25/11/2005

PIEM : propos sur la mort



"Au revoir et encore merci!"
Dans cet ouvrage qu'il a publié en 1993, l'illustrateur Pierre de Barrigue de Montvallon, alias Piem, regarde la mort en face. Lucidement. Sans "concession" pourrait-on dire. L'humoriste, connu pour son regard satirique sur ce qu'il est convenu d'appeler la "société", s'y révèle être également philosophe, réfléchissant sur le temps et l'immortalité. Un réel message d'espoir.


MC: Après un livre consacré aux relations grands-parents petits-enfants et un autre sur l'hôpital, vous êtes parti à la pêche en eaux profondes. Peut-on considérer "Au revoir et encore merci" comme un ouvrage sur la mort mode d'emploi?
Piem: Le mot "mort" n'apparaît pas dans le titre de l'ouvrage, car il fait peur... pour le moins dans notre société occidentale dite civilisée. Mais c'est bien en effet de la mort qu'il s'agit. J'ai voulu la rendre plus familière, oser en parler. Contrairement à ce que l'on constate dans d'autres civilisations qui ont le respect de leurs défunts, nous avons, nous, honte de la mort. C'est sale. Ce n'est pas vendeur. Ce n'est pas à la mode.
L'idéal aujourd'hui? Avoir entre 20 et 30 ans. Avoir la fesse ferme. Faire de la planche à voile. Posséder une voiture qui sente bon le cuir. Mais on ne meurt plus!
Effectivement, on vit maintenant plus longtemps qu'avant. Mais le désespoir est aussi plus grand. La morosité est permanente.
Même le sourire, qui devrait être plus fort que nos peurs et nous aider à surmonter nos difficultés, est devenu artificiel. On est à l'époque de la boîte à rire. On rit pour nous. Un véritable désastre! Et pourtant, que je sache, le rire est bien le propre de l'homme. Il rend la vie éternelle.
On le constate: c'est l'audimat qui commande le rire. Plus c'est taré, plus c'est drôle. On ne prend pas de risque. On cadre entre les genoux et le nombril, et tout le monde rit. C'est le rire honteux.
J'ai voulu, pour ma part, utiliser le rire pour un sujet sérieux. Et quoi de plus sérieux que la mort? Ce rire-là nous aide à vaincre nos angoisses.

MC: À qui dites-vous au revoir? Et merci à qui?
Piem: C'est aux autres que je dis merci. C'est à eux que je m'adresse, par le dessin, parfois par le spectacle ou l'animation en entreprises. Je leur dis merci d'exister.
Merci à la vie, qui nous apporte 95 % de drames, mais aussi cette possibilité fabuleuse d'avoir 5 % de bonheur, ce bonheur après lequel je cours comme tout le monde.
Notez d'ailleurs que je leur dis "au revoir" et non pas "adieu". Je suis passé par ici, je repasserai par là...

MC: Cet ouvrage vous a-t-il été inspiré par une circonstance particulière? La disparition brutale de votre fille peut-être?
Piem: La mort survient à tous les âges. Ce n'est pas le fait que j'aie aujourd'hui 70 ans [cette interview date de 1993] qui me rapproche effectivement de cette échéance. Chaque naissance est une mort annoncée.
Mon livre a sans doute été guidé par une plus grande lucidité sur cet événement-là, dans la mesure où, avec la mort de notre fille, je l'ai vécu d'une manière très directe.
Les enfants, c'est vrai, n'ont pas le droit de mourir avant leurs parents. Mais si un tel drame se produit, le temps qui nous reste à vivre a un goût redoutable. Aujourd'hui, je suis là... et "Elle" n'est plus là. Dans son dernier regard, j'ai cru lire qu'elle me passait le flambeau en me disant; "Papa, tu continues!" Il faut se battre pour trouver le bonheur, pour la vie, contre le Sida qui l'a emportée...
Telle a été ma thérapie: le sourire que j'aimerais voir sur les lèvres des autres, j'en ai besoin moi aussi. Dans le même temps, je ne fais pas grand-chose pour cela. Au contraire! Je me mets à taquiner les autres dans ce qui les tourmente le plus: exister, vivre, aimer, mourir... Et à force de les taquiner, je sens chez eux des réticences.
Mon ouvrage sur les grands-parents a été bien reçu. On l'a offert à grand-papa, à grand-maman, à Pépé, à Mémé. De même pour mon livre sur la santé mode d'emploi. Tout le monde ou presque est passé par l'hôpital. On pouvait donc se permettre d'offrir le livre. Mais un livre sur la mort? À qui va-t-on offrir cela?

MC: L'humour, il est vrai, a ses limites, ses tabous. Il est pour le moins difficile de rire de certaines morts survenues dans des circonstances particulièrement dramatiques: accident, mort d'un enfant...
Piem: C'est bien pour cette raison qu'il m'a fallu deux ans pour réaliser ce livre. J'ai dû me fixer mes propres limites, tout en allant au maximum de mes possibilités. La préface de l'ouvrage précise tout d'abord ma position par rapport à la mort. J'ai affaire à elle. Je lui parle, d'une manière très directe. Je lui dis ce que je pense de sa brutalité.
Dans le même temps, on n'éteint pas les larmes. Elles demeurent. Je n'ai pas cherché à les dissimuler coûte que coûte. Reprendrez-vous un peu de chagrin?... Juste une larme!
Nous sommes dans une société où nous vivons ensemble sans jamais rien partager. Si seulement nous pouvions déjà nous exprimer! Y compris sur des sujets très personnels, quitte à enfreindre les tabous que la société nous a créés et les carcans dans lesquels elle nous enferme.
Quoique difficile à atteindre ici-bas, le bonheur est à ce prix, à condition que nous sachions échapper au monde artificiel créé par la publicité et que nous n'acceptions pas de nous soumettre benoîtement à une situation prétendûment incontrôlable, inchangeable.
Notre monde n'est pas condamné à être ce qu'il est. En ce sens, quand bien même transgresserait-t-il certains tabous, mon livre est un message d'espoir.

MC: Vous écrivez: "Il est aussi difficile à un croyant d'être plongé dans le néant qu'à un athée de se trouver devant Dieu pour l'éternité." De quel côté êtes-vous? De quel côté penchez-vous?
Piem: Je penche du côté du bonheur, que j'appellerai "Dieu" si vous voulez... Tout autre dieu ne m'intéresse pas.
Le bonheur, ça se mérite. Ça se construit. C'est pour cette raison qu'il a un prix.
Je ne veux pas pour autant prendre position pour un monde occidental athée ou matérialiste. Il a fallu un siècle pour construire une société industrielle, puis une société de robots. C'est extraordinaire! Par contre, notre société d'aujourd'hui s'égare lorsqu'elle se croit être l'aboutissement de tout l'univers. Nous ne sommes peut-être qu'au dix millionième des potentialités d'une vie qui peut basculer dans un tout autre sens. À nous de la faire évoluer.

MC: Êtes-vous réellement cet "heureux mortel" qui signe la préface de votre livre? La vie vous a peut-être donné quelque droit à sortir vos griffes?
Piem: Oui, je suis un homme mortel, qui apprécie en premier lieu le fait d'exister, de vivre.
Ma colère, si elle existe, n'est pas le fruit du désespoir. Elle résulte plutôt du fait que l'on peut changer quelque chose à la vie, au lieu de se contenter de subir.
Je suis d'un tempérament impétueux, coléreux si l'on veut, car je pense que rien n'est jamais définitivement écrit et qu'il y a toujours quelque chose à faire et à inventer.

MC: Vous sentez-vous en état de légitime défense face à la mort? Même vue au travers du filtre de l'humour - le vôtre par exemple -, c'est quand même elle qui, au bout du compte, aura le dernier mot...
Piem: Physiquement, oui! C'est prétentieux de se croire immortel. Mais quel monstrueux gaspillage ça serait si tout cela ne menait à rien! Quel scandale! Par référence à la douloureuse expérience que j'ai connue récemment, il est évident que notre fille continue de vivre avec ce livre.
La mort est redoutable. Il n'y a pas de "belle" mort. Et cependant, s'il devait rester quelque chose de mon existence, je souhaite que ce soit le fait que j'aurais aidé d'autres à vivre.
Il a mille et une façons de vivre. Il y a mille et une façons de mourir. Laissez-moi espérer qu'on peut mourir intelligemment, si on a vécu pas trop bêtement.

MC: Après avoir côtoyé un sujet aussi grave dans votre dernier ouvrage, l'actualité quotidienne que vous traitez dans vos dessins de presse doit vous sembler d'une plate banalité?
Piem: Détrompez-vous! Tout d'abord, je n'ai pas arrêté de vivre pendant que j'écrivais ce livre. Je l'ai mené de front avec tout le reste. Je me suis simplement rendu compte à un moment que je devais y mettre un terme, pour éviter de tomber dans l'obsession.
Le quotidien continue donc de m'intéresser. Il n'y a pas de "petits" sujets dans la vie de tous les jours. Seuls sont mineurs certains faits d'actualité dont on nous rebat par trop les oreilles. Par exemple: les considérations sur la carrière politique d'Untel ou d'Untel. Mais que fait-on contre le Sida, contre le chômage, contre le gaspillage de l'argent, pour l'amélioration de la vie quotidienne?

MC: Et le fait de prendre parti pour la vie vous a amené à écrire un livre sur la mort!
Piem: Avec un brin de méchanceté vis-à-vis de moi-même, je me définis comme "un misanthrope qui communique". D'où un certain scepticisme sur les autres et sur moi-même.
Aller au-devant de l'autre représente pour moi une aventure qui, à défaut de talent, exige de la ténacité. Il me faut "vingt fois sur le métier remettre mon ouvrage", ne pas me décourager, sans cesse recommencer.
Un livre sur la mort suscite évidemment, au premier abord, une réaction de refus. Mais je compte sur les médias pour aider à franchir cette barrière. La mort n'est-elle pas un phénomène naturel, même s'il échappe à notre logique à nous? Que ça soit un sujet tabou ou caché, qu'on en pleure ou qu'on en rie, elle existe. Et si ça existe, vivons pendant qu'il en est encore temps!

MC: La santé... la mort... Et pourquoi pas, maintenant, un livre sur l'Au-delà mode d'emploi?
Piem: Je n'ai nullement l'intention de faire un livre de prosélytisme ni de parler d'une religion quelconque. Dans les grandes lignes, certes, je suis catholique. Mais cela me pose beaucoup de problèmes. Je ne pense pas voir suffisamment la foi pour croire que Dieu est à côté de moi.
Je souhaite de toute force qu'Il existe. Mais je n'ai de conseils à donner à personne sur ce sujet. Je trouve simplement grotesque, scandaleux, méprisable et nul que des hommes s'entretuent au nom d'un dieu, quel qu'il soit. Là, je ne comprends plus.

MC: Pour ce livre sur la mort, comme dans les deux précédents, vous avez eu recours également au texte. Le dessin ne vous suffirait-il donc plus?
Piem: Le dessin, comme support de caricatures, va directement à l'essentiel. Il simplifie, mais en même temps, il permet tout. Vous me dites: "Il fait beau", je vous dessine un soleil. Vous me dites: "Il fait très beau", je vous dessine deux soleils.
Le texte, quant à lui, a une autre force. Chacun peut y mettre les images et les intentions qu'il veut, à condition qu'il renferme un peu de poésie. S'il n'est pas directif, si entre les mots on peut placer les siens propres, si entre les lignes on peut introduire ses phrases et ses réactions, il devient le texte même du lecteur.
J'éprouve beaucoup de plaisir à écrire, parce que j'ai l'impression de parler à quelqu'un qui m'a m'écouter et que j'entends respirer. Le droit à la parole est pour moi primordial. Je ne veux pas me laisser enfermer dans tel ou tel style ni être prisonnier d'un public, contrairement aux pièges que voudrait nous tendre par exemple la télé, cette télé où l'on est tellement pressé de ne rien raconter.
Savoir dessiner donne un pouvoir, mais aussi beaucoup de devoirs. On n'a pas le droit de se maintenir, la démagogie aidant, face à un public acquis, en lui ressassant indéfiniment ce qu'il veut recevoir. Quand on a ou croit avoir un don, on en est redevable vis-à-vis des autres.

Interview réalisée le 12 novembre 1993. Les illustrations sont extraites, avec l'aimable autorisation de leur auteur, de l'ouvrage dont il a été ici question: "Au revoir et encore merci", le Cherche Midi éditeur, 1993.

18:10 Publié dans Piem, humoriste | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : Interviews