ne veux pas pour autant prendre position pour un monde occidental athée ou matérialiste. Il a fallu un siècle pour construire une société industrielle, puis une société de robots. C'est extraordinaire! Par contre, notre société d'aujourd'hui s'égare lorsqu'elle se croit être l'aboutissement de tout l'univers. Nous ne sommes peut-être qu'au dix millionième des potentialités d'une vie qui peut basculer dans un tout autre sens. À nous de la faire évoluer.

MC: Êtes-vous réellement cet "heureux mortel" qui signe la préface de votre livre? La vie vous a peut-être donné quelque droit à sortir vos griffes?
Piem: Oui, je suis un homme mortel, qui apprécie en premier lieu le fait d'exister, de vivre.
Ma colère, si elle existe, n'est pas le fruit du désespoir. Elle résulte plutôt du fait que l'on peut changer quelque chose à la vie, au lieu de se contenter de subir.
Je suis d'un tempérament impétueux, coléreux si l'on veut, car je pense que rien n'est jamais définitivement écrit et qu'il y a toujours quelque chose à faire et à inventer.

MC: Vous sentez-vous en état de légitime défense face à la mort? Même vue au travers du filtre de l'humour - le vôtre par exemple -, c'est quand même elle qui, au bout du compte, aura le dernier mot...
Piem: Physiquement, oui! C'est prétentieux de se croire immortel. Mais quel monstrueux gaspillage ça serait si tout cela ne menait à rien! Quel scandale! Par référence à la douloureuse expérience que j'ai connue récemment, il est évident que notre fille continue de vivre avec ce livre.
La mort est redoutable. Il n'y a pas de "belle" mort. Et cependant, s'il devait rester quelque chose de mon existence, je souhaite que ce soit le fait que j'aurais aidé d'autres à vivre.
Il a mille et une façons de vivre. Il y a mille et une façons de mourir. Laissez-moi espérer qu'on peut mourir intelligemment, si on a vécu pas trop bêtement.

MC: Après avoir côtoyé un sujet aussi grave dans votre dernier ouvrage, l'actualité quotidienne que vous traitez dans vos dessins de presse doit vous sembler d'une plate banalité?
Piem: Détrompez-vous! Tout d'abord, je n'ai pas arrêté de vivre pendant que j'écrivais ce livre. Je l'ai mené de front avec tout le reste. Je me suis simplement rendu compte à un moment que je devais y mettre un terme, pour éviter de tomber dans l'obsession.
Le quotidien continue donc de m'intéresser. Il n'y a pas de "petits" sujets dans la vie de tous les jours. Seuls sont mineurs certains faits d'actualité dont on nous rebat par trop les oreilles. Par exemple: les considérations sur la carrière politique d'Untel ou d'Untel. Mais que fait-on contre le Sida, contre le chômage, contre le gaspillage de l'argent, pour l'amélioration de la vie quotidienne?

MC: Et le fait de prendre parti pour la vie vous a amené à écrire un livre sur la mort!
Piem: Avec un brin de méchanceté vis-à-vis de moi-même, je me définis comme "un misanthrope qui communique". D'où un certain scepticisme sur les autres et sur moi-même.
Aller au-devant de l'autre représente pour moi une aventure qui, à défaut de talent, exige de la ténacité. Il me faut "vingt fois sur le métier remettre mon ouvrage", ne pas me décourager, sans cesse recommencer.
Un livre sur la mort suscite évidemment, au premier abord, une réaction de refus. Mais je compte sur les médias pour aider à franchir cette barrière. La mort n'est-elle pas un phénomène naturel, même s'il échappe à notre logique à nous? Que ça soit un sujet tabou ou caché, qu'on en pleure ou qu'on en rie, elle existe. Et si ça existe, vivons pendant qu'il en est encore temps!

MC: La santé... la mort... Et pourquoi pas, maintenant, un livre sur l'Au-delà mode d'emploi?
Piem: Je n'ai nullement l'intention de faire un livre de prosélytisme ni de parler d'une religion quelconque. Dans les grandes lignes, certes, je suis catholique. Mais cela me pose beaucoup de problèmes. Je ne pense pas voir suffisamment la foi pour croire que Dieu est à côté de moi.
Je souhaite de toute force qu'Il existe. Mais je n'ai de conseils à donner à personne sur ce sujet. Je trouve simplement grotesque, scandaleux, méprisable et nul que des hommes s'entretuent au nom d'un dieu, quel qu'il soit. Là, je ne comprends plus.

MC: Pour ce livre sur la mort, comme dans les deux précédents, vous avez eu recours également au texte. Le dessin ne vous suffirait-il donc plus?
Piem: Le dessin, comme support de caricatures, va directement à l'essentiel. Il simplifie, mais en même temps, il permet tout. Vous me dites: "Il fait beau", je vous dessine un soleil. Vous me dites: "Il fait très beau", je vous dessine deux soleils.
Le texte, quant à lui, a une autre force. Chacun peut y mettre les images et les intentions qu'il veut, à condition qu'il renferme un peu de poésie. S'il n'est pas directif, si entre les mots on peut placer les siens propres, si entre les lignes on peut introduire ses phrases et ses réactions, il devient le texte même du lecteur.
J'éprouve beaucoup de plaisir à écrire, parce que j'ai l'impression de parler à quelqu'un qui m'a m'écouter et que j'entends respirer. Le droit à la parole est pour moi primordial. Je ne veux pas me laisser enfermer dans tel ou tel style ni être prisonnier d'un public, contrairement aux pièges que voudrait nous tendre par exemple la télé, cette télé où l'on est tellement pressé de ne rien raconter.
Savoir dessiner donne un pouvoir, mais aussi beaucoup de devoirs. On n'a pas le droit de se maintenir, la démagogie aidant, face à un public acquis, en lui ressassant indéfiniment ce qu'il veut recevoir. Quand on a ou croit avoir un don, on en est redevable vis-à-vis des autres.

Interview réalisée le 12 novembre 1993. Les illustrations sont extraites, avec l'aimable autorisation de leur auteur, de l'ouvrage dont il a été ici question: "Au revoir et encore merci", le Cherche Midi éditeur, 1993.

Jean HAMBURGER raconte aux jeunes "la plus belle aventure du monde"




Médecin et chercheur, le professeur Jean Hamburger (1909-1992) fut successivement chef de clinique en 1936, médecin des hôpitaux en 1945, agrégé en 1946, médecin de l'hôpital Necker en 1949 et professeur de clinique néphrologique de 1958 à 1982. Il a également dirigé un laboratoire de recherches de l’INSERM et du CNRS sur le rein et l'immunologie de greffe.
Fondateur et vice-président de la Fondation pour la recherche médicale, membre (1974) puis président (1981-1982) de l'Académie des sciences, membre de l'Académie de médecine (1975), membre ou docteur honoris causa de nombreuses académies étrangères, il fut le créateur du concept de réanimation médicale (1953) et de la discipline qu’il a proposé de nommer néphrologie, étude du rein normal et des maladies du rein. Il réalisa, avec son équipe de chercheurs de l'hôpital Necker, le premier rein artificiel français (1955) et les premières greffes de rein réussies (entre faux jumeaux en 1959 et entre non-jumeaux en 1962).
Auteur d’une série d'essais et oeuvres littéraires, il a été élu à l'Académie française le 18 avril 1985, au fauteuil de Pierre Emmanuel et reçu sous la coupole le 16 janvier 1986 par Jean Bernard.
Dans "La Plus Belle Aventure du Monde" qu'il publia en 1988 (éditions Gallimard), il s'adressait plus particulièrement aux jeunes. Retraçant l'histoire de l'apparition de la vie et de l'espèce humaine sur la Terre, puis celle de la fabuleuse invention des sciences, il posait une question fondamentale: comment l'homme utilisera-t-il les ressources de son intelligence créatrice? Parvenu à une étape décisive de son "aventure", il peut en effet être à l'origine des plus grandes merveilles comme des pires catastrophes. Se laissera-t-il griser par sa puissance et emporter par ses passions incontrôlées en jouant à l'apprenti sorcier? Ou bien acceptera-t-il de "donner un sens à sa vie" en privilégiant la sagesse et la justice? C'est à lui qu'appartient la réponse.

(Cette interview date de mai-juin 1989)

MC: Professeur, vous êtes l'auteur de nombreux ouvrages à caractère scientifique et philosophique qui ne s'adressent pas, a priori, aux jeunes lecteurs. Pourquoi tout à coup cette parenthèse avec "La Plus Belle Aventure du Monde"?
Jean Hamburger: Dans l'un de mes livres, j'ai écrit que l'avenir du monde est entre les mains des instituteurs, des enseignants. Or je constate que l'histoire de l'homme et les connaissances biologiques prises globalement sont souvent enseignées d'une manière abstraite et peu attrayante, surtout dans le cycle secondaire. On ne sait pas très bien raconter aux jeunes l'explosion des connaissances qui ont fait apparaître une image complètement transformée de l'homme et des liens qui l'unissent aux autres êtres vivants ou aux êtres inanimés.
Dans un autre ouvrage [Demain, les autres] publié en 1979, j'avais intitulé l'un des chapitres: "Enfant de l'homme, étonne-toi, étonne-toi!" Je suis sensible à la nécessité, non seulement de relater aux enfants l'histoire de la vie, mais encore de leur communiquer l'enthousiasme que le biologiste peut ressentir face à l'organisation de cette vie.

MC: Vous a-t-il été facile de trouver un langage à fois adapté aux jeunes et ne trahissant pas la complexité des connaissances scientifiques?
Jean Hamburger: J'ai toujours pensé que l'on pouvait très bien parler des connaissances scientifiques un utilisant les mots de tous les jours. Je déplore cette tendance, souvent néfaste à mes yeux, qu'ont les spécialistes, en quelque domaine que ce soit, de se créer un langage ésotérique. La médecine, est, à ce sujet, un bon exemple. Pourquoi employer, quand on parle d'une maladie, le mot "pathogénie"? Ou bien "physiopathologie", alors que l'on peut dire "mécanisme"? Ou encore le mot "étiologie" pour "cause de maladie"? Pour être compris par un adolescent, mon exposé devait donc être expurgé d'une terminologie trop technique.

MC: Votre tour d'horizon des connaissances scientifiques, et plus particulièrement biologiques, présente toutefois une telle densité de contenu que sa lecture peut être profitable aussi bien aux adultes qu'à des jeunes.
Jean Hamburger: Cette remarque m'a été faite à plusieurs reprises. J'y vois la preuve que les adultes ont souvent besoin, eux également, de mieux connaître les merveilles de notre grande aventure humaine. Il n'en demeure pas moins vrai que le livre a été écrit d'abord pour des jeunes de 12-16 ans.

MC: Pas tout à fait l'âge de vos petits-enfants?

Jean Hamburger: Ils ont en effet respectivement dix et sept ans. Ils ont toutefois lu mon livre, avec l'aide de leurs parents [France Gall et Michel Berger], et ont semblé très intéressés. Mais sans doute est-ce aussi par fierté que l'auteur soit leur grand-père!

MC: L'aventure de l'homme est, selon vous, composée de deux "moitiés": d'une part, la découverte progressive des capacités d'invention et de création de l'intelligence humaine; d'autre part, le combat de la recherche du bien et de la justice contre les instincts primitifs. Plus que juxtaposées, ces deux "moitiés" du progrès humain ne sont-elles pas plutôt imbriquées, constituant un même tout?
Jean Hamburger: Je me suis longuement exprimé sur ce sujet, en particulier dans mon livre La Raison et la Passion. L'un des chapitres de cet ouvrage porte pour titre: "Passerelles". Le monde de la recherche scientifique et celui des passions sont en effet reliés l'un à l'autre, même s'il est indispensable de ne pas les confondre, comme ont eu tort de le faire les Positivistes et les Scientistes qui prétendaient mettre sous le couvert de la science et de la connaissance rationnelle la totalité des expressions de l'âme humaine.
Pour ma part, je considère qu'une distinction essentielle sépare la démarche scientifique des autres merveilleux chemins de l'esprit humain: l'art, la notion de justice, la foi pour ceux qui l'ont, etc. Mais distinction ne signifie nullement cloisonnement.

MC: La science n'est donc pas possible sans la morale?
Jean Hamburger: Bien sûr que non! La science en elle-même n'a aucun caractère moral ou immoral, mais ses applications, en aval, doivent, quant à elles, obéir à la morale.
En aucun cas la science n'a en son pouvoir de définir les règles de la distinction entre le bien et le mal, entre le beau et le laid, entre ce qui est juste et ce qui ne l'est pas. Par contre, le rôle de la morale est d'intervenir dans les conséquences pratiques du progrès scientifique afin que celui-ci aille dans le sens d'un véritable progrès humain.
Le fait de travailler sur l'atome ne porte en lui aucune connotation de bien ou de mal. C'est seulement à partir du moment où l'on tente de mettre en application ces connaissances que le regard moral s'impose: les utilisera-t-on pour guérir le cancer, par exemple, ou bien pour fabriquer des bombes aux conséquences dramatiques que nous savons?

MC: Vous exprimez souvent votre "sentiment d'admiration émerveillée pour la puissance créatrice de la pensée humaine", surtout et de manière évidente en biologie. Par ailleurs, une crainte fondamentale est sous-jacente à chacune de vos réflexions: l'homme ne va-t-il pas se laisser subjuguer par la tentation de jouer à l'apprenti sorcier? Êtes-vous optimiste ou pessimiste sur le devenir de l'homme?
Jean Hamburger: Il suffit d'allumer son poste de télévision, d'écouter la radio ou de lire les journaux pour constater que l'harmonie du monde actuel est sévèrement menacée. Un regard de lucidité sur la situation de ce monde et les dangers auxquels il est exposé est d'une urgente nécessité.
Je ne souscris donc pas à l'optimisme béat de certains hommes du XIXe siècle qui annonçaient que la science résoudrait tous les problèmes. Quelqu'un par exemple comme Littré, auquel je viens de consacrer un ouvrage, ne cessait de prétendre que les progrès de la science devait entraîner la disparition des guerres, l'harmonie générale entre les peuples et l'établissement d'une société idéale. En réalité, la science a progressé, mais les guerres, les famines, les pollutions et autres menaces n'ont pas reculé pour autant.
Sans nécessairement tomber dans le pessimisme, je crains que l'homme ne soit sur une pente orientée, non pas vers le mieux - selon le postulat de Littré -, mais vers des dangers possibles. De surcroît, cette pente est inscrite dans la nature même de l'homme. Les hommes sont doués d'une intelligence extraordinaire et génératrice de puissance; mais ils portent aussi en eux,génétiquement, les mauvaises passions qui leur font commettre les pires sottises.
La science progresse, mais les passions sont restées les mêmes, sources d'un véritable guet-apens. Toutefois, l'homme a déjà démontré qu'il était capable de surmonter les dangers liés à la nature des choses. Ainsi, par exemple, son combat contre le choléra ou la peste. Il dispose d'assez d'intelligence pour venir à bout d'une situation débouchant sur le mal. Il lui faut pour cela prendre réellement conscience de l'enjeu et des dangers qu'il encourt.

MC: Par moments, vous définissez l'homme comme un "révolté"...
Jean Hamburger: L'homme doit tenir compte des lois biologiques éternelles auxquelles il obéit comme tout être vivant, mais il les considère comme immorales. La sélection naturelle qui a créé des millions d'espèces vivantes est le contraire même de ce que nous nommons la "morale": elle correspond à la mort du faible, à la victoire du fort... bref, à tout ce que nous détestons.
En dernière analyse, la morale consiste à dire: nous n'acceptons pas les règles qui nous ont précédés pendant trois milliards d'années et qui ont été à l'origine de l'extraordinaire expansion de la vie. L'homme se définit spirituellement comme un révolté contre une situation qu'il trouve en arrivant sur terre.

MC: Au nombre des passions privilégiant le bien, vous accordez sans conteste le primat à la justice. Pourquoi?
Jean Hamburger: La lutte contre l'injustice est peut-être le plus profond de nos élans moraux. Des élans qui, je le répète, sont le propre de l'homme et n'existent dans aucune des autres innombrables espèces vivantes. Des élans qui sont dans notre nature, mais nullement dans la nature des choses. Des élans qui sont donc une sorte de révolte et, par là, une somptueuse entreprise.

MC: La conclusion que vous apportez à toutes ces considérations peut se résumer en quelques mots: "Donner un sens à sa vie." Est-ce un message d'espoir du biologiste et philosophe que vous êtes en direction des jeunes qui, pour reprendre vos propos, sont "nés dans un monde touché par la folie"?
Jean Hamburger: Mon but n'a pas été en effet d'écrire ce livre uniquement pour raconter aux jeunes l'aventure de l'homme et ses émerveillements. J'ai cherché à leur donner les éléments d'une réflexion personnelle qui leur permettent de s'engager eux-mêmes, à leur tour, dans la défense de la communauté humaine.
Pour donner un sens à sa vie, il faut tout d'abord discerner clairement ses propres responsabilités au sein de l'aventure humaine, dans le conflit permanent entre la raison et la passion, entre la puissance et la morale.
Un choix personnel est inéluctable. Il n'est possible qu'à la condition d'une réelle prise de conscience de l'importance de l'enjeu. L'homme porte en lui, dans sa nature même, un piège qui peut l'entraîner vers la ruine. À lui de surmonter ces dangers, comme il l'a maintes fois prouvé au cours de sa merveilleuse aventure.

MC: Maintenant que vous avez cessé vos activités dans le domaine de la recherche biologique et médicale, vous consacrez beaucoup de temps à l'écriture. Est-ce une revanche tardive du philosophe sur le savant?
Jean Hamburger: Quoique retraité, je continue à recevoir régulièrement mes anciens collaborateurs qui viennent soumettre à la discussion de leur ancien patron les résultats de leurs recherches.
Par ailleurs, mes responsabilités au sein de l'Académie des sciences et de l'Académie de médecine ainsi que ma participation aux séances hebdomadaires de l'Académie française représentent pour moi beaucoup de travail.
Il n'empêche que je peux effectivement me consacrer à l'écriture beaucoup plus que par le passé. Quant à parler de "revanche", le mot est sans doute trop fort. Simplement, le plaisir que j'éprouve actuellement à exprimer dans mes livres ce que je pense m'était jusqu'ici interdit, par manque de disponibilité.
Mais le scientifique que je suis n'a pas à se plaindre. J'ai merveilleusement goûté la vie qui a été la mienne. J'ai connu des aventures médicales extraordinaires: rien artificiel, réanimation, greffe du rein... C'est bien ce même enthousiasme qui continue de m'animer et que je souhaite transmettre aux jeunes qui me liront.

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