22.11.2005
DOISNEAU : quelques secondes chipées à l’éternité
Ses photographies ont fait le tour du monde. Pendant ce temps, hormis quelques escapades en service commandé, il est resté, lui, à l’affût de la moindre pulsation d’une certaine banlieue qui lui collait à la peau.
Robert Doisneau était de cette race d’artistes qui préfèrent les imprévisibles sursauts de l’intuition aux grandes envolées lyriques. Un peu rebelle, un brin malicieux, loin de toute gesticulation voyeuriste, il a toujours cherché à mettre en lumière les laissés-pour-compte.
Doisneau, ou l’émotion d’un regard. La tendresse d’un regard partagé…
Rencontre avec un artiste hors du commun.
MC: Robert Doisneau, le Petit Larousse vous présente ainsi: "Photographe français (Gentilly, 1912). Paris et sa banlieue lui inspirent quantité d’ouvrages où verve et humour s'allient à une chaleureuse complicité." Cette carte de visite vous convient-elle?
R. Doisneau: Elle est incomplète… car elle ne mentionne pas encore la date de ma mort.
C’est néanmoins un beau raccourci qui me convient parfaitement, sinon que ça se complique un peu au fur et à mesure que la vie se déroule.
MC: Commençons par le commencement. Votre enfance fut banlieusarde…
R. Doisneau: Mes parents habitaient en effet Gentilly. Mon père était métreur dans une entreprise de plomberie-couverture créée par mon grand-père maternel et reprise ensuite par mon oncle. C’est dans ce milieu que j’ai passé mon enfance. Je faisais comme partie du décor.
Que de surprises pour le gamin que j’étais, dans le dépôt de l’atelier! Que de découvertes dans tous les casiers où étaient entreposés des flotteurs, des robinets, des chasses d’eau, des mètres et des mètres de tuyaux de plomb!
La journée de l’ouvrier commençait par l’"ordre". Il s’agissait de l’appel du matin au cours duquel mon père distribuait à chacun son travail. Puis, par petits groupes, les compagnons se rendaient sur leurs chantiers respectifs en poussant une voiture à bras dans laquelle étaient entassés les outils et tout le matériel nécessaire.
J’étais surtout fasciné par la lampe à souder. Il y avait de véritables virtuoses du tuyau de plomb. Je me rendais compte aussi que cette vie était particulièrement rude: les ouvriers devaient se lever très tôt le matin. Alors, pour se donner du courage, ils allaient au bistrot du coin avant l’appel et sirotaient un café bien arrosé.
MC: Vous souvenez-vous de vos premières photos? Dans quelles circonstances les avez-vous prises?
R. Doisneau: Mon père, qui grimpait sur les toits, voulait pour son fils une situation.. assise! Après l’école primaire, il m’a fait passer le concours d’entrée à l’école Estienne. À l’époque, l’examen n’était pas difficile. Je fus admis.
Au terme du "circulus", au cours duquel on pouvait tester une vingtaine de spécialisations, j'ai opté pour celle de graveur lithographe, tout simplement parce que le responsable de l’atelier avait une bouille sympathique.
C’était un manque total de flair de ma part, car la litho n’offrait aucun débouché. Elle se pratiquait uniquement à l’intérieur de l’école.
Les cours, à commence par ceux de dessin, m’ont évidemment beaucoup appris. Mais le caractère académique de cet enseignement m’agaçait passablement. Il fallait reproduire les contours de l’inévitable discobole, toujours placé sous le même éclairage venant d’en haut. Or, lorsque je sortais dans la rue, à la fin des cours ou pour les exercices pratiques de dessin, j’observais les gens et constatais que l’éclairage était très différent. Je remarquais en particulier les reflets, détail auquel l’école n’attachait apparemment aucune importance.
Je me pliais néanmoins aux contraintes de l’enseignement et exécutais dans la rue les croquis qu’on me demandait. Le résultat était un peu raide, jamais spontané. J'étais surtout très intimidé. Je n'avais rien d'un Hokusai! Comment pouvait-on rendre les nuances de la lumière? Comment représenter le mouvement?
Provocation ou pas, il me fallait aller plus loin, en m'inspirant cette fois-ci de photographies vues de-ci de-là, qui étaient l'oeuvre de Hongrois totalement en marge de la photographie boutiquière. J'ai donc emprunté un appareil photo, d'abord un Folding 9x12 monté sur pied, puis une chambre en bois que l'on obturait à l'aide d'un béret basque. Je ne connaissais strictement rien à cette technique, mais, d'insuccès en insuccès, on finit toujours par apprendre ce qu'il ne faut pas faire.
MC: Quels étaient les sujets de vos premières photographies?
R. Doisneau: Je n'avais au départ aucune préoccupation artistique.
Les gens rencontrés dans la rue? Non, je n'osais pas les photographier. Je me contentais de murs lépreux, des affiches déchirées, des jardins ouvriers et de leur environnement, de tout ce que la banlieue pouvait présenter de laid et de sauvage dans les abords immédiats de notre maison à Gentilly.
Plus tard, lorsque le Rolleiflex a fait son apparition, permettant beaucoup plus de spontanéité, j'ai fixé mon objectif sur des personnages, des enfants tout d'abord, puis des adultes. Mais il me fallait bien constater que mes photos n'intéressaient personne.
MC: Vous êtes pourtant devenu photographe mondain pour certains hebdomadaires, en plus de votre passage aux usines Renault comme photographe industriel.
R. Doisneau: Erreur de parcours sans doute!
Quant aux photos de mon cru, il m'a fallu attendre longtemps pour qu'elles commencent à retenir l'attention. Plus précisément, c'est ma rencontre avec Blaise Cendrars qui a été déterminante. Cendrars a été le premier à reconnaître un réel dynamisme dans ma démarche. Il comprenait l'émerveillement que je ressentais au fur et à mesure de mes découvertes.
MC: Déjà ce "besoin irrésistible de partager la joie qui vous est entrée par les yeux"...
R. Doisneau: Je n'aime pas être pris pour une bête curieuse. J'ai horreur d'être l'objet d'une doucereuse bienveillance de la part de certains universitaires qui analysent mon oeuvre au scalpel, à la recherche de mes "motivations profondes", comme s'ils faisaient déjà l'autopsie, de mon vivant, de ma petite personnalité! Je ne comprends rien, pour ma part, à cette exégèse alambiquée et extrêmement constipée, sans la moindre générosité.
Par contre, partager mes découvertes est effectivement l'une de mes plus grandes joies, même si les photos que je m'entête à réaliser de ces trouvailles sont par ailleurs totalement "infourgables".
J'aime trimbaler mes amis aux Gobelins, dans les sous-sols du Muséum, sous la coupole de l'Observatoire ou ailleurs, pour leur faire goûter, à eux aussi, les fruits sauvages que j'ai grappillés le long du chemin.
La sensibilité est inexplicable, indéfinissable. Elle n'a rien à voir avec le regard froid et abstrait qui dissèque, analyse et résout tout par la logique. L'émotion doit court-circuiter l'intelligence pour redevenir instinctive, prête à errer elle-même sans but, sans itinéraire, sans programme.
MC: Aussi divers qu'aient pu être vos itinéraires, il est non moins évident que votre thème de prédilection a toujours et Paris et l'"exotisme de la banlieue"...
R. Doisneau: ... parce que, tout d'abord, je n'avais pas le choix. La banlieue que je connaissais était laide - elle l'est toujours d'ailleurs, maintenant qu'on l'a bétonnée! - mais elle me collait à la peau. J'en photographiais les personnages rencontrés au hasard de mes balades car ils étaient les seuls que je pouvais fréquenter.
MC: Et aujourd'hui? Continuez-vous de photographier cette banlieue, "votre" banlieue?
R. Doisneau: J'ai entrepris récemment un travail sur Gentilly.
Je n'ai pas que de bons souvenirs de cette ville de mon enfance et de mon adolescence. Elle est aussi pour moi synonyme d'ennui, de vie à l'étroit. Mais, presque malgré moi, je ressens le besoin d'y retourner pour y retrouver certaines sensations d'autrefois: l'odeur du céleri qui émanait de jardins aujourd'hui disparus... les relents de la Bièvre très caractéristiques, dus aux déchets rejetés par les peaussiers... l'ambiance des bains-douches où la douche était limitée à vingt minutes, déshabillage et rhabillage compris, sinon le gérant se réservait le droit, au-delà de cette limite, d'ouvrir les cabines.
Le thème de l'eau sera sous-jacent à mon reportage: tout d'abord l'eau des bains-douches qui coule généreusement sur le corps et qui, pour l'occasion, devient un luxe pour les prolétaires; l'eau bénite de l'église ensuite, dont une très faible quantité - il suffit de tremper le bout du doigt - peut purifier l'âme et éteindre les flammes de l'enfer... Cela signifie sans doute que l'âme est généralement moins sale que le corps!
MC: Le monde du travail, et plus précisément celui des "mouilleurs de chemise", a été un autre sujet majeur de vos reportages...
R. Doisneau: Sans doute parce que je suis issu moi-même de ce milieu. J'ai connu les réveils matinaux des ouvriers qui devaient s'arracher à un sommeil douillet pour partir à vélo au travail, dans la nuit noire, la musette sur le dos.
Mais, dans une situation telle que celle-ci, ce n'est pas l'événement pris isolément qui m'intéresse. Ce sont plutôt les conditions de vie qui peuvent être parfois à l'origine d'une réelle exaspération.
J'ai toujours été incapable de photographier l'événement comme tel. On m'a envoyé une fois en Sibérie pour un reportage. Je n'ai fait en réalité que du tourisme amateur amélioré.
Autre exemple: je suis allé six fois aux 24 Heures du Mans. Je dois reconnaître que je ne vaux rien en pareille circonstance. Je me trouve dans un virage alors qu'il faudrait être aux stands où un pilote vient de rentrer en catastrophe. À peine arrivé sur place - le pilote vient d'ailleurs de repartir -, j'apprends comme par hasard que deux voitures se sont carambolées dans un autre virage du circuit. Je suis toujours en retard d'un événement, et cela a le don de m'énerver.
MC: Parmi vos photos publiées à ce jour, il en est pourtant beaucoup qui traduisent une situation totalement fortuite, voire insolite, sans l'ombre d'une simulation ni d'aucune figuration.
R. Doisneau: Il faut donc croire que je n'ai pas que des défauts! J'ai en effet une patience de pêcheur à la ligne. Je suis capable de rester trois heures d'affilée à la même place, guettant je ne sais quoi, mais guettant quand même.
Tout à coup, telle ou telle apparition donne lieu à un spectacle totalement inattendu. Ou bien alors vous êtes pris à contre-pied et la situation vous échappe comme elle vous est apparue, sans que vous puissiez réagir. Ou bien "ça" marche et vous avez le déclic au bon moment.
Au cours d'un reportage sur l'épreuve de marche à pied Paris-Strasbourg, il m'est arrivé d'être témoin d'une scène vraiment surréaliste: en pleine nuit, au bord d'une petite route de Seine-et-Marne, une mariée, toute de blanc vêtue, attendait le passage des concurrents. Qui plus est, elle était seule, délaissée momentanément par son époux du jour. Pourquoi me trouvais-je là? Le hasard sans doute.
MC: Que le hasard soit généreux ou pas, ne pensez-vous pas qu'il faille parfois le provoquer?
R. Doisneau: J'ai personnellement besoin de m'imprégner lentement d'une situation, de m'habituer au climat de cette situation, tel un peintre devant son chevalet.
Un photographe est toujours plus ou moins un prédateur. Mais j'aime vivre dans la complicité d'autrui. Je fais partie du lot. Je ne suis bien qu'avec les gens qui me ressemblent et je ne réussis réellement à les photographier que si je ressens une réelle affinité. Il m'est impossible de jouer au touriste, traînant toujours autour de lui une certaine hostilité.
Paradoxalement, il faut savoir parfois désobéir aux circonstances vers lesquelles semble nous entraîner l'habitude, ou la vie tout simplement, pour aller capter sur le champ tel événement fortuit, telle situation insolite.
MC: En parcourant bon nombre de vos albums, on constate une nette préférence pour les clichés en noir et blanc. La couleur est-elle pour vous un accessoire superflu, sinon inutile?
R. Doisneau: Absolument pas! L'utilisation de la couleur peut occasionner de véritables chefs-d'oeuvre, comme c'est le cas par exemple chez Hans Silvester; auteur d'un remarquable album sur l'eau. Ce photographe donne l'impression d'être en parfait accord avec la nature. Il réussit, grâce à son extraordinaire maîtrise de la couleur, à traduire tous les rythmes de la matière.
Pour ce qui me concerne, les commandes que je réalise pour le compte de l'agence Rapho sont neuf fois sur dix en couleurs. Quant aux albums dans lesquels j'ai présenté mes travaux plus personnels, ils font évidemment référence à la technique du noir et blanc. Si j'avais réalisé, avec le procédé couleurs, les photos que je crois avoir réussies et dont certaines remontent à une cinquantaine d'années, il y a belle lurette qu'elles auraient disparu de la circulation.
Par ailleurs, certains sujets, à mes yeux, ne peuvent être traités qu'en noir et blanc. C'est le cas du travail que j'ai entrepris depuis peu sur Gentilly.
MC: Et le cinéma? N'avez-vous jamais été tenté par la caméra?
R. Doisneau: C'est le ratage de ma vie! J'aurais bien aimé, en effet, réaliser des films. Mais il ne faut pas rêver.
J'ai vu travailler de très grands réalisateurs, Tavernier par exemple. J'ai vu de près opérer les techniciens du son et de l'image. Tout, chez eux, est minuté, calculé, établi d'avance. C'est un métier qui ne supporte pas l'improvisation et fait appel à l'autorité, à une certitude que je n'ai pas.
Pour ma part, je suis davantage enclin à attendre les propositions du hasard. Or le cinéma ne peut pas se permettre le luxe d'attendre.
Peut-être aurais-je réussi du temps de Méliès...
(interview réalisée en janvier 1991, trois ans avant la disparition du grand photographe)
07:20 Publié dans Robert Doisneau, photographe | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Interviews

