25.11.2005

Jean HAMBURGER raconte aux jeunes "la plus belle aventure du monde"




Médecin et chercheur, le professeur Jean Hamburger (1909-1992) fut successivement chef de clinique en 1936, médecin des hôpitaux en 1945, agrégé en 1946, médecin de l'hôpital Necker en 1949 et professeur de clinique néphrologique de 1958 à 1982. Il a également dirigé un laboratoire de recherches de l’INSERM et du CNRS sur le rein et l'immunologie de greffe.
Fondateur et vice-président de la Fondation pour la recherche médicale, membre (1974) puis président (1981-1982) de l'Académie des sciences, membre de l'Académie de médecine (1975), membre ou docteur honoris causa de nombreuses académies étrangères, il fut le créateur du concept de réanimation médicale (1953) et de la discipline qu’il a proposé de nommer néphrologie, étude du rein normal et des maladies du rein. Il réalisa, avec son équipe de chercheurs de l'hôpital Necker, le premier rein artificiel français (1955) et les premières greffes de rein réussies (entre faux jumeaux en 1959 et entre non-jumeaux en 1962).
Auteur d’une série d'essais et oeuvres littéraires, il a été élu à l'Académie française le 18 avril 1985, au fauteuil de Pierre Emmanuel et reçu sous la coupole le 16 janvier 1986 par Jean Bernard.
Dans "La Plus Belle Aventure du Monde" qu'il publia en 1988 (éditions Gallimard), il s'adressait plus particulièrement aux jeunes. Retraçant l'histoire de l'apparition de la vie et de l'espèce humaine sur la Terre, puis celle de la fabuleuse invention des sciences, il posait une question fondamentale: comment l'homme utilisera-t-il les ressources de son intelligence créatrice? Parvenu à une étape décisive de son "aventure", il peut en effet être à l'origine des plus grandes merveilles comme des pires catastrophes. Se laissera-t-il griser par sa puissance et emporter par ses passions incontrôlées en jouant à l'apprenti sorcier? Ou bien acceptera-t-il de "donner un sens à sa vie" en privilégiant la sagesse et la justice? C'est à lui qu'appartient la réponse.

(Cette interview date de mai-juin 1989)

MC: Professeur, vous êtes l'auteur de nombreux ouvrages à caractère scientifique et philosophique qui ne s'adressent pas, a priori, aux jeunes lecteurs. Pourquoi tout à coup cette parenthèse avec "La Plus Belle Aventure du Monde"?
Jean Hamburger: Dans l'un de mes livres, j'ai écrit que l'avenir du monde est entre les mains des instituteurs, des enseignants. Or je constate que l'histoire de l'homme et les connaissances biologiques prises globalement sont souvent enseignées d'une manière abstraite et peu attrayante, surtout dans le cycle secondaire. On ne sait pas très bien raconter aux jeunes l'explosion des connaissances qui ont fait apparaître une image complètement transformée de l'homme et des liens qui l'unissent aux autres êtres vivants ou aux êtres inanimés.
Dans un autre ouvrage [Demain, les autres] publié en 1979, j'avais intitulé l'un des chapitres: "Enfant de l'homme, étonne-toi, étonne-toi!" Je suis sensible à la nécessité, non seulement de relater aux enfants l'histoire de la vie, mais encore de leur communiquer l'enthousiasme que le biologiste peut ressentir face à l'organisation de cette vie.

MC: Vous a-t-il été facile de trouver un langage à fois adapté aux jeunes et ne trahissant pas la complexité des connaissances scientifiques?
Jean Hamburger: J'ai toujours pensé que l'on pouvait très bien parler des connaissances scientifiques un utilisant les mots de tous les jours. Je déplore cette tendance, souvent néfaste à mes yeux, qu'ont les spécialistes, en quelque domaine que ce soit, de se créer un langage ésotérique. La médecine, est, à ce sujet, un bon exemple. Pourquoi employer, quand on parle d'une maladie, le mot "pathogénie"? Ou bien "physiopathologie", alors que l'on peut dire "mécanisme"? Ou encore le mot "étiologie" pour "cause de maladie"? Pour être compris par un adolescent, mon exposé devait donc être expurgé d'une terminologie trop technique.

MC: Votre tour d'horizon des connaissances scientifiques, et plus particulièrement biologiques, présente toutefois une telle densité de contenu que sa lecture peut être profitable aussi bien aux adultes qu'à des jeunes.
Jean Hamburger: Cette remarque m'a été faite à plusieurs reprises. J'y vois la preuve que les adultes ont souvent besoin, eux également, de mieux connaître les merveilles de notre grande aventure humaine. Il n'en demeure pas moins vrai que le livre a été écrit d'abord pour des jeunes de 12-16 ans.

MC: Pas tout à fait l'âge de vos petits-enfants?

Jean Hamburger: Ils ont en effet respectivement dix et sept ans. Ils ont toutefois lu mon livre, avec l'aide de leurs parents [France Gall et Michel Berger], et ont semblé très intéressés. Mais sans doute est-ce aussi par fierté que l'auteur soit leur grand-père!

MC: L'aventure de l'homme est, selon vous, composée de deux "moitiés": d'une part, la découverte progressive des capacités d'invention et de création de l'intelligence humaine; d'autre part, le combat de la recherche du bien et de la justice contre les instincts primitifs. Plus que juxtaposées, ces deux "moitiés" du progrès humain ne sont-elles pas plutôt imbriquées, constituant un même tout?
Jean Hamburger: Je me suis longuement exprimé sur ce sujet, en particulier dans mon livre La Raison et la Passion. L'un des chapitres de cet ouvrage porte pour titre: "Passerelles". Le monde de la recherche scientifique et celui des passions sont en effet reliés l'un à l'autre, même s'il est indispensable de ne pas les confondre, comme ont eu tort de le faire les Positivistes et les Scientistes qui prétendaient mettre sous le couvert de la science et de la connaissance rationnelle la totalité des expressions de l'âme humaine.
Pour ma part, je considère qu'une distinction essentielle sépare la démarche scientifique des autres merveilleux chemins de l'esprit humain: l'art, la notion de justice, la foi pour ceux qui l'ont, etc. Mais distinction ne signifie nullement cloisonnement.

MC: La science n'est donc pas possible sans la morale?
Jean Hamburger: Bien sûr que non! La science en elle-même n'a aucun caractère moral ou immoral, mais ses applications, en aval, doivent, quant à elles, obéir à la morale.
En aucun cas la science n'a en son pouvoir de définir les règles de la distinction entre le bien et le mal, entre le beau et le laid, entre ce qui est juste et ce qui ne l'est pas. Par contre, le rôle de la morale est d'intervenir dans les conséquences pratiques du progrès scientifique afin que celui-ci aille dans le sens d'un véritable progrès humain.
Le fait de travailler sur l'atome ne porte en lui aucune connotation de bien ou de mal. C'est seulement à partir du moment où l'on tente de mettre en application ces connaissances que le regard moral s'impose: les utilisera-t-on pour guérir le cancer, par exemple, ou bien pour fabriquer des bombes aux conséquences dramatiques que nous savons?

MC: Vous exprimez souvent votre "sentiment d'admiration émerveillée pour la puissance créatrice de la pensée humaine", surtout et de manière évidente en biologie. Par ailleurs, une crainte fondamentale est sous-jacente à chacune de vos réflexions: l'homme ne va-t-il pas se laisser subjuguer par la tentation de jouer à l'apprenti sorcier? Êtes-vous optimiste ou pessimiste sur le devenir de l'homme?
Jean Hamburger: Il suffit d'allumer son poste de télévision, d'écouter la radio ou de lire les journaux pour constater que l'harmonie du monde actuel est sévèrement menacée. Un regard de lucidité sur la situation de ce monde et les dangers auxquels il est exposé est d'une urgente nécessité.
Je ne souscris donc pas à l'optimisme béat de certains hommes du XIXe siècle qui annonçaient que la science résoudrait tous les problèmes. Quelqu'un par exemple comme Littré, auquel je viens de consacrer un ouvrage, ne cessait de prétendre que les progrès de la science devait entraîner la disparition des guerres, l'harmonie générale entre les peuples et l'établissement d'une société idéale. En réalité, la science a progressé, mais les guerres, les famines, les pollutions et autres menaces n'ont pas reculé pour autant.
Sans nécessairement tomber dans le pessimisme, je crains que l'homme ne soit sur une pente orientée, non pas vers le mieux - selon le postulat de Littré -, mais vers des dangers possibles. De surcroît, cette pente est inscrite dans la nature même de l'homme. Les hommes sont doués d'une intelligence extraordinaire et génératrice de puissance; mais ils portent aussi en eux,génétiquement, les mauvaises passions qui leur font commettre les pires sottises.
La science progresse, mais les passions sont restées les mêmes, sources d'un véritable guet-apens. Toutefois, l'homme a déjà démontré qu'il était capable de surmonter les dangers liés à la nature des choses. Ainsi, par exemple, son combat contre le choléra ou la peste. Il dispose d'assez d'intelligence pour venir à bout d'une situation débouchant sur le mal. Il lui faut pour cela prendre réellement conscience de l'enjeu et des dangers qu'il encourt.

MC: Par moments, vous définissez l'homme comme un "révolté"...
Jean Hamburger: L'homme doit tenir compte des lois biologiques éternelles auxquelles il obéit comme tout être vivant, mais il les considère comme immorales. La sélection naturelle qui a créé des millions d'espèces vivantes est le contraire même de ce que nous nommons la "morale": elle correspond à la mort du faible, à la victoire du fort... bref, à tout ce que nous détestons.
En dernière analyse, la morale consiste à dire: nous n'acceptons pas les règles qui nous ont précédés pendant trois milliards d'années et qui ont été à l'origine de l'extraordinaire expansion de la vie. L'homme se définit spirituellement comme un révolté contre une situation qu'il trouve en arrivant sur terre.

MC: Au nombre des passions privilégiant le bien, vous accordez sans conteste le primat à la justice. Pourquoi?
Jean Hamburger: La lutte contre l'injustice est peut-être le plus profond de nos élans moraux. Des élans qui, je le répète, sont le propre de l'homme et n'existent dans aucune des autres innombrables espèces vivantes. Des élans qui sont dans notre nature, mais nullement dans la nature des choses. Des élans qui sont donc une sorte de révolte et, par là, une somptueuse entreprise.

MC: La conclusion que vous apportez à toutes ces considérations peut se résumer en quelques mots: "Donner un sens à sa vie." Est-ce un message d'espoir du biologiste et philosophe que vous êtes en direction des jeunes qui, pour reprendre vos propos, sont "nés dans un monde touché par la folie"?
Jean Hamburger: Mon but n'a pas été en effet d'écrire ce livre uniquement pour raconter aux jeunes l'aventure de l'homme et ses émerveillements. J'ai cherché à leur donner les éléments d'une réflexion personnelle qui leur permettent de s'engager eux-mêmes, à leur tour, dans la défense de la communauté humaine.
Pour donner un sens à sa vie, il faut tout d'abord discerner clairement ses propres responsabilités au sein de l'aventure humaine, dans le conflit permanent entre la raison et la passion, entre la puissance et la morale.
Un choix personnel est inéluctable. Il n'est possible qu'à la condition d'une réelle prise de conscience de l'importance de l'enjeu. L'homme porte en lui, dans sa nature même, un piège qui peut l'entraîner vers la ruine. À lui de surmonter ces dangers, comme il l'a maintes fois prouvé au cours de sa merveilleuse aventure.

MC: Maintenant que vous avez cessé vos activités dans le domaine de la recherche biologique et médicale, vous consacrez beaucoup de temps à l'écriture. Est-ce une revanche tardive du philosophe sur le savant?
Jean Hamburger: Quoique retraité, je continue à recevoir régulièrement mes anciens collaborateurs qui viennent soumettre à la discussion de leur ancien patron les résultats de leurs recherches.
Par ailleurs, mes responsabilités au sein de l'Académie des sciences et de l'Académie de médecine ainsi que ma participation aux séances hebdomadaires de l'Académie française représentent pour moi beaucoup de travail.
Il n'empêche que je peux effectivement me consacrer à l'écriture beaucoup plus que par le passé. Quant à parler de "revanche", le mot est sans doute trop fort. Simplement, le plaisir que j'éprouve actuellement à exprimer dans mes livres ce que je pense m'était jusqu'ici interdit, par manque de disponibilité.
Mais le scientifique que je suis n'a pas à se plaindre. J'ai merveilleusement goûté la vie qui a été la mienne. J'ai connu des aventures médicales extraordinaires: rien artificiel, réanimation, greffe du rein... C'est bien ce même enthousiasme qui continue de m'animer et que je souhaite transmettre aux jeunes qui me liront.