27.11.2005
Jean-Louis VIARD: "Je suis un animal malade du Soleil."

Jean-Louis Viard est un artiste qui cultive, avec autant de talent, deux modes d'expression: d'une part, la peinture et la tapisserie; d'autre part, la gravure. D'un côté: l'exubérance de couleurs qui prennent leur source dans un "soleil écartelé aux horizons multiples"; de l'autre: des visions apocalyptiques qui rejettent, par-delà l'angoisse, l'enfer du quotidien, condamnant sans pitié les démons de notre société contemporaine.
Où donc est le véritable Viard? Artiste, décris-moi ton Soleil.
MC: Parcourant l'ensemble de votre oeuvre, on constate que vous opérez sur deux registres. Vos toiles et vos tapisseries chantent la vie, la sérénité, la sagesse, l'unité, le rêve peut-être... représentés par le thème du soleil. Vos gravures sont a contrario le reflet d'une société qui est marquée par l'angoisse et se désagrège en sécrétant sa propre mort. S'agit-il bien de la même inspiration, du même artiste? Y a-t-il un ou plusieurs Viard?
J.-L. Viard: Ce dualisme que vous mentionnez dans mon oeuvre est, à mon avis, le reflet de la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement.
Nous avons engendré une société, nous vivons à une époque où le meilleur côtoie le pire. l'homme a fait de formidables découvertes, mais il ne sait malheureusement pas les gérer. Il est capable de marcher sur la Lune, alors que la moitié du globe crève de faim. Il s'est façonné un mode de vie dominé par la consommation, mais il est de plus en plus submergé par des déchets qu'il ne sait pas comment éliminer.
Cette contradiction que je vis et subis comme quiconque m'irrite. Nous vivons en plein illogisme. C'est comme si l'on nous obligeait à marcher au plafond.
MC: Réglez-vous des comptes, dans vos gravures notamment qui témoignent d'un réalisme pour le moins inquiétant? Certes, vous n'étalez pas de sang à la une, mais vos visions cauchemardesques ne semblent déboucher sur aucun espoir.
J.-L. Viard: Il est vrai que mes gravures sont peu attractives pour les galeries, pour d'éventuels acquéreurs. Et pourtant, je ne voudrais pas être taxé de didactisme pédant. Je ne prétends donner de leçons à personne. Je suis simplement exaspéré de voir tant de possibilités de vie heureuse gâchées, tant de talents perdus, tant de bonnes volontés inemployées, et ce cri intérieur se traduit sur mes plaques de cuivre. On peut néanmoins dénoncer certaines réalités en essayant d'y mettre un peu d'humour pour éviter de tomber dans le désespoir. Je veux quand même croire que l'on pourra se corriger.
MC: Dans le même temps, portant notre regard sur vos tapisseries, nous constatons que le Soleil y est omniprésent, tel un horizon guidant constamment vos pas...
J.-L. Viard: J'accepte volontiers cette interprétation. Si je m'obstine, par exemple, à dénoncer les méfaits de la pollution, sans doute est-ce parce qu'elle vient obscurcir "mon" Soleil. Je ne puis me résoudre à cet état de fait.
Un tel constat n'a pour moi aucune connotation philosophique ou moralisatrice. Le Soleil est, à mes yeux, une source première d'inspiration dans la mesure où j'y puise d'abord mes émerveillements et mes jeux de couleurs. Quant à la signification pseudo-psycho-quelque chose de cette préférence, j'en laisse la responsabilité aux critiques dont c'est le métier de décrypter le pourquoi du comment!

MC: Quoi qu'il en soit, on peut au moins admettre que votre alchimie interne, à vous artistes, est peu banale. Vous détenez et cultivez un mode de communication par maints aspects moins trompeur que le langage ou le message écrit.
J.-L. Viard: Je ne souscris pas complètement à cette analyse.
Le don? Le talent inné? Qu'est-ce à dire? En réalité, nous n'avons pas encore rencontré de peintres géniaux à 5-6 ans, comme l'était, en musique, le jeune Mozart. Il est vrai que l'on peut admettre chez beaucoup d'individus une certaine inclination pour le dessin ou la peinture. Mais le talent est d'abord affaire de technique et de travail. De beaucoup de travail! N'a-t-on pas dit que le génie était une "longue patience"?
L'artiste n'est pas un être à part. Je puis être guidé par une idée de départ: un jeu de lignes, de taches, de couleurs... Mais entre cette "inspiration" et la réalisation, la marge est grande. Elle l'est d'autant plus que, pour reprendre l'expression de Dufy, "il faut souvent abandonner ce qu'on a envie de faire au profit de ce qui se fait". Il en est de même d'ailleurs dans tous les autres corps de métier.
MC: Nous voilà à cent lieues de la prétendue "liberté" de l'artiste, lequel n'évoluerait qu'en suivant sa seule intuition créatrice!
J.-L. Viard: Nous traînons en effet cette confusion depuis deux siècles, depuis l'ère du Romantisme.
La démarche des Romantiques était empreinte de narcissisme ("ma souffrance n'est pas la même que la vôtre"...). Chacun d'eux souhaitait affirmer sa particularité et, en réponse à cette attitude hautaine, provocante, la société s'est défendue par l'isolement des créateurs ou encore par le mépris.
Ce même mouvement, en peinture, est allé en empirant pour déboucher sur ceux que l'on appelle les "peintres maudits". En fait, la vie de bohème n'est qu'un vulgaire canular littéraire! Quelle est la "liberté" de l'artiste? Quelle responsabilité, tout d'abord, d'employer ce mot terrible : la liberté! Il faudrait pouvoir le définir avec précision. La "liberté" de l'artiste, avec toute la confusion qui imprègne ce mot, n'existe pas selon moi. L'histoire de l'art est avant tout une histoire de la "commande". L'artiste peintre est un ouvrier comme un autre!
MC: Que reste-t-il alors de la responsabilité de l'artiste?
J.-L. Viard: C'est vrai! L'artiste ne peut pas réaliser n'importe quoi n'importe comment. Il doit d'abord faire preuve de compétence, de technique professionnelle. Ici comme ailleurs, le savoir-faire ne s'improvise pas; il s'apprend.
Répondant à ce professionnalisme, celui qui passe commande à l'artiste est censé avoir la culture artistique nécessaire pour apprécier l'oeuvre qu'on lui remettra en échange de son argent.
Au Moyen-Âge, la trinité des pouvoirs - politique, économique, culturel - était assumée par des personnes ayant à peu près la même somme de connaissances. L'échange artistique était alors évident: celui qui passait commande et payait de ses deniers une oeuvre d'art était en mesure d'en reconnaître la véritable valeur, même si le talent de l'artiste dépassait parfois les strictes limites du contrat. Telle était la véritable liberté de l'artiste: c'est ce qu'il mettait "en plus"...
Actuellement, le divorce est malheureusement quasi total. L'élite politique est très proche de l'élite économique, mais elle ne correspond plus, à quelques rares exceptions près, à l'élite culturelle. La prétendue "politique culturelle" officielle n'est qu'un leurre et nous condamne à nous soumettre au pouvoir des galeries qui tendent à transformer l'artiste en industriel: ce dernier doit fournir tant d'oeuvres, en respectant tels délais. Une fois encore: où est la liberté de l'artiste?
Ne parlons pas des "autodidactes"! Pour un douanier Rousseau, premier et rare exemple d'autodidacte véritable, combien de succédanés douteux? C'est le règne de "Monsieur Bricolage": n'importe qui peut faire n'importe quoi!

MC: Réduisant le mode de communication de l'artiste à une relation de type commercial -"je peins, tu achètes"-, ne risquez-vous pas de banaliser le statut du créateur?
J.-L. Viard: Tel n'est pas mon propos. Un bon artiste est avant tout un bon professionnel qui a suivi une indispensable formation préalable et qui, pour autant que faire se peut, bénéficie de la reconnaissance de ses pairs.
En outre, l'artiste est, pour moi, un témoin de son temps, de sa société, du milieu dans lequel il vit. Rembrandt, par exemple, a peint dans la première partie de sa vie la bourgeoisie calviniste de son pays. Ensuite, après la "Ronde de Nuit", il s'est tourné vers les gens du ghetto juif. Traduisant la Bible, il témoigne d'une réalité sociale qui n'est plus celle du pouvoir.
Plus proches de nous, César et Arman représentent, dans leurs oeuvres, la société de consommation. Empilant des carcasses de voitures et de multiples objets cassés, ils traduisent en fait leur époque.
Certains artistes, notamment les peintres abstraits, peuvent sembler repliés sur leur seul monde intérieur. En réalité, je pense que l'on ne peut être un homme de l'Art que si l'on est partie prenante, y compris dans son expression artistique, du monde dans lequel on vit.
C'est à ce seul titre que l'artiste a un véritable rôle social, lequel est également sa raison d'être.
(interview réalisée en mai-juin 1992)
Éléments biographiques que le site
http://www.montmartre-aux-artistes.org/viard_jl/index.php...
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