21.11.2005

Pierre Béarn : un slogan dans l'Histoire




Mai 68... Pierre Béarn a la soixantaine bien sonnée. Cet ex-vendeur de boîtes de cirage, livreur de bière, apprenti mécanicien, ouvrier d'usine, vendeur à la sauvette, commis d'architecte, barman, agent de publicité, gérant de café, coureur cycliste, engagé dans la Marine de guerre, quartier-maître timonier, quartier-maître instructeur, chroniqueur gastronomique, romancier de la mer, commandant d'un chalutier d'évacuation à Dunkerque en 1940, résistant de la première heure, attaché de presse d'une certaine « Mission Afrique » en 1952, animateur d'émissions de radio, conférencier, bouquiniste, etc., est aux premières loges pour constater la nouvelle révolte qui gronde, puis explose dans les rues de Paris. Sa librairie du Zodiaque, sise rue Monsieur-le-Prince, donne directement sur le boulevard Saint-Michel. Le Quartier Latin lui est familier, puisqu'il y vit et y travaille. Et notre libraire se joint même à la contestation en descendant sur les barricades érigées sous ses fenêtres.
Et la suite, pour rocambolesque qu'elle puisse paraître, n'en est pas moins vraie, n'en déplaise aux Don Quichotte de l'intelligentsia ou de la maffia parisianocentriste trop enclins à vouer aux gémonies quiconque se démarque de l'establishment littéraire.

Nous sommes donc toujours aux portes de l'été 68, alors que les pavés de la capitale connaissent une soudaine et étrange célébrité. Un beau matin, Pierre Béarn voit entrer dans sa librairie le poète marocain Mohammed Khair-el-Dîne qui cherchait des appuis dans l'initiative que les meneurs de la révolte estudiantine venaient de mettre aux voix: aller convaincre les ouvriers de Renault-Billancourt de les rejoindre. On connaît la suite qui sera effectivement donnée à cette tentative de rapprochement entre le monde des étudiants et celui des ouvriers.
Un bref moment de réflexion, et Pierre Béarn sort de ses tiroirs le poème Couleurs d'usine (publié chez Seghers en 1951) qui comportait la strophe suivante:
« Au déboulé garçon pointe ton numéro
Pour gagner ainsi le salaire
D'un énorme jour utilitaire
Métro, boulot, bistrot, mégots, dodo, zéro. »
Le texte est aussitôt tiré à deux mille exemplaires au théâtre de l'Odéon, puis distribué à la foule des étudiants. Dès le lendemain, après avoir expurgé le dernier vers de trois mots jugés superfétatoires (dont un « zéro » peu flatteur pour le devenir des événements en cours), les meneurs d'opinion ajoutaient aux graffiti peints sur les murs de Paris ce qui allait devenir le symbole de toute une révolution: « Métro, boulot, dodo », trois mots considérés comme la synthèse du quotidien de millions de personnes.

Le deuxième chapitre de cette histoire est pour le moins peu glorieux pour certains. Il nous faut pourtant les nommer dans la mesure où la cause est maintenant entendue.
Dans la foulée de la grande kermesse soixante-huitarde au cours de l'été 1970, notre brave et cher Eddy Mitchell lance une chanson dont le titre n'est autre que « Métro, boulot, dodo ». Veillant comme il se doit au grain de l'intégrité, la SACEM oblige le chanteur à reverser trois douzièmes de ses droits d'auteur à Pierre Béarn. On frise les démarches procédurières.
Et rebelote avec l'animateur des Grosses Têtes qui s'entête d'attribuer, avec l'appui occasionnel de Jean Dutourd, le slogan à Jacques Prévert. Il faudra ultérieurement tout le talent et l'autorité de Bernard Pivot pour clore (définitivement?) cette question, quoi qu'en ait pu penser Philippe Bouvard. Lors de l'une de ses célèbres émissions télévisées, en 1986, l'animateur d'Apostrophes récite les quatre vers faisant l'objet du litige et les attribue explicitement à leur auteur: Pierre Béarn. Justice était enfin rendue.

Aussi riche en rebondissements qu'ait pu être cette page d'histoire, elle ne résume pas à elle seule la personnalité de Pierre Béarn, tant s'en faut. Il suffit, pour s'en convaincre, de parcourir sa bibliographie: vingt-cinq recueils de poèmes et de fables, six romans, deux recueils de nouvelles, deux ouvrages de gastronomie, une biographie (Paul Fort), quatre recueils de reportages et enquêtes, soixante-quatre numéros d'une revue littéraire (La Passerelle) qu'il écrit « seul »�
Ajoutons enfin quelques projets, aux titres éloquents de « Ramasse-miettes » ou d' « Aventures libertines, troublantes et folichonnes de Bobinette et de Tutu ».
À quatre-vingt-seize ans, bon pied bon oeil, Pierre Béarn ne se contente pas de vivre de souvenirs ou de regrets. Premièrement: le stress? Il ne connaît pas, en dépit des inévitables ennuis de santé liés à l'âge. Secundo: il entend bien boucler le siècle en continuant, encore et encore, à prendre la vie du bon côté, à « rêver d'amour et de liberté », poursuivant une activité littéraire commencée alors qu'il avait à peine neuf ans et que, sur un coin de table dans le bistrot de son père fréquenté entre autres par la bande à Bonnot, il griffonnait quelques vers en argot pour chanter ses premières amours enfantines.
Ce baroudeur de la plume aura tout vu, tout connu, à la faveur d'un périple au long cours fait de découvertes, d'aventures, d'engagements divers au service des belles-lettres. Paul Guth l'a qualifié de « râleur impénitent ». André Malraux de « farfelu numéro 2 » (par référence au titre d'un ouvrage que le grand écrivain lui dédicaçait en 1928). On le dit encore fataliste, un brin désabusé face à l'hypocrisie ambiante. Il n'attend rien, certes, d'un quelconque idéal métaphysique, sinon celui de la générosité et de la liberté:
« Je veux rester libre de vivre
À la lumière de mon coeur
Seul s'il le faut
Et les mains vides
Rêvant à l'Humanité sauvée des langages. »

Familier des grands noms de la littérature français Pierre Barn ne s'est jamais soucié de faire partie du sérail. Aux ronds de jambe, il préfère les coups de gueule, ce qui ne l'empêche pas - ô ironie de l'histoire! - d'avoir sa place dans la collection des « Poètes d'aujourd'hui » chez Seghers, aux côtés des Baudelaire, Brecht, Breton, Borges. Il figure également, aux côtés cette fois-ci de Fénelon, Florian, Queneau, Anouilh et du grand La Fontaine, dans le recueil des « Grands classiques Nathan » consacré aux « Fables d'hier et d'aujourd'hui ».
Et puisque nous en sommes au chapitre des honneurs, déclinons jusqu'au bout la liste des citations: président d'honneur des écrivains de Champagne et de la Commission de l'AGESSA (la « sécu » des écrivains), inventeur du « Mandat des poètes » (association de solidarité en faveur des gens de lettres moins favorisés par les aléas de la notoriété), membre du Comité directeur de la Société des gens de lettres, Grand Prix de poésie de l'Académie française (1995), chevalier de la Légion d'Honneur (remise par un président de la République, fin lettré de surcroît, qui fréquentait régulièrement la librairie de la rue Monsieur-le-Prince), chevalier des Arts et des Lettres, médaille de Vermeil de la Ville de Paris, médaille de la Résistance, officier du Mérite national.
Et pourtant, serait-on tenté d'ajouter, Pierre Béarn reste un solitaire, ignoré ou presque dans son propre pays. Le slogan « Métro, boulot, dodo » a connu le sort que l'on sait. Mais on ignore tout ou presque de son auteur. On ignore surtout que ce soixante-huitard avant l'heure, « passant de son siècle », a mûri et produit une oeuvre littéraire où la Poésie s'est enrichie de quelques pages qui, sauf injustice flagrante, entreront dans la postérité.
Faut-il, une fois encore, se révolter contre pareille ingratitude? « Pourquoi se plaindre, commente froidement Pierre Béarn, d'une certaine méconnaissance du monde littéraire à mon égard? Je n'ai pas voulu jouer le jeu. Tant pis pour moi! »
Faute de mieux ou pas, las sans doute d'écrire « avec son sang », le poète s'est lancé à corps perdu dans une autre aventure: celle de la Fable. Et c'est bien comme fabuliste en effet que Pierre Béarn souhaiterait inscrire son nom, si elle existe, dans la mémoire de ce siècle. Les créateurs de belles histoires habitées par des espèces vivantes différentes de la nôtre n'ont-ils pas l'inestimable faculté d'inventer un autre monde, un univers à leur mesure, là où les bons sont ceux qui sont prédestinés à l'être, et où les méchants le sont vraiment, sans fioritures de style?
La frontière entre Bien et Mal, entre Ombre et Lumière, telle est bien en effet la raison d'être du poète:
« Je souffre en ma santé de n'être que poussière,
La vie flétrie de l'ombre irrite mon tourment,
Je voudrais apporter aux hommes la lumière!
Je rêve de crisper sur la laideur mes mains
Pour accoucher la nuit de ses giclées de monstres
Et réveiller le Dieu qui manque à son Destin. »



Le poète ne serait-il pas, à sa manière, un dieu à la recherche de son royaume perdu? Mais pourquoi, dans cet univers du « Bonheur dans la négation », la réalité est-elle aussi tenace?
« Mais que peut le poète éjecté du troupeau
Semblable à la clarté fuyante d'un orage
Et qui zèbre la nuit sans arracher sa peau?
Sur le monde avili si je posais mes mains
Pour accoucher la nuit de ses giclées de monstres
J'enfanterais un Dieu privé de son Destin.
Que dansent le Mépris, la Haine, la Vengeance!
Flammes du feu malsain cernez mon incendie!
Le sacrifice est vain puisque tout recommence.
Je souffre en ma santé des maladies humaines,
Du refus d'un miracle à l'ombre de mes mains,
De n'être en ce bourbier que peine entre les peines. »
(extrait de Contradiction)


(mai-juin 1998)


Pierre, notre ami, nous a quittés le 27 octobre 2004, à l'âge de 102 ans et des projets plein la tête, confiant le flambeau de son oeuvre à son épouse, Brigitte Egger-Béarn.
Pour tout contact:
Les Amis de Pierre Béarn
60, rue Monsieur-le-Prince
75006 - Paris

Informations sur le site : http://pierrebearn.free.fr/index.htm