26.11.2005

Rémy BRICKA, le funambule des mers




L'homme-orchestre, tout de blanc vêtu, une colombe sur l'épaule, est bien connu. Son premier disque date de 1973 et, en 1977, "la Vie en couleur" lui a valu un Disque d'or.
Conjointement à sa carrière artistique, Rémy Bricka a pratiqué, jusqu'à ces dernières années, un sport pour le moins original: la marche sur l'eau! À son actif:
- premier marathon sur la Seine (1980),
- traversée Londres-Paris par la Tamise, la mer du Nord, les canaux du Nord, l'Oise et la Seine (1985),
- Cannes-Calvi (1986),
- traversée de l'Atlantique, sans eau ni vivres (1988).
Pour compléter ce palmarès, il a tenté, au premier semestre 2000, la traversée du Pacifique, de Los Angeles à Sydney, soit 14 000 km. Mais les éléments déchaînés et les imprévus de la navigation ont eu raison de sa ténacité. Rémy a dû abandonner.
J'ai pu le rencontrer peu de temps après ce retour forcé.

Seuls les marins parlent bien de la mer.
Ou bien ces aventuriers de l'impossible qui, tel Ulyssse rejoignant sa patrie en affrontant les vents contraires et les éléments hostiles du royaume de Poséidon, façonnent, au gré de leur prouesses secrètes, de modernes Odyssées.
Rémy Bricka est de leur race. Il vient de le démontrer magnifiquement, avec modestie, avec une exemplaire grandeur d'âme.
Il portait en lui un rêve. Son rêve. De longue date...

 

L'Atlantique, traversé à skis flottants quelque dix années auparavant, ne lui avait pas suffi. Il voulait à nouveau défier l'océan. Non pas pour en tirer un quelconque profit, ni pour taquiner le moindre record, mais parce que, semble-t-il, l'espace sans horizon est enivrant. Parce que... parce que... Seul Rémy connaissait les véritables motifs qui titillaient son désir d'aller plus loin, de mettre la barre plus haut encore, dût-il pour ce faire surprendre les plus proches de ses proches.
Contre vents et marées, il est donc parti. Puis reparti, après un premier affrontement neutralisé, la violence du ressac ayant eu raison d'un matériel trop fragile et d'un départ sans doute précipité.
Marcher, marcher encore, traînant sa nacelle de survie. Suivre la route des alizés, à la rencontre de la trop lointaine Australie. Affronter la première, puis la seconde, puis une autre tempête. Encaisser les coups de boutoir des flots arrogants et vengeurs. Reprendre la route malgré la faim, malgré les brûlures de la soif, malgré la fatigue accumulée, malgré les courants dérivants, malgré les tentations d'abandonner... Mais le marcheur solitaire avait-il encore le choix? Abandonne-t-on quand on a l'audace chevillée au corps? Peut-on baisser pavillon lorsqu'on a décidé de tout sacrifier à la recherche d'un Absolu, quand bien même celui-ci s'obstinerait à taire son nom?
Sur la voie du retour vers l'île d'Ithaque, Ulysse était averti des tentations et multiples dangers qu'il aurait à affronter. Il dut croiser les âmes des grands héros et l'ombre de sa mère Anticlée. Pour éviter les Sirènes, il se fit attacher au mât de son vaisseau. Après avoir échappé aux charmes de la nymphe Calypso, il fut rejeté, nu et évanoui, sur le rivage de l'île des Phéaciens. Puis, ayant été découvert par Nausicaa, fille d'Alcinoos, roi de l'île, il gagna à nouveau la haute mer et put enfin rejoindre, démuni de tout, les rives de sa terre originelle.
Verra-t-on un symbole dans cette saga puisée au coeur de la mythologie? Rémy, certes, est un poète qui se plaît à partager ses émotions d'artiste grâce à son talent d'homme-orchestre. Mais par-delà l'enchantement des mots et des mélodies, l'artiste a le rêve ambitieux, tenace, étrangement réaliste. Il ne pouvait esquiver l'appel du Pacifique. Il se lança dans sa folle traversée, non pas en fringant navigateur, mais en baroudeur, skis aux pieds et esclave de son habitacle flottant. Par quelque force plus contraignante que toutes les raisons raisonnées, parce qu'il se sentait épaulé par la confiance implicite des siens, il marcha jusqu'à l'épuisement, 153 jours exactement, ne comptant que sur sa propre énergie et une hypothétique clémence des éléments.
Et le pire faillit survenir. Prévisible sans doute, dramatique en tout cas. Rémy était allé jusqu'à l'extrême limite de ses possibilités. Il dérivait, mais "K.O. debout". Il ne vit pas les côtes d'Australie. Mais qu'importe! Son périple prit fin après une marche de 5 000 km, 6 000 peut-être.
Aidée de quelques amis, Marie-Rose, sa compagne de tous les instants, était venue à sa rencontre. Le poète-pèlerin des mers avait néanmoins pu entrapercevoir ce qu'il était venu chercher dans ce désert abyssal, infiniment moins "pacifique" qu'il n'y paraît: non pas l'exploit pour lui-même, mais ce silence miraculeux, loin de tout superflu et de tout subterfuge, grâce auquel on réapprend les raisons de vivre, d'aimer et de chanter.
Qui dira la véritable force des poètes?