28.11.2005

Robert TATIN : entre Avoir et Être



Surréaliste naïf ou représentant de l’Art brut ? Le céramiste-peintre-sculpteur Robert Tatin, créateur du musée qui porte son nom (Cossé-le-Vivien – Mayenne), est inclassable. Une certitude toutefois : son appartenance à la grande famille des bâtisseurs.

Robert Tatin est né le 9 janvier 1902 à Avesnières, près de Laval. Un milieu modeste, un père dreyfusard, une mère catholique pratiquante, une petite enfance somme toute heureuse, avec ses rites et ses fêtes.
Survient alors un événement dramatique : le père de famille, employé de commerce, est congédié par sen employeur pour cause d’opinions politiques contestataires et de transgression de tabous religieux. Il doit quitter le département pour trouver ailleurs de quoi faire vivre sa famille. Il accepte ce qui s’offre à lui, dont un emploi momentané dans un cirque.
Après les années d’école, certificat d’études en poche, à l’instigation de ses parents et de ses deux maîtres d’école, Robert commence un apprentissage de peintre en bâtiment. Une chance pour lui ! Son maître d’apprentissage non seulement lui enseigne le métier, mais il l’initie également aux styles artistiques, au symbolisme et à l’«histoire des hommes».
Novembre 1918, au terme de son apprentissage, Robert part à Paris pour y exercer son métier. Son père est mort depuis deux ans. Il envoie une partie de sa paye à sa mère pour financer l’apprentissage de son jeune frère.
Pendant ce séjour dans la capitale comme durant les vingt-six mois d’armée à Chartres, notre peintre en bâtiment trouve le temps de donner libre cours à son appétit de savoir, à ses aspirations les plus éclectiques. Il pratique ainsi l’astronomie, la boxe française, le théâtre, la musique, la peinture. Il suit des cours de géométrie et de trigonométrie…

Angoisse métaphysique? Qu’importe les grands mots ! Complétant son savoir-faire, Robert Tatin cultive son savoir-penser et son savoir-être. L’humaniste en lui est en train de naître : «Je m’inquiète de la religion, de la mort, de la maladie, de la santé, de la guerre, de la misère. Je m’inquiète surtout du bonheur, du malheur… J’ai besoin d’oublier toute cette agitation du monde afin de me faire, premièrement, un corps sain, un esprit clair et un cœur humain.»

1925 : retour aux origines. Robert Tatin s’installe à Laval où il crée une entreprise de peinture en bâtiment.
Ce milieu professionnel lui convient parfaitement. Il s’y sent chez lui. Qui plus est, il lui offre l’opportunité de se « construire » lui-même, alors qu’il était « orphelin de situation sociale ». Non seulement il lui ouvre les portes de l’Avoir, mais il lui permet surtout d’Être.
L’entreprise embauche une trentaine de salariés. Elle fonctionnera jusqu’en 1946. Entre-temps, Robert Tatin suit des cours de charpentier. Il fait preuve ici encore d’une telle compétence que, bien que n’étant pas du sérail et n’ayant pas effectué son Tour de France, il sera admis en 1931 au sein des Compagnons du Devoir et Liberté de Tours.
En lieu et place du Tour de France, le nouveau compagnon compensera par de nombreuses « errances » de par le vaste monde des hommes et de la pensée. Sa recherche purement intellectuelle auprès de différentes philosophies, dont le bouddhisme, l’hindouisme et la franc-maçonnerie, est complétée par une impressionnante collection de voyages : Italie, Belgique, Hollande, Espagne, Angleterre, Irlande, Afrique du Nord, Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay, Chili…
L’univers de l’entreprise devient vite trop étriqué pour ce touche-à-tout, insatiable quêteur de vérité, même s’il y a trouvé ses véritables racines. Mais entre Avoir et Être, peut-être faut-il choisir.

Dans le dédale des années précédant l’installation finale à la Frénouse, Robert Tatin entreprend de se perfectionner en diverses techniques (céramique, dessin, peinture, sculpture) comme moyens d’expression ponctuant sa projection personnelle dans l’univers de l’art et de la pensée.

1er juin 1962 : Robert décide de mettre fin à ses périples sans frontières. La Frénouse, à Cossé-le-Vivien, sera désormais son pied-à-terre. Il choisit cet emplacement pour son environnement, («une nature par essence non finie»), pour l’espace, pour l’architecture de la maison acquise récemment. C’est là qu’il créera son musée, un endroit qu’il conçoit d’emblée comme un lieu de rencontres et qui lui permettra de matérialiser son acquis artistique puisé au cœur de la pensée. Ce musée ne sera ni statique, ni passéiste. Il sera plutôt une invitation à ne pas nous arrêter en chemin pour ne pas figer l’art et la pensée en des formules stéréotypées.
En 1967, le Louvre envoie à la Frénouse une mission d’experts. Le sculpteur Zadkine, membre du groupe, écrit sur le livre d’or du chantier : «Je suis ébloui par l’homme et ce qu’il fait.»
14 octobre 1969 : le musée est officiellement inauguré.
16 décembre 1983 : mort de Robert Tatin. Son musée est pratiquement achevé.

Visitant ce musée, on se laisse surprendre tout d’abord par la performance technique, par les impressionnantes dimensions de l’œuvre. Par ses multiples références également, lisibles dans les traits et détails des sculptures. Impression d’un univers connu, aux repères plus ou moins familiers. Puis, progressivement, on perd pied et on se retrouve comme embarqué dans un itinéraire initiatique.

Robert Tatin et son œuvre échappent à toute étiquette. Rejetant, comme par principe, la frilosité et tout académisme, le bâtisseur-artiste a transformé sa vie en une perpétuelle avidité de savoir. Pèlerinage sur la trace des glorieux devanciers, recherche du Moi ou traversée du désert, sa démarche ne s’est satisfaite d’aucune réponse structurée ni, a fortiori, définitive. Tatin ne se résout pas à s’asseoir, même momentanément, au bord du chemin. Pour lui, l’essentiel n’est pas tant ce que l’on cherche que le fait même de chercher.
Par-delà son silence, il continue de nous entraîner dans sa soif de vérité, nous posant sans cesse cette même question : Y a-t-il une certitude entre le Soleil couchant et le Soleil levant, entre Orient et Occident?
La seule certitude à laquelle l’artiste soit parvenu est bien que l’Esprit, pour traduire ses élans, ses passions et ses doutes, a besoin de la Matière la plus brute. En cela, l’artiste Tatin n’aurait jamais existé sans le Tatin de la grande famille des bâtisseurs. La Pensée est trop belle et trop riche pour être réduite en condensés du savoir. Elle a pourtant paradoxalement besoin de la Matière, travaillée par la main de l’artisan ou de l’artiste, comme symbole et comme support.
Être et Avoir seraient-ils donc également indispensables ? Indissociables ?