23.11.2005
Michel VAUTROT : bravo l'arbitre!

Violence sur les stades et dans les tribunes, montée du hooliganisme, enjeux économiques souvent démesurés, surenchères dans les transferts de joueurs... le football professionnel est-il malade?
Pour tenter d'approcher d'un peu plus près l'univers complexe et mouvementé de ce sport-spectacle qui reste néanmoins très populaire, le point de vue d'un arbitre international peut apporter des lumières.
Cette interview date de 1989. Depuis, Michel Vautrot a raccroché les crampons. Son analyse n'en reste pas moins d'une étonnante actualité.
MC: Avant de pénétrer sur le terrain pour arbitrer une rencontre de football, comment vous mettez-vous en condition? Comment préparez-vous vos matches?
M. Vautrot: Ma préparation repose sur un entraînement physique régulier et une bonne hygiène de vie. Pas question de rentrer tard le soir lorsqu'il faut arbitrer le lendemain! Statistiques à l'appui, un match représente en effet de 8 à 13 kilomètres parcourus sur le terrain pendant 90 minutes, voire plus en cas de prolongations.
Je cherche aussi à me mettre dans l'esprit du match, sans pour autant m'isoler du monde extérieur comme sont amenés à le faire les joueurs.
Même lorsqu'il est expérimenté, un arbitre reste un être humain, susceptible de commettre des erreurs. Il doit donc mettre toutes les chances de son côté pour appliquer au bon moment, si nécessaire, la bonne sanction. En l'espace de 90 minutes, cette décision "arbitrale" - je ne dis pas "arbitraire" - peut déterminer l'avenir non seulement sportif, mais aussi humain et financier d'une équipe, de tout un club.
Ma manière à moi d'aborder un match dans les meilleures conditions est tout simplement de rester au contact de la vie de tous les jours, de parler de la pluie et du beau temps. D'ailleurs, si le football m'a permis de découvrir presque le monde entier, il ne m'a pas fait vivre...
Oublier l'importance d'un match, c'est à mon avis la meilleure façon de le préparer. Pour moi, il n'y a pas de grands ou de petits matchs.
MC: Donnez-vous des consignes aux joueurs avant une rencontre?M. Vautrot: Avant le match, les joueurs sont généralement dans un état de concentration ou de pression tel qu'ils n'entendent même pas ce que vous leur dites. Hormis la feuille de match que les capitaines doivent venir signer dans le vestiaire des arbitres une heure avant la rencontre, les consignes de début de partie représentent donc un rite pratiquement inutile.
Pour ma part, je préfère agir sur le terrain, dès que l'occasion se présente, plutôt que d'avertir à l'avance: "Attention! Je vais sanctionner plus particulièrement telle ou telle faute!"
Quant aux rencontres de Coupe d'Europe, et aussi surprenant que cela puisse paraître, elles ne sont généralement précédées d'aucun entretien avec les capitaines ou les joueurs. À ce niveau de compétition, les joueurs sont tellement connus que, neuf fois sur dix, les arbitres ne procèdent à aucun contrôle d'identité.
MC: De par votre expérience de l'arbitrage, vous devez connaître la plupart des joueurs évoluant soit dans le championnat professionnel français, soit même dans les compétitions internationales. Ne vous arrive-t-il pas, de temps à autre, d'"épingler" à l'avance tel ou tel d'entre eux qui a la réputation de commettre, sur le terrain, des actes d'anti-jeu?
M. Vautrot: Il n'y a pas de certitude absolue dans le football. Tout dépend du résultat. Un joueur peut très bien s'être comporté de manière incorrecte au cours d'un match qu'il a perdu sur un coup franc douteux ou sur un penalty contesté, et être totalement différent aujourd'hui parce que le résultat tourne en sa faveur.
À ce propos, le regard des spectateurs n'est pas toujours le même que celui de l'arbitre. Certains joueurs ont une réputation de gentlemen... alors qu'ils sont roublards ou agressifs dès qu'ils se retrouvent la balle au pied.
De toute façon, un arbitre ne doit jamais pénétrer sur le terrain avec des a priori, en pensant aux antécédents sportifs de tel ou tel joueur. Il est vrai que certaines réputations sont bien établies et il y a intérêt à ne pas laisser le lait déborder sur le feu, surtout lorsque l'enjeu de la partie est très important. Mais il est du rôle de l'arbitre de diriger au mieux le match. Un point, c'est tout!
MC: Même s'il n'y a pas pour vous de grands et de petits matchs, tous n'exigent certainement pas de votre part une égale concentration.
M. Vautrot: Prenons deux exemples: la finale de la Coupe de France et le match que des gamins disputent pour la phase finale de leur championnat de district. L'arbitre doit accorder la même attention, dans la qualité de son arbitrage, à l'une comme à l'autre de ces deux rencontres.
Bien sûr, certaines parties sont plus difficiles à diriger, comme les matchs "couperets". Mais dans tous les cas, l'arbitre doit garder le calme tout en faisant preuve d'autorité pour que le jeu ne dégénère pas. C'est sur ses épaules que repose également la qualité du match. Cette responsabilité, il ne s'en acquittera qu'en faisant respecter le plus et le mieux possible les règles du jeu... même s'il se voit contraint de siffler un penalty à la dernière minute de la partie ou d'expulser du terrain une vedette locale.

M. Vautrot: Un match de football dure 90 minutes, parfois plus en cas de prolongations. C'est pendant toute la partie qu'il faut être vigilant.
Il est néanmoins vrai que les premières minutes sont souvent décisives pour l'orientation globale du jeu. C'est pourquoi les arbitres adoptent généralement l'attitude suivante: sanctionner au début la moindre faute, quitte à desserrer la bride par la suite en laissant jouer l'"avantage".
MC: Le rôle de l'arbitre est non seulement de faire respecter les règles du jeu, mais aussi d'être le 23e homme sur le terrain. À ce titre, il participe pleinement à la beauté du spectacle...
M. Vautrot: On parle toujours de l'arbitre quand ça va mal. Lorsque le match est réussi et agréable à regarder, on ne pense qu'à féliciter les joueurs.
C'est vrai! Le football n'a pas été inventé pour les arbitres. Et pourtant, on s'est vite rendu à l'évidence que ce sport n'était pas possible dans eux.
De grâce! Arrêtons de présenter l'arbitre comme un ennemi, comme un empêcheur de jouer en rond! Son rôle ne consiste pas à être "contre" les joueurs, mais à leur permettre de (mieux) s'exprimer.
L'arbitre a pour fonction de protéger le jeu et les joueurs. C'est un partenaire à part entière et -pourquoi pas?- un ami. Un ami? Qu'est-ce à dire, sinon quelqu'un avec qui on peut avoir occasionnellement des prises de bec, mais qui surtout répond "Présent!" lorsque le malheur est à votre porte et qu'il faut vous tirer la tête hors de l'eau.
La plus belle récompense que je puisse recevoir au terme d'un match que je viens d'arbitrer, c'est la poignée de main du capitaine et des joueurs de l'équipe qui a perdu.
MC: Parlez-vous avec les joueurs en cours de match?
M. Vautrot: Moins l'on parle, mieux c'est! C'est en tout cas un principe qu'on nous enseigne, mais je ne l'applique pas personnellement. Je suis en effet un grand bavard. C'est ma nature.
Il est vrai que l'autorité, y compris dans le football, est vécue différemment aujourd'hui. Elle s'exprime de manière plus humaine, plus persuasive.
Je suis de ceux qui pensent que, dans la vie, on n'a pas besoin d'une carte ou d'une étiquette pour prouver ses capacités. Rien ne sert de se retrancher derrière une fonction.
MC: Quelles sont, à votre niveau plus particulièrement, les qualités que doit avoir un arbitre?
M. Vautrot: Le métier, la compétence... ce qui ne s'acquiert que par le travail.
L'arbitre doit aussi être homme de communication, avoir des qualités de psychologue. Il ne doit pas se contenter de faire appel à son autorité d'"homme en noir". Il doit expliquer son rôle et ses décisions.
J'ajoute que si l'arbitre doit avoir bien évidemment une excellente vue, le sens du placement et de l'anticipation en cours de jeu, il est préférable qu'il ait également de faibles qualités auditives! En effet, il vaut mieux pour lui de ne pas tenir compte des railleries et plaisanteries de bas étage dont il fait parfois l'objet. De toute façon, ces quolibets n'honorent pas ceux qui en sont les auteurs.
MC: Ressentez-vous parfois de la rancoeur?M. Vautrot: Je préfère ne retenir du football que les bons moments qu'il m'a fait et continue de me faire connaître. Il n'empêche que l'on peut se demander pourquoi le représentant de l'autorité dans le football est parfois pris pour un guignol pouvant devenir la risée de tout un public.
MC: Ne s'agit-il pas des jeux du cirque modernes?
M. Vautrot: Peut-être. Avec l'inévitable mise à mort! Mais pourquoi devrait-on banaliser le fait que l'arbitre soit le premier incriminé dès lors qu'un match tourne mal? Comment se fait-il que des responsables de club, qui occupent souvent des postes-clés dans la vie quotidienne, s'abaissent tout à coup à agresser verbalement un arbitre? Le football n'est quand même qu'un jeu!
MC: Vous arrive-t-il de commettre des erreurs d'arbitrage?
M. Vautrot: Comment pourrait-il en être autrement? L'important est alors de reconnaître ses erreurs et de ne pas chercher à se rattraper en fermant les yeux sur la faute suivante. En arbitrage, on ne peut pas compenser une mauvaise décision par une autre mauvaise décision. Deux erreurs d'arbitrage ne s'annulent pas, bien au contraire!
MC: Comment vous faites-vous comprendre des joueurs dont vous ne parlez pas la langue?
M. Vautrot: Nous appliquons un code d'arbitrage universellement reconnu. Le bras levé, par exemple, signifie un coup franc indirect. Quant aux cartons jaune et rouge, ils font presque partie maintenant du langage courant.
Avec l'expérience de l'arbitrage, on sait aussi comment interpréter telle ou telle réaction, même si la parole n'est pas jointe au geste.
Rien qu'à voir le faciès d'un joueur russe, pour ne citer que ce cas, après une décision le concernant, il n'est pas difficile de comprendre s'il veut vous faire les honneurs de la Place Rouge ou si, au contraire, il meurt d'envie de vous expédier vers une mine de sel!
MC: Vous est-il arrivé de subir des pressions destinées à influencer votre arbitrage?
M. Vautrot: Avant un match, tout le monde vous caresse dans le sens du poil. Mais je puis affirmer que je n'ai jamais reçu la moindre proposition visant à influencer mon arbitrage en faveur de telle équipe, donc aux dépens de l'autre.
Il m'arrive seulement de recevoir des souvenirs qui me sont remis lors de matchs internationaux. Ce sont des marques d'hospitalité qui me touchent réellement et dans lesquelles je vois les "décorations" de ma longue carrière d'arbitre.
MC: Contrairement aux traditions du rugby, le football ne connaît pas la "troisième mi-temps". Pourquoi?
M. Vautrot: Il est vrai que le football, au plus haut niveau, a perdu le sens de la fête. C'est tout juste si le capitaine de l'équipe gagnante vient vous serrer la main au coup de sifflet final. Même les joueurs entretiennent peu de contacts entre eux. Dès la fin du match, chacun repart au plus vite chez lui. De nos jours, aux divers échelons du professionnalisme, le football est devenu une activité économique, une affaire de gros sous. Personnellement, je regrette cette situation. Mais c'est ainsi et il faut bien vivre avec son temps. Entretenir l'amertume ne servirait à rien.

M. Vautrot: Naturellement! Le football professionnel est lié au business. Il repose sur des investissements, semblables à ceux d'une véritable entreprise, qui doivent être amortis, rentabilisés. Moralité: il faut gagner. Gagner à tout prix! Les rencontres deviennent réellement vitales pour les clubs. Pour cette raison, une pression est exercée sur les joueurs, les entraîneurs, les arbitres, le public. Et la surenchère dégénère parfois en violence.
Une telle intrusion de l'argent porte un coup fatal au plaisir de jouer. Comme il suffit de gagner, quelle que soit la manière, on se contente de préserver le résultat dès que l'on a pris l'avantage. Le match devient terne, voire insipide. La qualité du spectacle s'en ressent.
MC: Êtes-vous déçu par le football tel que pratiqué de nos jours?M. Vautrot: On peut regretter en effet un certain état de fait. Il faut donc être lucide, mais sans pour autant être ingrat.
Je compte dans le football français et international de très nombreux amis. Et puis, si j'ai un métier pour "gagner ma vie", c'est à l'arbitrage, donc au football, que je dois d'avoir découvert "la" vie.
17:35 Publié dans Michel Vautrot, arbitre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note

