28.11.2005

SAVIGNAC : un affichiste "maniaque de la clarté"



On a dit de lui qu'il était "le plus grand affichiste français de sa génération".
Formé à l'école de Cassandre, il a su rapidement trouver son style bien à lui, fait de rigueur, de simplicité du trait, de recours permanent au gag visuel.
Cette interview date de septembre 1989. Elle n'en garde pas moins toute son actualité. Raymond Savignac est décédé en 2002.


MC: Un affichiste de renom et d'expérience tel que vous-même connaît-il encore le trac lorsqu'il voit l'une de ses oeuvres exposée à tous les regards sur les murs d'une ville?
Savignac: En dépit de mon âge et d'une longue expérience dans mon métier, je connais en effet le trac. Je suis un homme de l'ombre et ressens quelque inquiétude dès que l'une de mes oeuvres doit être révélée au grand jour. Dans le même temps, j'éprouve une réelle jouissance, et sans doute un brin d'orgueil, lorsque je me promène dans les rues et que j'aperçois mes affiches: - C'est pourtant bien vrai! C'est moi qui ai fait cela!
Parfois, je suis comme étonné de voir s'accomplir à nouveau ce qui est toujours resté pour moi un rêve de gamin. Lorsque je voyais des "réclames" sur les murs, j'enviais ceux qui étaient capables de les réaliser.

MC: Dans le monde actuel où tout est conditionné par l'audiovisuel, l'affiche n'est-elle pas le parent pauvre de la publicité?
Savignac: Autrefois, l'affiche avait toute l'importance que lui conférait la compétence de l'imprimeur. C'est lui qui était le premier interlocuteur de l'annonceur. Lorsque l'on utilisait la lithographie, l'affiche naissait comme d'un acte d'amour entre le papier et la presse, alors qu'avec les rotatives ultra-perfectionnées utilisées de nos jours, qui peuvent vous sortir toutes les couleurs à la fois, le résultat est souvent plus proche de la bouillie pour chats que du travail bien fait.
Aujourd'hui, l'affiche n'intéresse plus guère les agences de publicité. De plus, au bout de neuf jours de mise dans le circuit, elle doit disparaître.
Pour ma part, j'ai toujours pensé que l'on pouvait parfaitement associer l'art au commerce et que l'affiche ne devait pas "fumer le mégot" des autres moyens d'expression artistique. Comme le dessin de façon plus générale, elle reste plus gravée dans la mémoire qu'une avalanche d'images plus ou moins artistiques. Les cent mille images d'un film laissent l'esprit en repos; l'image fixe met l'esprit en mouvement.


MC: L'une des constantes de vos affiches est en effet leur simplicité. L'essentiel est exprimé en quelques traits.
Savignac: Je me considère moi-même comme un maniaque de la clarté. Une affiche doit crever le mur. Elle ne peut à la fois être vue et rester invisible!
Je me suis sur ce point souvent heurté à l'incompréhension de certains annonceurs qui voulaient se faire connaître... sans trop se faire remarquer! Et pourtant, jusqu'à preuve du contraire, il est impossible d'avancer si l'on appuie simultanément sur l'accélérateur et le frein.
Dans le domaine de la publicité, le succès appartient non pas aux velléitaires, mais à ceux qui "y vont carrément". Lorsqu'un annonceur fait appel à mes services, il ne me demande pas de traduire des sentiments altruistes. Mon travail ne comporte donc aucun rôle social direct, même s'il consiste en fait à chanter les louanges de la créativité humaine. Dans le flot des informations qui me sont données en vrac par mon client pour la promotion du petit dernier de ses produits, il me faut faire le tri et trouver UNE idée simple qui apparaîtra, en fin de compte, comme lumineuse.
Une bonne affiche doit toujours traduire un sentiment fort. Un seul!

MC: Vous arrive-t-il de "sécher" devant des projets qui vous sont soumis?
Savignac: Très rarement. Mais cela m'arrive quand même.
Habituellement, je discerne très rapidement les grandes lignes de ce que sera mon affiche. Il me faut ensuite partir à la recherche du détail qui fera palpiter l'idée.
En effet, une fois trouvée, cette idée ne se suffit pas à elle-même. Il faut la clarifier encore, la décanter, la mettre en valeur. Il faut décider, trancher dans le vif, supprimer tout ce qui est superflu, donc inutile.
Pourquoi faire des centaines et des centaines de dessins? L'important est de créer des images fortes, qui soient de nature à ne pas être oubliées.

MC: Dans votre autobiographie, vous faites état de votre admiration pour Charlie Chaplin. Le personnage de Charlot, et plus généralement celui du clown, a-t-il eu une influence sur votre style, notamment sur l'importance que vous attribuez au gag visuel?
Savignac: Sans nul doute. En vieillissant, je préfère pourtant Buster Keaton à Charlie Chaplin. Le côté "mélo" de ce dernier a plutôt tendance maintenant à m'agacer . Il n'empêche que ces deux géants du cinéma comique restent pour moi des maîtres dans l'art du raccourci, cet art même qui résume, à mes yeux, tout le métier d'affichiste.
J'ai en outre été influencé par les dessins humoristiques de certains journaux anglo-saxons comme The Punch et le New-Yorker. Question de sensibilité... En tout cas, je considère qu'un seul de ces dessins vaut bien parfois toute une saison théâtrale à Paris!
J'ai réalisé, en 1967, à la demande de Louis Merlin, une affiche pour la première Semaine nationale du Cirque. Le personnage du clown s'est évidemment imposé à moi, même si je suis personnellement peu sensible aux gags, à mon avis trop routiniers, que l'on voit très souvent dans les cirques.
J'ai une très grande estime pour le talent de ces merveilleux artistes que furent Grock ou les Fratellini. Mais je préfère le clown involontaire qui se promène dans la rue, le comique de situation n'obéissant à aucune tradition. Il est plus proche des gags que j'utilise pour faire vivre mes affiches.

MC: Pour donner vie à vos affiches, pour les insérer en pleine vie quotidienne, vous y faites habituellement figurer un personnage qui pourrait bien être Monsieur-Tout-le-Monde et qui, en tout cas, fait partie intégrante du message.
Savignac: L'identification au message est la clé de tout support publicitaire. On a eu recours, à une certaine époque, à des Noirs pour vendre du cacao. De nos jours, on fait appel aux charmes féminins, aux animaux favoris, à la grivoiserie quand ce n'est pas l'obscénité.
Pour ma part, je préfère inventer des personnages sans nom ni traits distinctifs, qui peuvent être en effet chacun d'entre nous, avec ses drôleries et parfois son côté ridicule. Pour cette raison, je refuse tout détail racoleur ou indécent. Ce sont les êtres humains en chair et en os qui m'intéressent, avec leurs travers certes, mais aussi avec ce qu'ils ont d'attachant et parfois de touchant.
Le succès de mes affiches est dû, me semble-t-il, non pas au fait qu'elles sont meilleures, esthétiquement parlant, que beaucoup d'autres, mais à leur caractère "humain". Tout le monde peut s'y reconnaître.
On voit régulièrement des affiches bien travaillées, excellentes graphiquement, au risque parfois d'être trop "intellectuelles", pour ne pas dire torturées. Elles peuvent convenir au dessin satirique, mais elles n'ont rien à voir avec une quelconque prétention publicitaire.

MC: Vous avez affirmé que le dessin politique n'était pas votre affaire. Et pourtant, on lit sous votre plume, dans votre autobiographie, que vous aimeriez bien réaliser des affiches où vous exprimeriez vos idées...
Savignac: J'ai effectivement réalisé des affiches, à une période donnée, contre un parti politique majoritaire. Résultat: ces affiches ont été plus prisées par le parti attaqué que par celui que je défendais!
Mes opinions politiques n'ont pas pour autant été altérées. Mais je n'attends plus rien de prétendus dirigeants qui s'agenouillent devant les sondages pour se fixer un comportement ou qui ont recours à un gourou pour se façonner leur propre look.

MC: Sans cet esprit frondeur, vous ne seriez peut-être pas parvenu à la notoriété et -qui sait?- au talent qui ont marqué votre carrière d'affichiste...
Savignac: Pourquoi utiliser un langage douceâtre quand on peut s'exprimer plus directement?
Des médecins de renom m'ont demandé un jour une affiche pour illustrer une campagne contre le cancer. Dès qu'ils ont vu mon projet, ils l'ont, par pusillanimité de leur part, refusé en bloc, sous prétexte qu'il était trop réaliste. On voulait une affiche plus rassurante.
De même, pour inciter les conducteurs à la prudence sur les routes, il faudrait avoir recours à la dérision du genre: "Allez-y! Conduisez le pied au plancher! Il y a eu à cet endroit 30 morts l'an dernier. Il nous en faut 50 cet été!"
Ne retrouve-t-on pas ici le style de Charlie Chaplin dans les "Temps Modernes"? Ce film est d'un graphisme superbe et, dans le même temps, c'est une satire impitoyable.

MC: Une fois dans votre carrière, vous avez fait une incursion du côté du théâtre en signant les costumes et les décors de "l'Avare", sur une mise en scène de Jean-Paul Roussillon. Cette collaboration fut-elle une faiblesse passagère?
Savignac: Pas du tout! Cette expérience m'a fasciné. Et pourtant, que de travail! Il m'a fallu changer totalement la disposition de mon atelier. Il n'était pas non plus facile de s'adapter à l'esprit de "l'Avare". Le résultat fut, je pense, très apprécié. J'eus surtout l'agréable surprise de constater que mes décors accrochaient bien la lumière.
Je n'ai pas eu par la suite à travailler sur d'autres projets identiques pour la bonne et simple raison que l'occasion ne s'est pas présentée. D'ailleurs, je préfère inventer mon propre spectacle, même s'il ne dure qu'une fraction de seconde.

MC: Comment et où peut-on revoir, sinon la totalité de vos oeuvres, du moins celles qui ont le plus marqué votre carrière?
Savignac: Des expositions sont régulièrement organisées, en France ou à l'étranger, autour de mon oeuvre.
Pour ma part, je ne conserve mes originaux que depuis sept ou huit ans. Mais je détruis toutes mes esquisses. De toute façon, je n'ai pas l'intention de consacrer mon temps à une quelconque rétrospective. Me replonger dans mon passé ne m'intéresse absolument pas.
Je pense n'avoir plus rien à prouver désormais. Je m'efforce toutefois de croire que j'ai encore de l'avenir devant moi. En plus, et cela pour moi prime sur tout, ça m'amuse toujours de faire ce que j'ai à faire. Être affichiste est un fichu métier, mais c'est bien le plus beau que je connaisse.


Affiches de Savignac conservées au musée de la Publicité (Paris):
http://www.museedelapub.org/virt/affi/middlesavignac.html...

L'artiste par lui-même:
- "L'affiche est fille des rues, populaire et aristocratique. Fleur du pavé ou reine de palissade, elle s'offre à tous sans jamais perdre son quant-à-soi."
- "L'affiche est aux Beaux-Arts ce que le catch est aux bonnes manières."
- "Mon but est de faire des affiches costaudes, certes, mais qui restent humaines et sympathiques. Je veux qu'elles touchent. Je ne sais pas comment j'y parviens, mais je crois qu'une certaine tendresse transparaît."
- "Le public ne regarde pas une affiche. Il la voit... En une fraction de seconde, l'homme de la rue doit percevoir ce qu'elle veut dire. Les qualités esthétiques sont donc secondaires, sinon superflues."