21.11.2005

Marcel THOMAS, collectionneur d’étoiles


Discret il fut, discret il est resté.
Marcel Thomas fut un obscur du déclic photographique. Il aura pourtant, quarante-cinq années durant, engrangé une étonnante moisson de portraits de stars, tous arts confondus.


« Ce sont les étoiles, tout là-haut, qui gouvernent nos existences. »

Marcel Thomas aurait-il fait sienne, en l’adaptant, cette maxime de Shakespeare? Sa vie, quoi qu’il en soit, se sera déroulée sous le double signe de la célébrité et de la discrétion: célébrité des monstres sacrés de la scène et de l’écran qu’il aura, avec un incroyable aplomb, maintes fois abordés; discrétion de cet insatiable de la photo, uniquement soucieux d’enrichir ses albums de portraits glanés dans le vaste monde du star-system, comme d’autres collectionnent les autographes ou les papillons.
Apparemment, rien ne préparait Marcel à ce jeu de poursuite grandeur nature, habituellement réservé aux reporters aguerris ou aux paparazzi. Rien, sinon une vague prédisposition pour la chose théâtrale et une première initiation au maniement de la « boîte carrée », lors des « 21 jours » que tous les futurs bidasses devaient effectuer avant le véritable enrôlement.
Lorsque notre photographe du dimanche débarque à Paris, un certain jour de 1945, il n’a de pratique de la « mise en boîte » que quelques photos de famille réalisées avec son Kodak 6 ½-11 et des clichés de maisons de Fresnois-la-Montagne, son « patelin » d’origine où il n’y avait, se rappelle-t-il, que trois voitures et un seul appareil photographique: le sien.
Ajoutons des portraits de militaires, compagnons de manœuvres et d’infortune pendant la Guerre de 39-45, ainsi qu’un semblant de reportage sur les quais de Seine, esquissé lors d’une escapade parisienne en 1937, et le compte sera bon.
Quelque indice commence toutefois à révéler un talent sous-jacent: se rendant au travail, que ce soit à l’usine sidérurgique de Longwy avant la mobilisation de 1939, ou dans l’atelier parisien de confection où il est employé en 1946, une année après son retour de captivité, il ne part jamais sans son boîtier, au cas où! Et le hasard, ou je ne sais quel destin, est parfois bon conseiller.

Pour l’autodidacte de la photographie qu’est Marcel Thomas, la période de 1949 à 1953 sera particulièrement féconde. Début juin de chaque année, se déroule aux Tuileries la célèbre Kermesse aux Étoiles où défilent les artistes français et étrangers, occasion rêvée, convenons-en, pour un "chasseur de têtes" de constituer ou enrichir sa galerie de portraits.
Pour quelle raison? Poussé par quel instinct ou quelle « folie »? Marcel Thomas fréquente immédiatement ce plateau de rêve, guettant le passage des célébrités du grand écran. Pour autant que notre ami s’en souvienne, le comédien mexicain Pedro Armendariz sera le premier de la liste. Ce sera effectivement le début d’une longue, très longue série où prendront place, au fil des années des centaines, sans doute même des milliers de visages célèbres.
Une seule méthode pour Marcel Thomas et elle sera la bonne: il s’approche des stands aux autographes et, lorsque prend fin la séance d’écriture et de sourires plus ou moins convenus dispensés alentour, crânement, naïvement dirions-nous, il tente également sa chance: « Je suis un admirateur. Permettez-vous que je vous prenne en photo? Je ne suis pas un professionnel, mais j’aimerais tant que vous figuriez dans mon album. »

Et voilà! Le tour est joué. Pas plus difficile que cela! Notre collectionneur repart avec son nouveau butin. Progressivement, il affinera la technique, sans y mettre la moindre filouterie pour parvenir coûte que coûte à ses fins. En voulez-vous la preuve? Ses autres terrains de chasse seront la Comédie-Française, puis Pleyel, puis le théâtre des Champs-Élysées. Les présentations sont toujours aussi simples et spontanées, « sans aucune idée derrière la tête » (comprenons: sans intention d’exploiter subrepticement, dans un but commercial, les clichés): « Permettez-vous, Madame, que je vous prenne en photo? »
On connaît maintenant la suite, à cette nuance près que les directeurs et administrateurs des plus grandes salles parisiennes, du "Français" à l’Opéra, de l’Olympia au Marigny ou aux Bouffes-Parisiens, ouvrent désormais toutes grandes leurs portes à celui qu’ils baptiseront plus tard le « doyen des photographes ». Ils l’invitent même aux générales, lui réservant autant que possible le meilleur strapontin ou les « bonnes marches » des corbeilles (les plus proches à la fois de la scène et de la sortie, permettant de déguerpir dès la fin du spectacle pour se précipiter en coulisses où à la porte des loges des artistes). Elvire Popesco, Ramon Novaro, Edwige Feuillère, Piaf, Denise Grey, Brigitte Bardot, Michèle Morgan, Maria Callas, Charlie Chaplin, Jean Gabin, Pavarotti, Johnny Halliday, Louis Armstrong, Sidney Bechet, Brel, Brassens, Aznavour, Gainsbourg, Rostropovitch, Hemingway, Elvis Presley, René Clément tournant Gervaise (pour ne citer que ces quelques exemples choisis presque au hasard) font ainsi leur entrée dans les albums de Marcel Thomas. Images volées? Certainement pas. Instantanés pris à la sauvette? Sans doute, quand il est impossible de faire autrement. Mais toujours les portraits captés par l’objectif portent la marque d’un réel respect, voire d’une étrange complicité que Marcel Thomas, aujourd’hui encore, se risque à appeler « amitié ».

Le succès et l’expérience aidant, le jeu de poursuite devenant de plus en plus grisant, l’incorrigible chasseur de portraits va peaufiner sa technique d’approche. Les loges et coulisses des théâtres ne lui suffisent plus, aussi fertiles soient-elles. Il faut aller maintenant au devant de l’information, pour savoir où réside, où passera telle ou telle vedette lors de son séjour parisien. La passion du collectionneur ne se caractérise-t-elle pas par une perpétuelle insatisfaction?
Marcel Thomas se constitue alors un carnet d’adresses et son réseau d’informateurs: les voituriers, les chauffeurs de maître, les réceptionnistes (la clé de la chambre 73 est dans la « boîte à sel »: Monsieur Untel est donc sorti!). Ajoutez à cette mine de renseignements les pages spectacles de France-Soir, les coups de téléphone des copains chasseurs d’autographes, et voici notre Marcel enfourchant illico son vélo pour se rendre à la porte de tel hôtel, titillé par le tenace espoir d’ajouter une nouvelle star à son hit-parade secret.
Des noms? La liste serait démesurément longue, de Colette à Simenon ou Agatha Christie, de Sardou « tout gamin » à Nana Mouskouri (« Impossible de lui faire enlever ses lunettes: elles font partie de son personnage! ») ou Patricia Kaas (« Ah! Ces jeunes chanteurs d’aujourd’hui, dès qu’ils ont sorti un disque, ils deviennent emmerdants! »), de Gary Cooper ou Greta Garbo à Montgomery Clift ou Ava Gardner, de Rubinstein à Karajan (« lui aussi hautain, presque méprisant! »), de Grace Kelly à Mendès-France ou au petit-fils de Jules Verne, sans oublier celle qui deviendra reine d’Angleterre sous le nom d’Elisabeth II et que le vrai-faux reporter, de plus en plus enhardi, se permettra de héler des gradins d’un hippodrome parisien pour obtenir un meilleur cadrage.
Bien sûr, il y aura des échecs, dont certains resteront pour Marcel Thomas le regret de sa vie: le célébrissime clown Grock (« J’étais pourtant à quelques mètres de lui. Comment ai-je pu être bête à ce point pour le manquer? »), les Beatles (et rebelote pour la litanie d’auto-insultes, alors que Bruno Coquatrix était un ami et qu’il suffisait de le suivre) et surtout l’éblouissante Marilyn qui manque cruellement à l’appel.
Il est bien loin ce temps où le jeune Marcel, alors âgé de 15 ans, allait travailler en usine. Réfugié dans la solitude de son petit deux-pièces de la rue Séguier, le photographe a rangé son appareil au fond d’un tiroir. De graves problèmes de santé lui interdisent de sortir le soir, à l’heure où tous les spectacles prennent vie. La vue elle-même a baissé, mais le regard reste vif, presque malicieux, illuminant un visage où s’affichent de belles bacchantes à la Brassens: « Ah! Brassens! Lui aussi un copain. On m’a même pris une fois pour lui, au point de me demander un autographe. Je me suis bien entendu exécuté, mais en guise de signature, j’ai dessiné au bas de la photo du chanteur un appareil photographique. Puis, rendant le précieux trophée à l’admirateur, je lui ai dit: - Vous voyez, je vous ai bien eu! »
Des anecdotes de cette veine, Marcel Thomas en a à revendre, chacune assaisonnée d’une bonne dose de détails insolites, sur fond d’une inconditionnelle admiration mêlée d’affection. Il vous raconte ainsi, l’émotion dans la voix, comment en présence John Wayne, il s’est trouvé tout à coup en panne de flash. Maudits soient ces satanés appareils et ceux qui les fabriquent! Et l’acteur américain, avec une stupéfiante bonhomie, de rassurer le malheureux photographe, de lui prodiguer même quelques conseils, avant de prendre la pose souhaitée une fois tout remis en ordre.
Autre souvenir merveilleux: le tournage de Casque d’or. Pourquoi Marcel erre-t-il par là? Par quel passe-droit est-il accepté, non pas une fois, mais durant une bonne partie des prises de vue? Comment dit-on? La chance sourit aux audacieux. Toujours est-il que la moisson sera bonne: Simone Signoret, Serge Reggiani, Loleh Bellon, avec en prime cet aparté de « Casque d’or » en personne: « Mais on te voit partout, toi! »
Comment ne pas mentionner également la divine Marlène Dietrich? ’émotion se teinte ici d’amertume: « Elle sortait du Ritz, vêtue d’une ravissante robe rouge, portant un chapeau blanc, des chaussures et des gants blancs. Je l’ai photographiée ainsi. Mais pourquoi ai-je négligé le petit groom qui la précédait, une corbeille de fleurs dans les bras? J’aurais dû reculer un peu pour prendre l’ensemble de cette scène au lieu d’un plan rapproché sur le seul visage de Marlène. »
Avec son langage bien à lui, tantôt musclé, tantôt d’une surprenante candeur, Marcel Thomas se remémore un nouvel épisode de sa saga photographique, particulièrement révélateur de sa stratégie: « Je voulais photographier Barbara Hendricks sortant d’une émission télévisée. M’approchant d’elle dans la rue, je suis aussitôt intercepté par un garde du corps qui veut s’interposer: - Monsieur, lui dis-je aussitôt, je ne vous ai pas adressé la parole. C’est à Madame que je veux parler. Elle me répondra si elle veut et ce qu’elle voudra! Puis, m’adressant alors à Barbara Hendricks:- Madame, puis-je vous photographier? J’ai déjà un portrait de vous, mais il ne me plaît pas. Elle me répond immédiatement: - Avec plaisir! Je vous en prie, Monsieur. Je prends donc la photo, puis une seconde par précaution, remercie la cantatrice et me tourne finalement vers le garde du corps: - Vous voyez, Monsieur! Ce n’est pas plus compliqué que cela. »

Il est difficile d’imposer une limite à cette cascade de péripéties et d’instantanés, d’autant qu’à ce stade de la confidence, nous n’en sommes toujours qu’aux premières pages des nombreux et épais albums de Marcel Thomas. Impossible toutefois de ne pas faire figurer, dans ce défilé de la mémoire, l’extraordinaire, l’irremplaçable Môme Piaf: « J’ai pu la voir lors de l’une de ses dernières représentations. Elle était très malade et ne pouvait s’approcher du micro qu’aidée par une infirmière. Celle-ci la tenait par les épaules et venait la rechercher au terme du récital. Jamais je ne me serais permis de la photographier dans cet état. Sa vie privée, d’ailleurs, ne m’intéressait pas. L’une des seules photos que j’aie d’elle la représente sortant du théâtre, un ours en peluche dans la main. »
Spectacle bouleversant de tendresse, en effet, au travers duquel Marcel Thomas apparaît tel qu’en lui-même, sans forfanterie, sans la moindre manigance, guidé par sa seule passion de collectionneur d’étoiles, ignorant tout de l’exploitation lucrative qu’il aurait pu envisager de sa volumineuse photothèque, toujours surpris de la « gentillesse » que les plus grandes vedettes du spectacle ont pu lui manifester.

(décembre 1996 - ce texte a été partiellement repris dans l’ouvrage Portraits de stars)

Marcel Thomas s’en est allé au-delà des étoiles en 1990. Grâce à la perspicacité et à la ténacité de son ami Gérard Gagnepain, il est sorti de l’anonymat et deux recueils de photos ont vu le jour:
- Portraits de stars, Sélection du Reader’s Digest, 1996, 224 pages
- Chasseur d’étoiles, éditions du Chêne, 2002