25.11.2005
Jean-Claude CASADESUS : l'émotion au bout des doigts

"L'Art: un droit pour tous". À la tête de l'Orchestre national de Lille, Jean-Claude Casadesus met en pratique cette devise, portant la musique partout où elle peut être reçue. Pour lui, la musique est tout sauf frileuse. Sa vertu majeure est d'engendrer l'émotion partagée, de créer des passerelles entre les êtres, de susciter la communication. Comment résister à la curiosité de mieux connaître ce "militant du frisson pour tous"?
(Cette interview date de 1990 et a été publiée dans la revue "ACTION sociale et santé")
MC: Jean-Claude Casadesus, vous appartenez à une famille qui s'est illustrée dans la musique classique. Vous sentiez-vous "condamné" à vous engager vous aussi dans cette même voie?
JCC: Je suis issu, c'est vrai, d'une famille de musiciens. Pour ne citer que lui, mon grand-père paternel - le compositeur Henri Casadesus - avait décrété que je serais instrumentiste, puis chef d'orchestre. À l'âge de quatre ans, j'ai ainsi commencé à faire mes premières gammes sur un violon, encouragé également par un ami de notre famille, le chef d'orchestre Pierre Monteux, fondateur de l'Orchestre symphonique de Paris.
Conscients des difficultés du métier que d'aucuns souhaitaient me voir suivre, mes parents [Gisèle Casadesus et Lucien Pascal], eux-mêmes comédiens, me conseillaient plutôt une autre orientation.
Si les encouragements directs de mes parents n'allaient pas dans le sens des souhaits de mon grand-père, j'ai quand même profité du climat culturel qui régnait dans ma famille. Et advint ce qui devait arriver: je me suis remis à la musique tout seul, à l'âge de 12-15 ans, en cachette tout d'abord, puis en fréquentant les concerts. Plus tard, de 18 à 20 ans, j'ai choisi d'approfondir mes études musicales.
Pendant douze années, j'ai gagné ma vie comme percussionniste dans divers orchestres de variétés (Michel Legrand, Charles Trenet, Léo Ferré, Aznavour, Brel, Piaf...), tout en étant timbalier solo des Concerts Colonne et soliste au Domaine musical avec Pierre Boulez.
Finalement, j'ai commencé à l'âge de 30 ans mes études de chef d'orchestre. Je suis donc l'anti-enfant prodige par excellence! Je recherche en permanence des ouvertures sur des galaxies différentes. Le pluralisme, le métissage et la tolérance sont pour moi des sources d'enrichissement, à condition bien entendu que l'on n'y perde pas son identité propre.
MC: Vous avez composé de la musique de films et de scène. Pourquoi pas de musique classique?
JCC: C'est en effet un souhait. J'aspire aussi d'ailleurs à pouvoir un jour mettre noir sur blanc mes convictions. Mais, comme tout un chacun, je ne dispose que d'une seule vie, qui se raccourcit chaque jour davantage! Mon premier travail, c'est d'apprendre les partitions pour ne pas trahir les compositeurs que j'interprète.
MC: Au terme d'une répétition ou d'un concert, vous semblez être complètement exténué, "vidé"...
JCC: La direction d'un ensemble musical exige une extrême concentration et le souci de transmettre une impulsion à une centaine de personnes.
Le chef d'orchestre est un unificateur de respiration. Il doit tout anticiper, tout entendre "avant", tel un joueur de tennis qui analyse les coups de son adversaire pour prévoir sa propre stratégie.
La vie d'un orchestre repose sur une réelle complicité de tous ses acteurs, sur une intense transmission de pensée. Ce travail, à commencer par le chef d'orchestre, est très contraignant. Chaque métier a ses grandeurs, mais aussi ses inconvénients, ses servitudes.
MC: Diriger un orchestre est pourtant plus qu'un métier. Il faut aussi le talent!
JCC: La direction d'orchestre est un destin, un état, une philosophie. Il faut évidemment maîtriser les techniques artisanales de cette fonction, mais cela ne suffit pas. En plus des capacités musicales innées ou acquises, le "feeling" est indispensable.
Dans la profession que j'exerce, je pense qu'on ne peut faire l'impasse sur quinze à vingt ans de bagne avant de se voir décerner le brevet de débutant autorisé à continuer. C'est le tarif, le prix à payer.
J'estime que la maîtrise parfaite, ou proche de la perfection, d'une oeuvre requiert de longues années d'expérience. Une maturation est nécessaire, comme pour le vin. Ce n'est pas parce qu'un vin est bon naturellement qu'il peut être dégusté immédiatement.
MC: L'interprétation d'une oeuvre musicale est-elle placée sous votre seule et entière initiative? Ou bien avez-vous recours à une concertation, au moins occasionnelle, avec vos musiciens, avec vos solistes plus particulièrement?
JCC: Un orchestre est un ensemble d'êtres humains, dont la plupart ont eu à vaincre des obstacles, à travailler des concours.
Pour ce qui me concerne, j'ai beaucoup appris et continue d'apprendre des musiciens de mon orchestre. Ce serait absurde de ne pas écouter leurs différents points de vue. Mais il serait tout aussi absurde de voter pour savoir quel tempo adopter dans l'interprétation de telle ou telle oeuvre.
Il y a, d'une part, les suggestions qui me sont faites et, d'autre part, la conception de l'oeuvre que j'ai personnellement élaborée dans le secret de mon bureau ainsi que la vision globale que je suis obligé de définir. La vérité se trouve au centre.
À l'instar de la vie prise globalement, la vie d'un orchestre est faite de détails, certes, mais aussi de perspectives, de projets. Or ces grandes orientations reposent sur une démocratie représentative, non sur une démocratie directe.
MC: De quelle liberté disposez-vous dans vos interprétations? En quoi le "style Casadesus" diffère-t-il de celui d'un autre chef?
JCC: Comme tout chef d'orchestre, j'ai la mission de concrétiser l'abstrait qui a été suggéré par le compositeur. Une musique est morte tant qu'on ne la vit pas. Dans cette "re-création", le filtre de l'interprète est évidemment prépondérant. C'est à ce stade que jouent pleinement la liberté et la responsabilité du chef d'orchestre, dans la pulsion qu'il va insuffler, dans la respiration qu'il va donner à l'oeuvre et la couleur qu'il va lui imprimer.
De là vient l'émotion différente que l'on peut ressentir face à une même oeuvre traduite par deux interprètes différents... ou par le même interprète, mais à deux moments différents. C'est le miracle de la fragilité de l'instant, de l'éphémère permanent.
Pour cette raison, je compare la musique enregistrée aux plats surgelés par rapport à la grande cuisine. Le disque n'est que la traduction d'un seul instant qui reste figé à tout jamais, qu'il ait été sublime ou moins bon, alors que la véritable communication repose sur une émotion, par définition fragile, que l'on vit ensemble. Rien de pire que de "communiquer" tout seul, face à une mécanique!
MC: Dans l'univers musical, vous faites parfois bande à part. Vous vous produisez, certes, dans des salles de renom, mais vous acceptez - vous les recherchez même - des lieux plus modestes: des usines, des sièges d'entreprise. Il vous est arrivé d'aller, avec votre orchestre, dans une prison ou un hôpital psychiatrique!
JCC: Ma devise est que l'Art est un droit pour tous. Il faut porter la musique partout où elle peut être reçue, sans oublier toutefois que cette première démarche doit encourager et favoriser l'accès aux lieux destinés à accueillir la musique dans de meilleures conditions. N'oublions pas que le lieu de concert peut être le Stradivarius comme le tombeau d'un orchestre. On n'imagine pas à quel point une formation, fût-elle la meilleure du monde, peut être pénalisée par un lieu mal adapté.
Je l'ai souvent constaté: dans les lieux inhabituels que vous mentionnez, l'écoute était bien meilleure comparativement à celle que l'on rencontre parfois dans des salles dites "de concert". Point n'est besoin de sortir de Polytechnique pour comprendre et apprécier la musique. Il n'est pas nécessaire d'avoir appris à écouter, comme on apprend la lecture pour savoir lire. Il suffit de se laisser aller.
En usine, je rencontre régulièrement de 85 à 90 % de personnes qui n'ont jamais assisté à un concert. Au premier abord, on peut constater une réaction de méfiance, voire de rejet. Vient alors la répétition. Les spectateurs prêtent une oreille, puis deux. Il se rendent compte que nous ne sommes pas des farfelus qui amusent la galerie en jouant de la "zizique", mais que la musique est notre travail. Finalement, l'écoute se fait de plus en plus franche, amicale même.
Porter la musique sur les lieux et pendant les horaires de travail fait partie de la mission d'irrigation culturelle que j'ai fixée à mon orchestre. Je vois dans cette démarche un hommage à la dignité du travail et de ceux qui en vivent.
MC: De telles initiatives ont-elles fait partie de votre programmation dès la fondation de votre orchestre en 1976?
JCC: J'ai refusé d'aller dans les entreprises tant que mon orchestre n'avait pas atteint sa vitesse de croisière. Je n'ai jamais accepté que notre démarche puisse ressembler, de près ou de loin, à une B.A. plus ou moins improvisée ou à une quelconque action boy-scoutiste désinvolte.
La première des qualités que l'on est en droit d'attendre d'un orchestre, où qu'il se produise, est en effet la qualité de sa prestation. Une telle exigence de perfection est une question de conscience professionnelle. Elle s'intègre aussi à cette conviction partagée par tous ceux qui ont permis la création de l'Orchestre national de Lille: le développement économique d'une région est indissociable de son développement culturel.
Déjà, à l'échelon de chaque entreprise où nous nous sommes produits, nous l'avons constaté: un concert a un impact bien plus profond qu'une simple réception et il laisse plus de traces qu'un cocktail où l'on se gave de petits fours.
La musique a une vertu de rassemblement qui facilite le dialogue et crée des passerelles, dissipant au besoin des malentendus, entre les membres d'une même communauté de vie ou de travail.
MC: Il n'empêche que la musique dite "classique" ou "grande musique" est liée à une tradition d'élitisme. Pourquoi ce cérémonial qui peut paraître guindé pour les non-initiés?
JCC: Sommes-nous réellement tributaires ou esclaves de ce décorum? Peut-être est-il plus simple et plus exact d'affirmer que nous avons, nous aussi, notre "bleu de travail", à savoir un habit de concert. Point final! Une fois admis ce constat, nous jouons avec la même dignité à Paris, Berlin, Londres, dans une usine ou une prison.
Il n'y a aucune raison de n'apprendre à lire qu'à celui qui porte le bon tee-shirt. L'apprentissage de la lecture est un droit, un devoir, une nécessité. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour l'enrichissement culturel que peuvent apporter la musique, le théâtre, la danse, la peinture, la sculpture?
Nous vivons dans un monde où la technologie est en train de prendre le pas sur l'humanisme. Or, pour contrôler nos robots et ne pas devenir robots nous-mêmes, nous devons rester extrêmement attentifs à sauvegarder notre potentiel d'émotions, à nourrir notre humus intérieur.
MC: Paraphrasant une expression du philosophe Bergson, vous avez affirmé que la musique n'est pas un "supplément d'âme"...
JCC: La musique n'est pas une faveur. Ni une récompense. Ni un loisir. Elle est un droit. Libre à chacun de la choisir ou de la rejeter. Mais chacun doit avoir préalablement la possibilité de l'aborder pour se déterminer en connaissance de cause.
Il existe en tout être humain une réserve de poésie qui ne demande qu'à fleurir. Notre rôle et notre légitimité d'artistes consistent à permettent l'éclosion de cette richesse cachée, en partageant notre don, en brisant des zones d'incommunicabilité.
MC: Proust a écrit: "La musique est peut-être l'exemple unique de ce qu'aurait pu être - s'il n'y avait eu l'invention du langage, la formation des mots, l'analyse des idées - la communication des âmes."
JCC :Je pense que la musique est le plus court chemin d'une âme à une autre. C'est un langage universel, qui n'a pas recours à la subversion des mots, ni aux images imposées.
Dans notre monde de bruit, dans notre "société Kleenex" (je prends, je jette...), il faut militer pour le silence habité. Il faut privilégier le fond sur la forme.
Nous ne pouvons nous satisfaire d'une société vivant en surface. Nous avons besoin d'une spiritualité, d'un idéal qui seul nous permettra de survivre.
Tout le mérite de la musique est là: elle est en prise directe avec les émotions qui peuplent notre quotidien, avec nos peurs, nos angoisses, nos joies. Par-delà le langage trompeur ou le non-dit, elle est la traduction de la vie.
MC: La musique, langage universel, se moque des frontières réelles ou artificielles. Elle "voyage" très bien, comme a pu le constater votre orchestre. Parmi vos longs périples à l'étranger, vous semblez avoir eu un coup de coeur particulier pour l'Afrique Noire.
JCC: Notre tournée en Afrique représente une étape importante pour notre formation musicale. Nous sommes le premier orchestre symphonique à être allé dans cette partie du continent africain: Sénégal, Côte-d'Ivoire, Nigeria...
Ce fut pour moi une expérience exceptionnelle. Je n'ai pas douté une seule seconde du succès de notre entreprise. Peut-être ai-je la foi du charbonnier, mais je crois à la magie du son. Le son invente des galaxies. Les Africains n'ont pas l'habitude d'écouter de la musique classique assis dans des fauteuils. Ils l'ont fait... De même, nous n'avons pas l'habitude de jouer de la musique debout, en dansant. Nous l'avons fait!
Je suis très curieux de découvrir des terres non défrichées. Mais, pour ce faire, la qualité de notre prestation doit être irréprochable.
À Dakar, un Africain m'a dit, le plus spontanément du monde, au terme d'un concert: "Je te remercie, patron, de nous avoir joué Varese; ça m'a rappelé les crocodiles et les combats d'éléphants dans la savane. C'est une musique qui nous parle."
Comment douter alors du caractère magique et irrationnel du son, de la musique? Si elle est à ce point internationale, c'est peut-être parce qu'elle porte en elle un mystère. Un mystère dont, contrairement aux robots, nous pouvons percevoir les vibrations.
MC: Vous revenez souvent sur un mot qui semble vous tenir à coeur: l'émotion, l'émotion-passion plus précisément...
JCC: Il faut militer pour le "frisson pour tous"! Sur ce plan, la musique est une arme absolue. Elle suscite l'émotion qui naît d'un enrichissement intérieur.
Pourquoi ne nous laissons-nous pas porter plus souvent par nos émotions naturelles?
Il est des personnes qui ont tellement souffert, qui ont subi de telles humiliations, qui ont affronté des drames si cruels que la révolte est devenue leur seule arme de défense, leur unique raison de survivre. Pourquoi ne pourraient-elles pas découvrir, grâce à la musique notamment, qu'il y a aussi l'Amour?
Actualités de l'Orchestre national de Lille (direction Jean-Claude Casadesus) :
21:35 Publié dans Jean-Claude Casadesus, chef d'orchestre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Interviews

