28.11.2005

Marcel Lopès, inventeur



Habitué du célèbre Concours Lépine, ce "p'tit" mécanicien d'Aubervilliers collectionne les inventions de son cru. Entre autres "services rendus à la cause du progrès", il a mis au point une technique de freinage en catastrophe qui risque de révolutionner le monde de la construction automobile. Excusez du peu!

(ce reportage date de mars-avril 1990)

C'est bien vrai! Ce n'est pas une coquetterie de sa part. Marcel Lopès est incapable de vous dire le nombre de médailles et autres distinctions qu'il a accumulées depuis 1933, date de sa première participation -et déjà médaille d'or!- au Concours Lépine.
Dans le lot, il est une une récompense à laquelle il tient plus que tout et qu'il arbore sans fausse modestie au revers de sa veste: la Croix d'Officier de l'ordre du Mérite de l'invention, pour "services éminents rendus à la cause du progrès" (Bruxelles, décembre 1976).
Sinon, dans le minuscule bureau du garage qu'il partage avec ses chats (et son comptable!) à Aubervilliers, on ne sait où porter le regard tant les murs sont tapissés de diplômes, les uns jaunis par le temps, les autres encadrés depuis peu: Grand Prix du Conseil municipal de Paris à l'exposition des travaux et chefs-d'oeuvre d'habileté professionnelle, Médaille d'Or au Concours d'inventeurs de Monaco, Médaille d'Or avec félicitations du jury au Salon international des inventeurs de Bruxelles, Croix de Chevalier de l'Ordre du Mérite, de la Recherche et de l'Invention, membre de l'académie des Sciences de Chieti (italie), etc., sans oublier évidemment les Médailles d'Or, d'Argent ou de Vermeil reçues moult fois au Concours Lépine depuis plus de cinquante ans.
Ce mécanicien de 81 ans continue de superviser lui-même la marche de son garage. Mais entre les clients tous plus pressés les uns que les autres, la dépanneuse à appeler de toute urgence pour remorquer un véhicule accidenté, la pile de papiers-factures-prospectus-revues qui s'amoncelle sur le bureau, une ribambelle de chats qui jouent les jaloux et miaulent tout ce qu'ils savent dès que la porte de l'armoire laisse passer une bonne odeur de chair tendre, le téléphone qui n'en finit pas de sonner, notre génial trouve-tout n'a pas encore réussi à inventer la journée de 48 heures! Et pourtant, dans ce pêle-mêle d'occupations tous azimuts, on perçoit aisément où Marcel Lopès met ses priorités. Avec l'aide d'un ou deux compagnons, les affaires du garage suivent leur petit bonhomme de chemin. Et pendant ce temps...
- Puisque vous m'avez fait l'amitié de me rendre visite, vous allez voir ce que vous allez voir! Une merveille, je vous dis! Vous n'en croirez pas vos yeux.
Voyons donc!
Mais non! Pas tout de suite. Avec un art consommé du suspense, notre hôte s'en va trifouiller dans son armoire mécanique, tout en écartant d'une main un collier anti-puces, une boîte de ron-ron, le diplôme version 1989 -une Médaille d'Or, comme par hasard!- du Concours Lépine et une liasse de papiers dont il est, à coup sûr, le seul au monde à connaître le classement: 2 500 coupures de presse qui parlent... devinez de qui! Eh oui! Cet homme impeccablement cravaté se tenant aux côtés de son Altesse Sérénissime le Prince de Monaco, c'est bien lui, le "p'tit" mécanicien d'Aubervilliers, qui n'a pour tout bagage que son certificat d'études. Et là, c'est encore lui, représentant fièrement les couleurs de la France au Xe Salon international des Inventeurs de Bruxelles.
Une pause, le temps de reclasser vaille que vaille toute cette avalanche d'éloges, et le moment est venu de découvrir enfin "la" merveille qui a fait couler tant d'encre dans le monde des inventeurs.

 

Précautionneusement, sur un coin de bureau préalablement dégagé et essuyé du plat de la main, Marcel Lopès installe la toute première de ses inventions, imaginée et construite en 1926, alors qu'il n'avait que 17 ans.
Merveille des merveilles, en effet, que cette mécanique parfaitement huilée dont les minuscules rouages se mettent comme par enchantement en marche, sans un bruit, sans à-coups, sous la seule action de l'air comprimé. Pas la peine de demander: "À quoi ça sert?", les explications -pas le secret!- de la fabrication font partie de la visite:
- Longueur hors tout: 380 mm; largeur hors tout: 180 mm; hauteur: 280 mm; poids: 3 kg 400. Construction entièrement à la main, sans aucune machine-outil ni aide extérieure, avec uniquement des matériaux de récupération: bronze, acier, plomb, étain, boîtes en fer-blanc, feuille de zinc, embouts de pompe de bicyclette, baleines de parapluie, valves de roues d'automobile, élastiques, un robinet à gaz, un bouchon de lampe à acétylène, etc. Alésage: 16 mm. Course: 30 mm.

 

La caractéristique de cette machine est son fonctionnement à double effet, à air comprimé. Marche avant et marche arrière par "reversion" automatique. Vitesse réglée par un régulateur centrifuge à boules, équipé d'un balancier.
Comprenne qui pourra! Toujours est-il que cette petite mécanique qui semble tout droit sortie d'un univers à la Jules Verne a par la suite inspiré de nombreux perfectionnements techniques dans la machine à vapeur des temps modernes. Mais à l'insu de notre jeune prodige... En effet, celui-ci n'entendait rien à l'époque au dédale administratif des dépôts de brevets. Et il fut ni plus ni moins victime du piratage. À bon entendeur, salut! La reconnaissance officielle du Concours Lépine modéra-t-elle cette amertume? Sans doute. Et pourtant, une revanche restait à prendre.
Pour faire savoir à qui voulait bien l'entendre que c'était bien lui, et personne d'autre, l'inventeur de la "distribution à double transfert et à double échappement par tiroir cylindrique", il a lancé le défi suivant aux ingénieurs, techniciens et mécaniciens du monde entier: une prime de 500 000 millions de centimes ("jusqu'à épuisement de tous ses biens") sera offerte à celui qui réalisera une autre "locomotive" en tous points identique à la sienne et dans exactement les mêmes conditions (construction à la main avec matériaux de récupération).
- À ce jour, 5 639 candidats s'y sont cassé les dents! Et j'attends toujours... De toute façon, quand je jugerai le moment venu, je ferai don de mon invention -et de son secret de fabrication- aux Arts et Métiers.
Pendant ce temps, la petite merveille continue d'épater quiconque l'approche. Et en tout premier lieu, son inventeur!
Puis il y eut d'autres trouvailles, d'autres brevets: appareils de levage, jauge universelle à signal lumineux pour réglage précis et mise au point rapide des moteurs à essence, appareil à signal lumineux pour vérification et réglage des pompes à injection sur moteurs diesel, etc.

 

La dernière invention en date du mécanicien d'Aubervilliers risque de révolutionner le monde de la construction automobile. Il s'agit d'un dispositif intégral de sécurité (D.I.S.) en cas de défaillance, sur un véhicule, du maître cylindre de freins, du servofrein, d'un étrier, d'un cylindre récepteur, d'un correcteur, etc., ou bien en cas de rupture d'une tuyauterie d'alimentation d'huile dans le circuit hydraulique de freinage.
En clair: vous conduisez votre véhicule et, soudain, la pédale de frein ne répond plus. Vous appuyez jusqu'au plancher... et votre voiture continue sa course folle vers l'obstacle inévitable. Le dispositif mis au point par Marcel Lopès et déjà testé expérimentalement sur quelques voitures permet au conducteur d'arrêter en catastrophe son véhicule. La rupture accidentelle des freins est en outre signalée aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur du véhicule par un avertisseur sonore et des voyants lumineux. Dernier avantage très appréciable: l'ensemble du dispositif de sécurité est commandé automatiquement pas la pédale de frein.
Bref, les risques de carambolage sont réduits au minimum, voire supprimés. Le véhicule endommagé obéit au contrôle de son conducteur. L'irréparable a pu être évité et l'accident -souvent mortel- est écarté.
Quant à savoir laquelle de ses deux inventions -la locomotive et le D.I.S.- Marcel Lopès préfère... aucune réponse! Allez donc comprendre ce qui se passe dans la tête d'un inventeur!