29.11.2005

René Morel, Maître d'art



Après le Japon, la France a ses Maîtres d'art. Cette distinction n'a pas oublié les métiers des Bâtisseurs, à commencer par le plus traditionnel d'entre eux. Un tailleur de pierre "Trésor vivant": honneur à toute une profession!
(Ce reportage date de janvier 1996)

Instants privilégiés, inoubliables, que cette visite de la basilique de Saint-Denis (93), en compagnie de René Morel! L'itinéraire suivi délaisse momentanément les splendeurs de l'architecture intérieure du monument ainsi que les superbes verrières et l'alignement des célèbres mausolées, chefs-d'oeuvre de la sculpture funéraire, qu'il abrite.
C'est par l'extérieur, en empruntant les étroits dédales d'un échafaudage accolé au transept nord, que se déroule notre visite. Au passage, mon guide me rappelle les différentes phases de la construction de la basilique qui est en réalité la résultante de cinq édifices distincts successifs. Il s'empresse de souligner aussitôt la qualité du bâtiment "construit avec une méthode et une conscience admirables".
Mais si la technique mise en oeuvre par les bâtisseurs d'antan reste à tout jamais une indéniable référence du savoir-faire, le matériau utilisé ne jouit pas, quant à lui, des mêmes privilèges de pérennité. Avec les effets conjugués du temps et de la pollution ambiante, la pierre se délite. Les couleurs chaudes du calcaire sédimentaire d'origine se sont progressivement estompées sous une couche noirâtre, preuve s'il en est que notre société industrielle sait malheureusement rejeter des déchets indésirables.
C'est ici qu'intervient la compétence des tailleurs de pierre et maçons d'aujourd'hui. Dernier chaînon en date d'une longue histoire, leur mission consiste, en plus d'un bon nettoyage de surface, à retirer de-ci de-là des volumes de pierre dégradés, érodés, voire pulvérulents, pour les remplacer par d'autres volumes à l'identique. Le rendu de ce travail de chirurgie de la pierre exige non seulement l'utilisation d'un calcaire se rapprochant le plus possible de celui d'origine, mais aussi le recours à des outils respectant les aspects de taille propres à chaque époque. Qu'il s'agisse du IVe, du VIIIe, du XIe ou du XIIIe siècle, ces aspects présentent des spécificités face auxquelles le tailleur de pierre, oeuvrant à l'entretien et à la restauration du bâtiment, doit "se recaler" en permanence.
Des plus imposants blocs de façade assemblés sans le moindre interstice au plus minuscule détail d'une voussure nettoyée récemment au laser, René Morel est en mesure d'apprécier l'état de chaque pièce de ce gigantesque puzzle. Depuis vingt ans, il est responsable de l'équipe chargée des travaux sur la basilique. On comprendra dès lors pourquoi ce chantier est devenu le sien par excellence. Pourquoi également il sait vous en parler non seulement avec le talent du vrai professionnel, mais aussi et surtout avec l'enthousiasme de celui qui croit aux valeurs de sa profession.
René Morel, alias "la Fermeté de Saint-Vincent de Reins", a reçu une formation de tailleur de pierre au sein de l'Association ouvrière des Compagnons du Devoir. Au terme de son Tour de France, il est engagé par l'entreprise Quélin pour superviser les travaux de restauration de la basilique du Saint-Sépulcre de Jérusalem. Chargé de l'encadrement et de la formation de la main-d'oeuvre locale, il restera sur place de 1970 à 1976. C'est alors que son entreprise lui propose le poste de conducteur de travaux à Saint-Denis.
Au contact, même occasionnel, de René Morel, on réalise rapidement que la compétence est, certes, le fruit de l'expérience et d'une accumulation de connaissances, mais aussi et avant tout un état d'esprit. Sans doute est-ce pour cette raison que le compagnon "la Fermeté de Saint-Vincent de Reins" a fait partie, le 21 novembre 1995, des douze Maîtres d'art retenus pour la promotion annuelle.
Instauré en 1994 par le ministère de la Culture et inspiré de la tradition japonaise des "Trésors vivants", ce titre honorifique a pour but de "distinguer les meilleurs professionnels des métiers d'art, choisis par leurs pairs pour l'excellence de leur savoir-faire".
La distinction est accompagnée d'une aide financière [100 000 F] que René Morel a décidé de consacrer à un projet auquel il n'a pu, jusqu'à présent, donner suite: la réalisation d'un escalier en pierre en ayant recours à des méthodes de taille très simples appliquées aux XVe-XVIe siècles.
Est-il besoin de le souligner? Le nouveau Maître d'art n'a pas attendu cette distinction officielle pour se consacrer à la formation et à la transmission de son savoir. Pour ne citer que le seul chantier de la basilique de Saint-Denis, il s'y est vu confier la responsabilité d'une quarantaine d'apprentis tailleurs de pierre.
Et Pierre Morel d'ajouter, avec une touche de philosophie que l'on appréciera comme il se doit:
- L'institution des "Trésors vivants" est très estimable, comme étant la reconnaissance de l'expérience transmise aux générations futures. Mais cette transmission du savoir n'est pas exclusivement réservée à des personnes, compagnons ou autres, ayant des engagements dans des sociétés ou associations spécialisées. J'ai fait moi-même mon premier apprentissage de tailleur de pierre chez un artisan qui n'était pas issu du compagnonnage, mais qui avait une compétence au moins équivalente, sinon supérieure à celle de certains compagnons.
Transmettre la passion du travail bien fait n'est pas l'apanage de certaines catégories privilégiées. Tout un chacun peut être animé par cet état d'esprit et pourrait, à ce titre, se voir décerner la qualification de "Trésor vivant".

En spécialiste de la pierre, René Morel sait rester admiratif devant le savoir-faire de ses prédécesseurs: les constructeurs de cathédrales. Des premières fondations de la future basilique de Saint-Denis aux travaux en cours qui visent à la maintenir dans toute sa splendeur, l'histoire ne s'interrompt pas. Plus fondamentalement encore que la seule conservation de la pierre et des édifices, le patrimoine ne serait-il pas cette sublime tradition que les bâtisseurs se transmettent de génération en génération?