29.11.2005

René Morel, Maître d'art



Après le Japon, la France a ses Maîtres d'art. Cette distinction n'a pas oublié les métiers des Bâtisseurs, à commencer par le plus traditionnel d'entre eux. Un tailleur de pierre "Trésor vivant": honneur à toute une profession!
(Ce reportage date de janvier 1996)

Instants privilégiés, inoubliables, que cette visite de la basilique de Saint-Denis (93), en compagnie de René Morel! L'itinéraire suivi délaisse momentanément les splendeurs de l'architecture intérieure du monument ainsi que les superbes verrières et l'alignement des célèbres mausolées, chefs-d'oeuvre de la sculpture funéraire, qu'il abrite.
C'est par l'extérieur, en empruntant les étroits dédales d'un échafaudage accolé au transept nord, que se déroule notre visite. Au passage, mon guide me rappelle les différentes phases de la construction de la basilique qui est en réalité la résultante de cinq édifices distincts successifs. Il s'empresse de souligner aussitôt la qualité du bâtiment "construit avec une méthode et une conscience admirables".
Mais si la technique mise en oeuvre par les bâtisseurs d'antan reste à tout jamais une indéniable référence du savoir-faire, le matériau utilisé ne jouit pas, quant à lui, des mêmes privilèges de pérennité. Avec les effets conjugués du temps et de la pollution ambiante, la pierre se délite. Les couleurs chaudes du calcaire sédimentaire d'origine se sont progressivement estompées sous une couche noirâtre, preuve s'il en est que notre société industrielle sait malheureusement rejeter des déchets indésirables.
C'est ici qu'intervient la compétence des tailleurs de pierre et maçons d'aujourd'hui. Dernier chaînon en date d'une longue histoire, leur mission consiste, en plus d'un bon nettoyage de surface, à retirer de-ci de-là des volumes de pierre dégradés, érodés, voire pulvérulents, pour les remplacer par d'autres volumes à l'identique. Le rendu de ce travail de chirurgie de la pierre exige non seulement l'utilisation d'un calcaire se rapprochant le plus possible de celui d'origine, mais aussi le recours à des outils respectant les aspects de taille propres à chaque époque. Qu'il s'agisse du IVe, du VIIIe, du XIe ou du XIIIe siècle, ces aspects présentent des spécificités face auxquelles le tailleur de pierre, oeuvrant à l'entretien et à la restauration du bâtiment, doit "se recaler" en permanence.
Des plus imposants blocs de façade assemblés sans le moindre interstice au plus minuscule détail d'une voussure nettoyée récemment au laser, René Morel est en mesure d'apprécier l'état de chaque pièce de ce gigantesque puzzle. Depuis vingt ans, il est responsable de l'équipe chargée des travaux sur la basilique. On comprendra dès lors pourquoi ce chantier est devenu le sien par excellence. Pourquoi également il sait vous en parler non seulement avec le talent du vrai professionnel, mais aussi et surtout avec l'enthousiasme de celui qui croit aux valeurs de sa profession.
René Morel, alias "la Fermeté de Saint-Vincent de Reins", a reçu une formation de tailleur de pierre au sein de l'Association ouvrière des Compagnons du Devoir. Au terme de son Tour de France, il est engagé par l'entreprise Quélin pour superviser les travaux de restauration de la basilique du Saint-Sépulcre de Jérusalem. Chargé de l'encadrement et de la formation de la main-d'oeuvre locale, il restera sur place de 1970 à 1976. C'est alors que son entreprise lui propose le poste de conducteur de travaux à Saint-Denis.
Au contact, même occasionnel, de René Morel, on réalise rapidement que la compétence est, certes, le fruit de l'expérience et d'une accumulation de connaissances, mais aussi et avant tout un état d'esprit. Sans doute est-ce pour cette raison que le compagnon "la Fermeté de Saint-Vincent de Reins" a fait partie, le 21 novembre 1995, des douze Maîtres d'art retenus pour la promotion annuelle.
Instauré en 1994 par le ministère de la Culture et inspiré de la tradition japonaise des "Trésors vivants", ce titre honorifique a pour but de "distinguer les meilleurs professionnels des métiers d'art, choisis par leurs pairs pour l'excellence de leur savoir-faire".
La distinction est accompagnée d'une aide financière [100 000 F] que René Morel a décidé de consacrer à un projet auquel il n'a pu, jusqu'à présent, donner suite: la réalisation d'un escalier en pierre en ayant recours à des méthodes de taille très simples appliquées aux XVe-XVIe siècles.
Est-il besoin de le souligner? Le nouveau Maître d'art n'a pas attendu cette distinction officielle pour se consacrer à la formation et à la transmission de son savoir. Pour ne citer que le seul chantier de la basilique de Saint-Denis, il s'y est vu confier la responsabilité d'une quarantaine d'apprentis tailleurs de pierre.
Et Pierre Morel d'ajouter, avec une touche de philosophie que l'on appréciera comme il se doit:
- L'institution des "Trésors vivants" est très estimable, comme étant la reconnaissance de l'expérience transmise aux générations futures. Mais cette transmission du savoir n'est pas exclusivement réservée à des personnes, compagnons ou autres, ayant des engagements dans des sociétés ou associations spécialisées. J'ai fait moi-même mon premier apprentissage de tailleur de pierre chez un artisan qui n'était pas issu du compagnonnage, mais qui avait une compétence au moins équivalente, sinon supérieure à celle de certains compagnons.
Transmettre la passion du travail bien fait n'est pas l'apanage de certaines catégories privilégiées. Tout un chacun peut être animé par cet état d'esprit et pourrait, à ce titre, se voir décerner la qualification de "Trésor vivant".

En spécialiste de la pierre, René Morel sait rester admiratif devant le savoir-faire de ses prédécesseurs: les constructeurs de cathédrales. Des premières fondations de la future basilique de Saint-Denis aux travaux en cours qui visent à la maintenir dans toute sa splendeur, l'histoire ne s'interrompt pas. Plus fondamentalement encore que la seule conservation de la pierre et des édifices, le patrimoine ne serait-il pas cette sublime tradition que les bâtisseurs se transmettent de génération en génération?


28.11.2005

Jean-Louis Briançon, chercheur d'eau



Le modernisme a chassé de notre société, voire de notre mémoire, de nombreux métiers traditionnels. Disparus après de longues années, après des siècles peut-être, de bons et loyaux services, ils sont réduits à n'être plus que les témoins inertes d'une autre époque. En sera-t-il bientôt ainsi de la profession de puisatier?
Témoignage de Jean-Louis Briançon, que j'ai rencontré dans son petit village de Haute-Provence.


Discret et réservé, Jean-Louis Briançon n'en est pas moins un passionné. Dès qu'il se sent en confiance, il vous parle avec autant de ferveur du cinéma d'antan (il retape de vieux projecteurs dégotés je ne sais où), de la fabrication du miel (il a ses propres ruches), de l'archéologie (sa collection de monnaies antiques ferait plus d'un envieux) ou des attraits touristiques de sa Provence natale où, comme chacun sait, il fait bon vivre.
Mais, sous son allure faussement blasée de celui qui aurait tout donné pour son travail sans avoir vraiment reçu la reconnaissance qu'il mérite, c'est surtout de son métier qu'il parle avec le plus d'entrain. Sans emballement excessif, sans esbroufe, sans la moindre trace de fanfaronnade... Et pourtant, bon nombre de ses interventions mériteraient de figurer en bonne place au chapitre des exploits!
Jean-Louis Briançon est puisatier. C'est à son père et à son grand-père qu'il doit ce savoir-faire qu'il exerce depuis une trentaine d'années [ce reportage date de 1996]. À son actif, des centaines de puits creusés ou restaurés, un peu partout en France. La demande, précise-t-il, est aujourd'hui encore fréquente, beaucoup plus qu'on ne l'imagine couramment. Nombreux sont en effet les particuliers qui, pour arroser leur jardin ou pour leur consommation personnelle, souhaitent une autre eau que celle du robinet. Seule contrainte évidente: faire analyser l'eau pompée de la nappe phréatique. Mais quel avantage! Surtout quand on n'apprécie que modérément l'eau de Javel...
À l'époque de la mécanisation et de la robotisation, y compris dans les métiers de la construction, les techniques mises en oeuvre par Jean-Louis Briançon et les compagnons de sa petite entreprise semblent d'un autre âge. Elles ont pourtant fait et continuent de faire leurs preuves. Les spécialistes en forage utilisent, certes, des engins très performants, mais leur efficacité n'est pas du même ordre. Ce sont des "trous" qu'ils creusent, et non pas des puits! Et Jean-Louis Briançon d'ajouter avec un brin de malice:
- Il n'est pas rare que certains clients, après l'intervention d'un foreur, fassent appel à nos services dès que leur système d'adduction d'eau s'avère insuffisant, voire inefficace. On ne peut comparer une canalisation de vingt ou trente centimètres avec un puits d'un mètre dix de diamètre. Dans le premier cas, on est tributaire des caprices, des déplacements ou même de l'épuisement de la nappe phréatique. Il faut alors aller creuser plus loin. Ce que je propose, pour ma part, est très différent. Lorsque je construis un puits, je garantis l'eau, sinon le client ne paie pas. En outre, je descends toujours deux ou trois mètres au-dessous du niveau de la nappe pour assurer une importante réserve d'eau. Il se peut enfin qu'en complément du puits proprement dit, je creuse une galerie d'un mètre soixante de hauteur pour mieux exploiter la source en amont et optimiser ainsi le rendement en eau.

 

Voulez-vous un autre argument mettant en avant les avantages de la technique manuelle et artisanale? Jean-Louis Briançon vous répond sans hésiter:
- Les forages actuels nécessitent de gros engins de chantier qui, pour se déplacer et être opérationnels, s'accommodent très mal d'espaces restreints. Quant à nous, les puisatiers, nous passons partout et pouvons même nous installer au milieu d'une pelouse sans tout casser. Une fois notre travail terminé, il restera à peine la trace d'une roue de brouette!
Comment n'être pas convaincu? Ajoutons à cela la dimension quelque peu magique de l'intervention du puisatier.
De tout temps, les mythologies ont donné une importance essentielle à l'eau. Parce qu'elle est habitée par des forces bénéfiques ou maléfiques, parce qu'elle revêt un caractère sacré, on ne peut l'utiliser, selon ces croyances traditionnelles, qu'après avoir satisfait à certains rites. D'où, par exemple, la présence de croix surmontant fréquemment les puits.
Les "rites" auxquels se soumet Jean-Louis Briançon avant toute construction de puits n'ont pas à l'évidence cette connotation religieuse ou sacrée. Néanmoins, on peut rester intrigué par le fait que ses compétences proprement techniques ne sont utiles et exploitables que parce qu'il met préalablement en pratique un don : celui de "chercheur d'eau". Le puisatier est également et tout d'abord un sourcier. C'est d'ailleurs à cette seule condition qu'il peut effectivement garantir l'eau à ses clients.
À notre époque où tout est mesuré au micron près, avec la mise en oeuvre de technologies toutes plus complexes les unes que les autres, il est étrange de constater que l'on puisse encore avoir recours à la baguette et au pendule pour détecter la présence de l'eau. Le Petit Larousse Illustré définit la radiesthésie comme la "sensibilité hypothétique à certaines radiations, connues ou inconnues". On peut difficilement être plus circonspect! Au lieu de s'interroger plus ou moins gratuitement sur le pourquoi et le comment des choses, Jean-Louis Briançon se contente, pour sa part, d'exploiter ses capacités innées:
- Dès que j'arrive sur un terrain que je ne connaissais pas, je me dirige instinctivement vers un endroit où je "sens" l'eau. C'est indépendant de ma volonté... Lorsqu'on me commande un puits, j'opère bien sûr cette recherche de manière plus systématique, en me servant de la baguette et du pendule qui m'aident à détecter le plus précisément possible l'emplacement et la profondeur de la source, même si celle-ci est réduite à un simple filet d'eau.
J'ignore l'explication de ce phénomène qui, pour moi, n'a rien d'extraordinaire. Je sais simplement qu'il est efficace. Une seule fois, l'eau n'était pas au rendez-vous et j'avais creusé pour rien.
À ceux qui resteraient sceptiques sur la fiabilité de cette technique, je dirais tout simplement qu'il s'agit d'une réaction du subconscient, plus sensible que le reste de notre corps, au champ magnétique émis par le frottement de la source contre les parois de terre ou de roche où elle chemine en sous-sol. La baguette et le pendule ne servent qu'à amplifier la réaction du subconscient. Il n'y a là aucun mystère, aucun pouvoir surnaturel. Il suffit de faire le vide en soi et de s'autosuggestionner de la manière suivante: "Je désire me rendre sensible à la présence d'un courant d'eau situé sous mes pieds à n'importe quelle profondeur."
Par nécessité, et avec l'aide de vieux sourciers qui m'ont communiqué le fruit de leur longue expérience, j'ai été amené à exploiter et développer cette aptitude naturelle. Mais elle est accessible à tous.

À tous? Ce n'est sans doute pas si évident que cela, tout comme sont exceptionnelles les techniques mises en oeuvre par le puisatier.
Les outils ont bien sûr été perfectionnés au fil du temps. Il n'en demeure pas moins vrai que le travail reste très artisanal. À l'endroit précis indiqué par la baguette et le pendule, Jean-Louis Briançon trace un cercle sur le sol. Au centre, il plante un piquet auquel il attache une ficelle, longue de 70 centimètres. Et il donne le premier coup de pioche.
Une pioche, une pelle au manche raccourci, un seau pour remonter la terre, un marteau pneumatique, une chèvre, un treuil électrique: tel est l'équipement, rudimentaire, qui suffit au puisatier. Quant au fil à plomb, il n'est pas nécessaire. La technique de la progression en colimaçon a fait, depuis belle lurette, ses preuves. C'est la seule que connaisse Jean-Louis Briançon, même lorsqu'il droit creuser à 30, 40, 50 mètres, voire davantage.
À cet inventaire, il faut ajouter, lorsque la roche résiste au marteau piqueur, la dynamite. Le sourcier-puisatier devient alors artificier, avec tous les risques que cela comporte. Une mèche qui fait long feu, un détonateur qui ne fonctionne pas et qu'il faut aller précautionneusement déterrer, les risques d'éboulement, la pierre qui se détache de la paroi, les émanations de méthane, la perte d'équilibre, la chute, les grenades ou autres vestiges de la guerre qu'il faut remonter d'un puits à restaurer: c'est bien de risques en effet qu'il s'agit et notre puisatier sait de quoi il parle. Deux de ses compagnons ont en effet trouvé la mort au cours d'un forage. Pour sa part, il est resté 48 heures prisonnier d'un effondrement de buses et il a connu l'hôpital par suite d'une asphyxie:
- Cela m'étonne que je sois encore vivant! Après trente années de métier, je dois vous avouer que j'ai toujours peur dans un puits. C'est cette peur qui m'a sauvé la vie, car c'est elle qui engendre la prudence, d'autant plus qu'au fond du puits, au fur et à mesure que vous descendez, vous êtes de plus en plus seul, coupé du monde extérieur.
En écoutant Jean-Louis Briançon vous parler des ficelles et des innombrables dangers de son métier, vous vous rendez compte que, progressivement, il est passé du savoir-faire à sa "vision très particulière de l'existence":
- Il n'est pas bon de côtoyer par trop la mort. Elle n'est pas bonne conseillère. Ou alors, elle vous enseigne à ne pas accorder trop d'importance aux choses d'ici-bas.
"Ce soir, je ne serai peut-être plus là": certains vous disent cette phrase à la légère alors que pour nous, elle traduit une réalité quotidienne. Nous grandissons avec elle, nous vieillissons avec elle.
Avoir en permanence la mort pour compagne vous amène à tout relativiser. Plus rien ne vous choque, plus rien ne vous atteint, surtout pas les inepties de ceux qui viennent vous importuner pour quelques peccadilles!

Étrange paradoxe en effet que celui de ce métier qui vous entraîne dans les entrailles de la terre, à la recherche d'une eau source de vie pour autrui, alors que vous risquez votre propre vie:
- Il est impossible de faire ce boulot si l'on n'a rien dans les tripes! Bien sûr, il nous permet de vivre. Mais il faut déjà être capable de creuser au minimum un mètre cinquante par jour. Et surtout, quand on descend dans un puits, on n'est jamais sûr de remonter le soir. C'est à la limite de la folie.
Ce constat étrangement amer, à la fois désabusé et passionné, nous permet de donner d'autant plus d'importance aux perspectives que Jean-Louis Briançon esquisse pour le devenir de sa profession. Pour lui-même, il n'en attend plus grand-chose. Il a, en maintes occasions, fait ses preuves, et de belle manière. Combien de fois, au-delà de quarante mètres de profondeur, ne s'est-il pas retrouvé seul à creuser, tout simplement parce que ses compagnons avaient atteint leurs limites personnelles et que la peur les tétanisait! Et pourtant viendra bien le moment où il lui faudra passer le relais. Mais à qui?



C'est par une belle journée d'été, sous le chaud soleil de Provence, que j'ai rencontré Jean-Louis Briançon. Il en était à son énième chantier: un puits relativement peu profond, d'une vingtaine de mètres. De la routine apparemment... Et pourtant, quelque chose dans son comportement donnait à penser que ce chantier avait pour lui une particularité. Déjà, il semblait contrarié de devoir, avec ses deux compagnons, construire le puits en l'habillant intérieurement de buses, et non pas de belles pierres. Mais va pour l'empilement de buses, puisque telle était la demande du client!
Par-delà cette impression première, le visage de Jean-Louis Briançon traduisait une certaine nostalgie et c'est à l'heure du pastis, au moment où les langues se délient, que j'en appris la véritable raison: le puits en cours de finition était, pour notre puisatier, le premier de toute sa longue carrière où il n'était pas descendu lui-même pour creuser.

Il a osé le fer

La tour Eiffel n'a évidemment plus aucun secret pour personne. Mais connaissez-vous la tour Travert ? Si ce n'est pas le cas, lorsque la route de vos vacances ou d'un week-end au coeur de la France profonde vous emmènera en Anjou, faites donc un crochet du côté de Fougeré, un sympathique et paisible patelin du Maine-et-Loire. C'est là qu'Henri Travert, la septantaine dépassée mais toujours rayonnante, vous parlera de l'histoire de « sa » tour.


Il aura fallu quelque 4 000 heures de travail à cet ancien maçon pour réaliser son rêve un peu fou. Pas question pour lui de copier dans le menu détail, en modèle réduit (pesant quand même 9 tonnes !), la célèbre tour parisienne. Il s'en est pourtant inspiré, dans la configuration générale et le matériau utilisé. Mais alors, question fer, notre brave Henri n'y est pas allé de main morte ! Imaginez un peu : il a mis bout à bout la bagatelle de 7 500 fers à cheval, dénichés auprès des maréchaux-ferrants du coin et de l'armée, cette incorruptible institution étant quand même venue enquêter sur place pour vérifier si lesdits fers ne faisaient pas l'objet de quelque frauduleux commerce.
Pour souder toutes les pièces de ce gigantesque puzzle par éléments d'un mètre, 2 800 électrodes y ont été de leurs bons et loyaux services avant de rendre l'âme. « Au sommet de ma tour, commente notre génial bricoleur, je savais enfin souder ! »
Passons sur les tracasseries pour le permis de construire ! Le député local a eu l'excellente idée de tout arranger. Heureusement pour les zélés représentants de l'administration, car ils risquaient, dixit l'impertinent Henri, de se retrouver face à un fusil de chasse !
C'est ainsi que la tour Travert a été inaugurée en grande pompe le 7 novembre 1982, en présence de 3 000 personnes. Peinte initialement en jaune, puis en bleu-blanc-rouge pour célébrer le bicentenaire de la Révolution française, c'est toujours sous ces couleurs républicaines qu'elle domine de ses 16 mètres de hauteur la campagne environnante. On vient la voir d'un peu partout, même de l'étranger.
Les Monuments historiques - rien que cela ! - s'intéresseraient, semble-t-il, à cette curiosité touristique. Mais pour l'heure, celle-ci n'a pas encore l'âge vénérable requis pour figurer dans un quelconque inventaire. Quoi qu'il en soit de ces honneurs à venir, elle attend votre visite. Sur place, ne détournez surtout pas votre regard d'une petite boîte installée au premier plan, presque dissimulée au milieu d'un énorme fer à cheval, sur laquelle vous lirez : « Merci pour le courage ! »

Profession : cylindreur




Quelles étaient les conditions de travail des cylindreurs aux premières heures des entreprises routières ? Des anciens de l'ex-entreprise Veuve Gaëtan Brun (Blois) s'en souviennent, non sans émotion.
De 1950 à 1960, Suzanne et Jacques Quinet n'ont eu d'autre cadre de vie que celui de divers chantiers en Loir-et-Cher, Indre-et-Loire et Seine-et-Marne. À la vitesse de 4-5 km à l'heure, ils avaient besoin de plusieurs jours pour se rendre sur place à partir du dépôt blésois. Il fallait bien rythmer son allure sur celle du mastodonte d'acier avec lequel on allait désormais faire vie commune ! On partait pour environ trois ans, au terme desquels on revenait à la case départ pour une révision totale du matériel. C'est là qu'intervenaient des mécaniciens plus spécialisés.
Un camion, piloté par Eusèbe Beignet, partait régulièrement du dépôt pour approvisionner les cylindreurs en fuel, huile, chiffons et pioches. Mais dans le déroulement quotidien du chantier, le cylindreur était seul responsable de l'état de son outil de travail. Il devait notamment faire face aux éventuels pépins ou ennuis techniques plus sérieux et entreprendre sur place les réparations nécessaires. Faute de temps en semaine, il consacrait son dimanche aux travaux d'entretien courant, cuivres y compris qu'il se faisait un devoir d'astiquer.
D'étape en étape selon l'avancement du chantier, la roulotte suivait. Complément indispensable du cylindre, elle était la seule résidence du foyer, puis éventuellement de la famille.
Bien sûr, l'espace et le confort y étaient plutôt sommaires. Pour tous accessoires et ustensiles affectés à la roulotte et pris en compte par le mécanicien, un inventaire de 1945 dressait la liste suivante : une cuisinière avec tuyaux, un tisonnier, un seau et une pelle à charbon, un seau à eau, une lampe à pétrole avec support, deux chaises, une table, un buffet, deux armoires, un sommier métallique à tendeurs, un escabeau, deux écriteaux avertisseurs, quatre cadenas pour les coffres.
Pour l'eau courante, le branchement électrique et les commodités, on faisait appel aux voisins, selon que la roulotte était stationnée sur une place de village ou à proximité d'une ferme. En échange, le cylindreur égalisait un terrain, une cour, un chemin.
Quant aux enfants en âge d'être scolarisés, ils devaient s'adapter à l'école locale. Puis on frappait à la porte d'une autre école lorsque toute la petite famille se déplaçait pour suivre la progression du chantier.Quelles étaient les conditions de travail des cylindreurs aux premières heures des entreprises routières ? Des anciens de l'ex-entreprise Veuve Gaëtan Brun (Blois) s'en souviennent, non sans émotion.
De 1950 à 1960, Suzanne et Jacques Quinet n'ont eu d'autre cadre de vie que celui de divers chantiers en Loir-et-Cher, Indre-et-Loire et Seine-et-Marne. À la vitesse de 4-5 km à l'heure, ils avaient besoin de plusieurs jours pour se rendre sur place à partir du dépôt blésois. Il fallait bien rythmer son allure sur celle du mastodonte d'acier avec lequel on allait désormais faire vie commune ! On partait pour environ trois ans, au terme desquels on revenait à la case départ pour une révision totale du matériel. C'est là qu'intervenaient des mécaniciens plus spécialisés.
Un camion, piloté par Eusèbe Beignet, partait régulièrement du dépôt pour approvisionner les cylindreurs en fuel, huile, chiffons et pioches. Mais dans le déroulement quotidien du chantier, le cylindreur était seul responsable de l'état de son outil de travail. Il devait notamment faire face aux éventuels pépins ou ennuis techniques plus sérieux et entreprendre sur place les réparations nécessaires. Faute de temps en semaine, il consacrait son dimanche aux travaux d'entretien courant, cuivres y compris qu'il se faisait un devoir d'astiquer.

D'étape en étape selon l'avancement du chantier, la roulotte suivait. Complément indispensable du cylindre, elle était la seule résidence du foyer, puis éventuellement de la famille.
Bien sûr, l'espace et le confort y étaient plutôt sommaires. Pour tous accessoires et ustensiles affectés à la roulotte et pris en compte par le mécanicien, un inventaire de 1945 dressait la liste suivante : une cuisinière avec tuyaux, un tisonnier, un seau et une pelle à charbon, un seau à eau, une lampe à pétrole avec support, deux chaises, une table, un buffet, deux armoires, un sommier métallique à tendeurs, un escabeau, deux écriteaux avertisseurs, quatre cadenas pour les coffres.
Pour l'eau courante, le branchement électrique et les commodités, on faisait appel aux voisins, selon que la roulotte était stationnée sur une place de village ou à proximité d'une ferme. En échange, le cylindreur égalisait un terrain, une cour, un chemin.
Quant aux enfants en âge d'être scolarisés, ils devaient s'adapter à l'école locale. Puis on frappait à la porte d'une autre école lorsque toute la petite famille se déplaçait pour suivre la progression du chantier.
Malgré les difficultés d'une telle vie itinérante, Suzanne et Jacques parlent de ces années avec une certaine nostalgie. Avec surtout une réelle fierté. Dans le salon de la maison qu'ils habitent aujourd'hui, ils exhibent la maquette en bois de leur cylindre et de leur roulotte d'antan. Et de commenter, le regard un brin malicieux : « C'est dans cette roulotte que nous avons fait notre voyage de noces ! »


Eh oui ! En ces temps-là, la vie des chantiers avait une saveur particulière. Celle sans doute que connaissent tous les défricheurs...

« Sentir le bois avec ses mains »


Bénévent-l’Abbaye est un village comme tant d’autres au cœur de la France dite « profonde ». Cette paisible localité de la Creuse vit paisiblement à l’écart des grands flux touristiques. Seuls, les deux clochers de l’église abbatiale y attirent l’attention : ils sont recouverts de « tuiles » de châtaignier. Ce détail architectural est d’ailleurs lié à une autre curiosité locale, à savoir une fabrique de bardeaux, vraisemblablement la dernière du genre dans notre pays. Cette entreprise familiale a été créée en 1956 par Marc Richard, un artisan formé sur le tas, qui a appris le métier (un métier apparemment sans nom, hormis celui bien banal de «fabricant de bardeaux») de son père, scieur de long, puis au sein de l’entreprise Leclair de Marsac. C’est aujourd’hui Joël Richard, fils de Marc, qui a pris la relève.


Les bardeaux (ou « essentes ») fabriqués à Bénévent-l’Abbaye sont presque exclusivement en châtaignier, la partie restante étant en chêne.
Outre le fait qu’il pousse abondamment et rapidement (une coupe tous les 25 ans), le châtaignier a en effet de nombreuses qualités : il est imputrescible (à condition que la pente de la toiture soit au minimum de 45 degrés), ne craint pas les parasites (hormis les termites), ne nécessite pas de traitement avant et après la pose, résiste très bien au vent et à la grêle… C’est en plus un parfait isolant thermique et acoustique. Une toiture en essentes de châtaignier peut durer au bas mot une centaine d’années. Sous l’effet du tanin et de l’humidité ambiante, elle s’obscurcira, mais ne variera pratiquement pas dans ses qualités d’isolation.

Les arbres utilisés pour la fabrication des bardeaux sont achetés sur pied et exploités directement par l’entreprise Richard. Une fois coupé en tronçons de 30-35 cm de longueur, le bois, encore vert, est fendu dans le sens du fil. Aujourd’hui, la fendeuse hydraulique a remplacé le « dépertoir » et le maillet. Mais Marc Richard s’empresse d’ajouter : « Je ne suis pas sûr que le résultat soit aussi fin qu’auparavant. Pour travailler le bois, il faut le sentir avec ses mains. Certains clients réclament des essentes parfaitement lisses et planes. Elles sont donc fabriquées à la scie. Mais, par la suite, elles vrillent très souvent : le bois prend sa revanche quand on ne le respecte pas ! »
Les planchettes obtenues par la fente ont 30-35 cm de longueur et 6-12 cm de largeur. Elles sont alors fixées sur un chevalet (la « chèvre ») pour être travaillées à la plane. Leur épaisseur est réduite sur toute la surface pour atteindre 12 à 16 mm à la base et 2 à 4 mm au faîte, une légère courbe étant préservée. Chaque essente doit être bombée ou « cofine » pour mieux se plaquer, lors de la pose, sur l’essente fixée en dessous.
Reste un ultime travail de finition, effectué au « paroir ». Le bardeau standard, droit à la base, peut être chanfreiné pour permettre un meilleur écoulement de l’eau de pluie. Il peut également recevoir une forme d’écaille de poisson, de pointe de lance ou toute autre configuration demandée par le client.

Quelques références de l’entreprise Richard : le Mont-Saint-Michel, l’église Sainte-Catherine à Honfleur, le Puy-du-Fou, le moulin d’Ancenis, la pagode de Vincennes… 11:45 Publié dans Le bois dans la construction |