23.11.2005
Michel VAUTROT : bravo l'arbitre!

Violence sur les stades et dans les tribunes, montée du hooliganisme, enjeux économiques souvent démesurés, surenchères dans les transferts de joueurs... le football professionnel est-il malade?
Pour tenter d'approcher d'un peu plus près l'univers complexe et mouvementé de ce sport-spectacle qui reste néanmoins très populaire, le point de vue d'un arbitre international peut apporter des lumières.
Cette interview date de 1989. Depuis, Michel Vautrot a raccroché les crampons. Son analyse n'en reste pas moins d'une étonnante actualité.
MC: Avant de pénétrer sur le terrain pour arbitrer une rencontre de football, comment vous mettez-vous en condition? Comment préparez-vous vos matches?
M. Vautrot: Ma préparation repose sur un entraînement physique régulier et une bonne hygiène de vie. Pas question de rentrer tard le soir lorsqu'il faut arbitrer le lendemain! Statistiques à l'appui, un match représente en effet de 8 à 13 kilomètres parcourus sur le terrain pendant 90 minutes, voire plus en cas de prolongations.
Je cherche aussi à me mettre dans l'esprit du match, sans pour autant m'isoler du monde extérieur comme sont amenés à le faire les joueurs.
Même lorsqu'il est expérimenté, un arbitre reste un être humain, susceptible de commettre des erreurs. Il doit donc mettre toutes les chances de son côté pour appliquer au bon moment, si nécessaire, la bonne sanction. En l'espace de 90 minutes, cette décision "arbitrale" - je ne dis pas "arbitraire" - peut déterminer l'avenir non seulement sportif, mais aussi humain et financier d'une équipe, de tout un club.
Ma manière à moi d'aborder un match dans les meilleures conditions est tout simplement de rester au contact de la vie de tous les jours, de parler de la pluie et du beau temps. D'ailleurs, si le football m'a permis de découvrir presque le monde entier, il ne m'a pas fait vivre...
Oublier l'importance d'un match, c'est à mon avis la meilleure façon de le préparer. Pour moi, il n'y a pas de grands ou de petits matchs.
MC: Donnez-vous des consignes aux joueurs avant une rencontre?M. Vautrot: Avant le match, les joueurs sont généralement dans un état de concentration ou de pression tel qu'ils n'entendent même pas ce que vous leur dites. Hormis la feuille de match que les capitaines doivent venir signer dans le vestiaire des arbitres une heure avant la rencontre, les consignes de début de partie représentent donc un rite pratiquement inutile.
Pour ma part, je préfère agir sur le terrain, dès que l'occasion se présente, plutôt que d'avertir à l'avance: "Attention! Je vais sanctionner plus particulièrement telle ou telle faute!"
Quant aux rencontres de Coupe d'Europe, et aussi surprenant que cela puisse paraître, elles ne sont généralement précédées d'aucun entretien avec les capitaines ou les joueurs. À ce niveau de compétition, les joueurs sont tellement connus que, neuf fois sur dix, les arbitres ne procèdent à aucun contrôle d'identité.
MC: De par votre expérience de l'arbitrage, vous devez connaître la plupart des joueurs évoluant soit dans le championnat professionnel français, soit même dans les compétitions internationales. Ne vous arrive-t-il pas, de temps à autre, d'"épingler" à l'avance tel ou tel d'entre eux qui a la réputation de commettre, sur le terrain, des actes d'anti-jeu?
M. Vautrot: Il n'y a pas de certitude absolue dans le football. Tout dépend du résultat. Un joueur peut très bien s'être comporté de manière incorrecte au cours d'un match qu'il a perdu sur un coup franc douteux ou sur un penalty contesté, et être totalement différent aujourd'hui parce que le résultat tourne en sa faveur.
À ce propos, le regard des spectateurs n'est pas toujours le même que celui de l'arbitre. Certains joueurs ont une réputation de gentlemen... alors qu'ils sont roublards ou agressifs dès qu'ils se retrouvent la balle au pied.
De toute façon, un arbitre ne doit jamais pénétrer sur le terrain avec des a priori, en pensant aux antécédents sportifs de tel ou tel joueur. Il est vrai que certaines réputations sont bien établies et il y a intérêt à ne pas laisser le lait déborder sur le feu, surtout lorsque l'enjeu de la partie est très important. Mais il est du rôle de l'arbitre de diriger au mieux le match. Un point, c'est tout!
MC: Même s'il n'y a pas pour vous de grands et de petits matchs, tous n'exigent certainement pas de votre part une égale concentration.
M. Vautrot: Prenons deux exemples: la finale de la Coupe de France et le match que des gamins disputent pour la phase finale de leur championnat de district. L'arbitre doit accorder la même attention, dans la qualité de son arbitrage, à l'une comme à l'autre de ces deux rencontres.
Bien sûr, certaines parties sont plus difficiles à diriger, comme les matchs "couperets". Mais dans tous les cas, l'arbitre doit garder le calme tout en faisant preuve d'autorité pour que le jeu ne dégénère pas. C'est sur ses épaules que repose également la qualité du match. Cette responsabilité, il ne s'en acquittera qu'en faisant respecter le plus et le mieux possible les règles du jeu... même s'il se voit contraint de siffler un penalty à la dernière minute de la partie ou d'expulser du terrain une vedette locale.

M. Vautrot: Un match de football dure 90 minutes, parfois plus en cas de prolongations. C'est pendant toute la partie qu'il faut être vigilant.
Il est néanmoins vrai que les premières minutes sont souvent décisives pour l'orientation globale du jeu. C'est pourquoi les arbitres adoptent généralement l'attitude suivante: sanctionner au début la moindre faute, quitte à desserrer la bride par la suite en laissant jouer l'"avantage".
MC: Le rôle de l'arbitre est non seulement de faire respecter les règles du jeu, mais aussi d'être le 23e homme sur le terrain. À ce titre, il participe pleinement à la beauté du spectacle...
M. Vautrot: On parle toujours de l'arbitre quand ça va mal. Lorsque le match est réussi et agréable à regarder, on ne pense qu'à féliciter les joueurs.
C'est vrai! Le football n'a pas été inventé pour les arbitres. Et pourtant, on s'est vite rendu à l'évidence que ce sport n'était pas possible dans eux.
De grâce! Arrêtons de présenter l'arbitre comme un ennemi, comme un empêcheur de jouer en rond! Son rôle ne consiste pas à être "contre" les joueurs, mais à leur permettre de (mieux) s'exprimer.
L'arbitre a pour fonction de protéger le jeu et les joueurs. C'est un partenaire à part entière et -pourquoi pas?- un ami. Un ami? Qu'est-ce à dire, sinon quelqu'un avec qui on peut avoir occasionnellement des prises de bec, mais qui surtout répond "Présent!" lorsque le malheur est à votre porte et qu'il faut vous tirer la tête hors de l'eau.
La plus belle récompense que je puisse recevoir au terme d'un match que je viens d'arbitrer, c'est la poignée de main du capitaine et des joueurs de l'équipe qui a perdu.
MC: Parlez-vous avec les joueurs en cours de match?
M. Vautrot: Moins l'on parle, mieux c'est! C'est en tout cas un principe qu'on nous enseigne, mais je ne l'applique pas personnellement. Je suis en effet un grand bavard. C'est ma nature.
Il est vrai que l'autorité, y compris dans le football, est vécue différemment aujourd'hui. Elle s'exprime de manière plus humaine, plus persuasive.
Je suis de ceux qui pensent que, dans la vie, on n'a pas besoin d'une carte ou d'une étiquette pour prouver ses capacités. Rien ne sert de se retrancher derrière une fonction.
MC: Quelles sont, à votre niveau plus particulièrement, les qualités que doit avoir un arbitre?
M. Vautrot: Le métier, la compétence... ce qui ne s'acquiert que par le travail.
L'arbitre doit aussi être homme de communication, avoir des qualités de psychologue. Il ne doit pas se contenter de faire appel à son autorité d'"homme en noir". Il doit expliquer son rôle et ses décisions.
J'ajoute que si l'arbitre doit avoir bien évidemment une excellente vue, le sens du placement et de l'anticipation en cours de jeu, il est préférable qu'il ait également de faibles qualités auditives! En effet, il vaut mieux pour lui de ne pas tenir compte des railleries et plaisanteries de bas étage dont il fait parfois l'objet. De toute façon, ces quolibets n'honorent pas ceux qui en sont les auteurs.
MC: Ressentez-vous parfois de la rancoeur?M. Vautrot: Je préfère ne retenir du football que les bons moments qu'il m'a fait et continue de me faire connaître. Il n'empêche que l'on peut se demander pourquoi le représentant de l'autorité dans le football est parfois pris pour un guignol pouvant devenir la risée de tout un public.
MC: Ne s'agit-il pas des jeux du cirque modernes?
M. Vautrot: Peut-être. Avec l'inévitable mise à mort! Mais pourquoi devrait-on banaliser le fait que l'arbitre soit le premier incriminé dès lors qu'un match tourne mal? Comment se fait-il que des responsables de club, qui occupent souvent des postes-clés dans la vie quotidienne, s'abaissent tout à coup à agresser verbalement un arbitre? Le football n'est quand même qu'un jeu!
MC: Vous arrive-t-il de commettre des erreurs d'arbitrage?
M. Vautrot: Comment pourrait-il en être autrement? L'important est alors de reconnaître ses erreurs et de ne pas chercher à se rattraper en fermant les yeux sur la faute suivante. En arbitrage, on ne peut pas compenser une mauvaise décision par une autre mauvaise décision. Deux erreurs d'arbitrage ne s'annulent pas, bien au contraire!
MC: Comment vous faites-vous comprendre des joueurs dont vous ne parlez pas la langue?
M. Vautrot: Nous appliquons un code d'arbitrage universellement reconnu. Le bras levé, par exemple, signifie un coup franc indirect. Quant aux cartons jaune et rouge, ils font presque partie maintenant du langage courant.
Avec l'expérience de l'arbitrage, on sait aussi comment interpréter telle ou telle réaction, même si la parole n'est pas jointe au geste.
Rien qu'à voir le faciès d'un joueur russe, pour ne citer que ce cas, après une décision le concernant, il n'est pas difficile de comprendre s'il veut vous faire les honneurs de la Place Rouge ou si, au contraire, il meurt d'envie de vous expédier vers une mine de sel!
MC: Vous est-il arrivé de subir des pressions destinées à influencer votre arbitrage?
M. Vautrot: Avant un match, tout le monde vous caresse dans le sens du poil. Mais je puis affirmer que je n'ai jamais reçu la moindre proposition visant à influencer mon arbitrage en faveur de telle équipe, donc aux dépens de l'autre.
Il m'arrive seulement de recevoir des souvenirs qui me sont remis lors de matchs internationaux. Ce sont des marques d'hospitalité qui me touchent réellement et dans lesquelles je vois les "décorations" de ma longue carrière d'arbitre.
MC: Contrairement aux traditions du rugby, le football ne connaît pas la "troisième mi-temps". Pourquoi?
M. Vautrot: Il est vrai que le football, au plus haut niveau, a perdu le sens de la fête. C'est tout juste si le capitaine de l'équipe gagnante vient vous serrer la main au coup de sifflet final. Même les joueurs entretiennent peu de contacts entre eux. Dès la fin du match, chacun repart au plus vite chez lui. De nos jours, aux divers échelons du professionnalisme, le football est devenu une activité économique, une affaire de gros sous. Personnellement, je regrette cette situation. Mais c'est ainsi et il faut bien vivre avec son temps. Entretenir l'amertume ne servirait à rien.

M. Vautrot: Naturellement! Le football professionnel est lié au business. Il repose sur des investissements, semblables à ceux d'une véritable entreprise, qui doivent être amortis, rentabilisés. Moralité: il faut gagner. Gagner à tout prix! Les rencontres deviennent réellement vitales pour les clubs. Pour cette raison, une pression est exercée sur les joueurs, les entraîneurs, les arbitres, le public. Et la surenchère dégénère parfois en violence.
Une telle intrusion de l'argent porte un coup fatal au plaisir de jouer. Comme il suffit de gagner, quelle que soit la manière, on se contente de préserver le résultat dès que l'on a pris l'avantage. Le match devient terne, voire insipide. La qualité du spectacle s'en ressent.
MC: Êtes-vous déçu par le football tel que pratiqué de nos jours?M. Vautrot: On peut regretter en effet un certain état de fait. Il faut donc être lucide, mais sans pour autant être ingrat.
Je compte dans le football français et international de très nombreux amis. Et puis, si j'ai un métier pour "gagner ma vie", c'est à l'arbitrage, donc au football, que je dois d'avoir découvert "la" vie.
17:35 Publié dans Michel Vautrot, arbitre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
COSTIOU, peintre de l'instant

Faisant appel aux techniques les plus diverses, Michel Costiou a le don de croquer sur le vif le geste et le mouvement. Sans banaliser pour autant ce qui, initialement, n'est que vie, effort, tension vers un après... En deux temps et trois mouvements, portrait d'un artiste peu ordinaire.
"Ils naissent, ils respirent, ils parlent, ils mangent, ils marchent, ils dorment, ils rêvent, ils s'éveillent, ils bâillent, ils s'habillent, ils s'assoient, ils se lèvent, ils se rencontrent, ils se parlent, ils rient, ils travaillent, ils pleurent, ils chantent, ils dansent, ils sautent, ils courent, ils tournent, ils s'essoufflent, ils s'endorment, ils se touchent, ils se caressent, ils s'étreignent, ils s'éloignent, ils se rapprochent, ils s'aiment, ils dansent encore, ils partent, ils reviennent, ils montent, ils s'arrêtent, ils hésitent, ils montent encore, ils s'élancent, ils retombent, ils s'élancent encore, ils volent, ils vivent quoi!"

C'est par ce lexique à la Prévert que Costiou définit sa démarche, son inspiration, son regard sur le monde. Sur notre monde. Un monde qu'il appréhende en esthète sans doute, mais également en observateur, sur un ton que l'on pourrait qualifier de journalistique.
Mais loin de ne suggérer qu'une image froide et impersonnelle de la réalité, il transpose celle-ci au-delà du registre de la pure objectivité pour retenir ce qui, à ses yeux, est porteur de sens. Par là même, il donne libre cours à sa fibre artistique et à son pouvoir créateur.
Le talent de Costiou naît d'une longue et patiente observation du mouvement, quelles qu'en soient les formes. Le geste, l'énergie, le miracle de l'instant, l'événement le plus personnel, le moment le plus fugace sont proches du néant et de l'absurde s'ils ne sont reliés, par un destin ou une volonté, à la chair d'une vie. C'est cette rencontre de l'éphémère et de l'essentiel que l'artiste nous donne à voir, au travers de son propre regard.
Captés sur le vif, de tels moments de vie sont ici empruntés à des lieux d'émotion que Costiou hante volontiers. En sa compagnie, nous pénétrons ainsi au coeur de la magie d'un spectacle de cirque ou de music-hall, dans l'intimité d'un théâtre ou d'une chorégraphie. Nous partageons l'effervescence et l'intensité de l'effort du sportif sollicité par la performance à accomplir. "Ô temps, suspends ton vol!" écrivait le poète. L'artiste, quant à lui, devient le complice de ce temps sacralisé dans toutes les fibres et les ramifications de son impact sur notre présent et notre futur.
Costiou ne se contente pas de créer en atelier des dessins pour les transformer en tableaux que l'on stocke, que l'on empile tant bien que mal, que l'on ressort à l'occasion pour orner les linéaires d'une exposition, que l'on remballe jusqu'à un prochain et hypothétique vernissage, que l'on livre éventuellement en pâture aux fluctuations du marché de l'art...
Avec une étonnante souplesse, l'artiste a inventé des modes de création et d'intervention qui le maintiennent dans le fil de l'actualité, au contact des événements singuliers ou des situations porteuses d'inspiration créatrice.
Il est capable ainsi, dans la pénombre d'un chapiteau, à peine isolé des autres spectateurs, de tracer sur les pages de son carnet le flot d'images que lui suggère tel ou tel numéro de cirque. Sûreté du trait, élégance du geste, aptitude à saisir l'instant qui déjà n'est plus: les dessins mis bout à bout sont la transposition d'une histoire, d'un scénario, d'un spectacle vivant.
À la demande, Costiou est par ailleurs capable de répondre à toute formule de reportage graphique, à partir d'un thème donné ou d'une manifestation particulière. Son regard sera évidemment celui qu'il porte sur la réalité de l'événement, à la lumière de sa sensibilité d'artiste. Ce faisant, tel un observateur extérieur et impartial, il contribue à expliciter une atmosphère ou à donner corps à une image dans laquelle un groupe cherche à s'identifier.
Les dessins peuvent bien sûr être exposés ou servir de support graphique à la réalisation de documents de promotion interne ou externe (affiches, plaquettes, cartes de voeux...). Ils peuvent en outre être offerts, une fois acquis par le commanditaire, dans le cadre d'une opération de relations publiques ou pour toute autre occasion. D'autres interventions compléteront cette prestation journalistique: le journal graphique (reportage en continu, s'inscrivant dans une manifestation moins ponctuelle), la réalisation et l'acquisition d'une oeuvre de grand format, l'exposition thématique, le stage pour un groupe constitué, le développement d'une image de marque (affiche, logo, plaquette, programme).
Au vu de cet inventaire, on constate que Costiou sait s'adapter aux souhaits de ses partenaires. Au-delà de sa diversité technique, son talent est constamment relié à la même source d'inspiration: donner à l'Instant, quelle qu'en soit la teneur, la saveur de la pérennité.
Créateur et imaginatif, l'artiste ne serait-il pas aussi un serviteur de la Mémoire?

Quelques reproductions d'oeuvres de l'artiste sur le site
13:20 Publié dans Costiou, artiste peintre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Portraits
22.11.2005
DOISNEAU : quelques secondes chipées à l’éternité
Ses photographies ont fait le tour du monde. Pendant ce temps, hormis quelques escapades en service commandé, il est resté, lui, à l’affût de la moindre pulsation d’une certaine banlieue qui lui collait à la peau.
Robert Doisneau était de cette race d’artistes qui préfèrent les imprévisibles sursauts de l’intuition aux grandes envolées lyriques. Un peu rebelle, un brin malicieux, loin de toute gesticulation voyeuriste, il a toujours cherché à mettre en lumière les laissés-pour-compte.
Doisneau, ou l’émotion d’un regard. La tendresse d’un regard partagé…
Rencontre avec un artiste hors du commun.
MC: Robert Doisneau, le Petit Larousse vous présente ainsi: "Photographe français (Gentilly, 1912). Paris et sa banlieue lui inspirent quantité d’ouvrages où verve et humour s'allient à une chaleureuse complicité." Cette carte de visite vous convient-elle?
R. Doisneau: Elle est incomplète… car elle ne mentionne pas encore la date de ma mort.
C’est néanmoins un beau raccourci qui me convient parfaitement, sinon que ça se complique un peu au fur et à mesure que la vie se déroule.
MC: Commençons par le commencement. Votre enfance fut banlieusarde…
R. Doisneau: Mes parents habitaient en effet Gentilly. Mon père était métreur dans une entreprise de plomberie-couverture créée par mon grand-père maternel et reprise ensuite par mon oncle. C’est dans ce milieu que j’ai passé mon enfance. Je faisais comme partie du décor.
Que de surprises pour le gamin que j’étais, dans le dépôt de l’atelier! Que de découvertes dans tous les casiers où étaient entreposés des flotteurs, des robinets, des chasses d’eau, des mètres et des mètres de tuyaux de plomb!
La journée de l’ouvrier commençait par l’"ordre". Il s’agissait de l’appel du matin au cours duquel mon père distribuait à chacun son travail. Puis, par petits groupes, les compagnons se rendaient sur leurs chantiers respectifs en poussant une voiture à bras dans laquelle étaient entassés les outils et tout le matériel nécessaire.
J’étais surtout fasciné par la lampe à souder. Il y avait de véritables virtuoses du tuyau de plomb. Je me rendais compte aussi que cette vie était particulièrement rude: les ouvriers devaient se lever très tôt le matin. Alors, pour se donner du courage, ils allaient au bistrot du coin avant l’appel et sirotaient un café bien arrosé.
MC: Vous souvenez-vous de vos premières photos? Dans quelles circonstances les avez-vous prises?
R. Doisneau: Mon père, qui grimpait sur les toits, voulait pour son fils une situation.. assise! Après l’école primaire, il m’a fait passer le concours d’entrée à l’école Estienne. À l’époque, l’examen n’était pas difficile. Je fus admis.
Au terme du "circulus", au cours duquel on pouvait tester une vingtaine de spécialisations, j'ai opté pour celle de graveur lithographe, tout simplement parce que le responsable de l’atelier avait une bouille sympathique.
C’était un manque total de flair de ma part, car la litho n’offrait aucun débouché. Elle se pratiquait uniquement à l’intérieur de l’école.
Les cours, à commence par ceux de dessin, m’ont évidemment beaucoup appris. Mais le caractère académique de cet enseignement m’agaçait passablement. Il fallait reproduire les contours de l’inévitable discobole, toujours placé sous le même éclairage venant d’en haut. Or, lorsque je sortais dans la rue, à la fin des cours ou pour les exercices pratiques de dessin, j’observais les gens et constatais que l’éclairage était très différent. Je remarquais en particulier les reflets, détail auquel l’école n’attachait apparemment aucune importance.
Je me pliais néanmoins aux contraintes de l’enseignement et exécutais dans la rue les croquis qu’on me demandait. Le résultat était un peu raide, jamais spontané. J'étais surtout très intimidé. Je n'avais rien d'un Hokusai! Comment pouvait-on rendre les nuances de la lumière? Comment représenter le mouvement?
Provocation ou pas, il me fallait aller plus loin, en m'inspirant cette fois-ci de photographies vues de-ci de-là, qui étaient l'oeuvre de Hongrois totalement en marge de la photographie boutiquière. J'ai donc emprunté un appareil photo, d'abord un Folding 9x12 monté sur pied, puis une chambre en bois que l'on obturait à l'aide d'un béret basque. Je ne connaissais strictement rien à cette technique, mais, d'insuccès en insuccès, on finit toujours par apprendre ce qu'il ne faut pas faire.
MC: Quels étaient les sujets de vos premières photographies?
R. Doisneau: Je n'avais au départ aucune préoccupation artistique.
Les gens rencontrés dans la rue? Non, je n'osais pas les photographier. Je me contentais de murs lépreux, des affiches déchirées, des jardins ouvriers et de leur environnement, de tout ce que la banlieue pouvait présenter de laid et de sauvage dans les abords immédiats de notre maison à Gentilly.
Plus tard, lorsque le Rolleiflex a fait son apparition, permettant beaucoup plus de spontanéité, j'ai fixé mon objectif sur des personnages, des enfants tout d'abord, puis des adultes. Mais il me fallait bien constater que mes photos n'intéressaient personne.
MC: Vous êtes pourtant devenu photographe mondain pour certains hebdomadaires, en plus de votre passage aux usines Renault comme photographe industriel.
R. Doisneau: Erreur de parcours sans doute!
Quant aux photos de mon cru, il m'a fallu attendre longtemps pour qu'elles commencent à retenir l'attention. Plus précisément, c'est ma rencontre avec Blaise Cendrars qui a été déterminante. Cendrars a été le premier à reconnaître un réel dynamisme dans ma démarche. Il comprenait l'émerveillement que je ressentais au fur et à mesure de mes découvertes.
MC: Déjà ce "besoin irrésistible de partager la joie qui vous est entrée par les yeux"...
R. Doisneau: Je n'aime pas être pris pour une bête curieuse. J'ai horreur d'être l'objet d'une doucereuse bienveillance de la part de certains universitaires qui analysent mon oeuvre au scalpel, à la recherche de mes "motivations profondes", comme s'ils faisaient déjà l'autopsie, de mon vivant, de ma petite personnalité! Je ne comprends rien, pour ma part, à cette exégèse alambiquée et extrêmement constipée, sans la moindre générosité.
Par contre, partager mes découvertes est effectivement l'une de mes plus grandes joies, même si les photos que je m'entête à réaliser de ces trouvailles sont par ailleurs totalement "infourgables".
J'aime trimbaler mes amis aux Gobelins, dans les sous-sols du Muséum, sous la coupole de l'Observatoire ou ailleurs, pour leur faire goûter, à eux aussi, les fruits sauvages que j'ai grappillés le long du chemin.
La sensibilité est inexplicable, indéfinissable. Elle n'a rien à voir avec le regard froid et abstrait qui dissèque, analyse et résout tout par la logique. L'émotion doit court-circuiter l'intelligence pour redevenir instinctive, prête à errer elle-même sans but, sans itinéraire, sans programme.
MC: Aussi divers qu'aient pu être vos itinéraires, il est non moins évident que votre thème de prédilection a toujours et Paris et l'"exotisme de la banlieue"...
R. Doisneau: ... parce que, tout d'abord, je n'avais pas le choix. La banlieue que je connaissais était laide - elle l'est toujours d'ailleurs, maintenant qu'on l'a bétonnée! - mais elle me collait à la peau. J'en photographiais les personnages rencontrés au hasard de mes balades car ils étaient les seuls que je pouvais fréquenter.
MC: Et aujourd'hui? Continuez-vous de photographier cette banlieue, "votre" banlieue?
R. Doisneau: J'ai entrepris récemment un travail sur Gentilly.
Je n'ai pas que de bons souvenirs de cette ville de mon enfance et de mon adolescence. Elle est aussi pour moi synonyme d'ennui, de vie à l'étroit. Mais, presque malgré moi, je ressens le besoin d'y retourner pour y retrouver certaines sensations d'autrefois: l'odeur du céleri qui émanait de jardins aujourd'hui disparus... les relents de la Bièvre très caractéristiques, dus aux déchets rejetés par les peaussiers... l'ambiance des bains-douches où la douche était limitée à vingt minutes, déshabillage et rhabillage compris, sinon le gérant se réservait le droit, au-delà de cette limite, d'ouvrir les cabines.
Le thème de l'eau sera sous-jacent à mon reportage: tout d'abord l'eau des bains-douches qui coule généreusement sur le corps et qui, pour l'occasion, devient un luxe pour les prolétaires; l'eau bénite de l'église ensuite, dont une très faible quantité - il suffit de tremper le bout du doigt - peut purifier l'âme et éteindre les flammes de l'enfer... Cela signifie sans doute que l'âme est généralement moins sale que le corps!
MC: Le monde du travail, et plus précisément celui des "mouilleurs de chemise", a été un autre sujet majeur de vos reportages...
R. Doisneau: Sans doute parce que je suis issu moi-même de ce milieu. J'ai connu les réveils matinaux des ouvriers qui devaient s'arracher à un sommeil douillet pour partir à vélo au travail, dans la nuit noire, la musette sur le dos.
Mais, dans une situation telle que celle-ci, ce n'est pas l'événement pris isolément qui m'intéresse. Ce sont plutôt les conditions de vie qui peuvent être parfois à l'origine d'une réelle exaspération.
J'ai toujours été incapable de photographier l'événement comme tel. On m'a envoyé une fois en Sibérie pour un reportage. Je n'ai fait en réalité que du tourisme amateur amélioré.
Autre exemple: je suis allé six fois aux 24 Heures du Mans. Je dois reconnaître que je ne vaux rien en pareille circonstance. Je me trouve dans un virage alors qu'il faudrait être aux stands où un pilote vient de rentrer en catastrophe. À peine arrivé sur place - le pilote vient d'ailleurs de repartir -, j'apprends comme par hasard que deux voitures se sont carambolées dans un autre virage du circuit. Je suis toujours en retard d'un événement, et cela a le don de m'énerver.
MC: Parmi vos photos publiées à ce jour, il en est pourtant beaucoup qui traduisent une situation totalement fortuite, voire insolite, sans l'ombre d'une simulation ni d'aucune figuration.
R. Doisneau: Il faut donc croire que je n'ai pas que des défauts! J'ai en effet une patience de pêcheur à la ligne. Je suis capable de rester trois heures d'affilée à la même place, guettant je ne sais quoi, mais guettant quand même.
Tout à coup, telle ou telle apparition donne lieu à un spectacle totalement inattendu. Ou bien alors vous êtes pris à contre-pied et la situation vous échappe comme elle vous est apparue, sans que vous puissiez réagir. Ou bien "ça" marche et vous avez le déclic au bon moment.
Au cours d'un reportage sur l'épreuve de marche à pied Paris-Strasbourg, il m'est arrivé d'être témoin d'une scène vraiment surréaliste: en pleine nuit, au bord d'une petite route de Seine-et-Marne, une mariée, toute de blanc vêtue, attendait le passage des concurrents. Qui plus est, elle était seule, délaissée momentanément par son époux du jour. Pourquoi me trouvais-je là? Le hasard sans doute.
MC: Que le hasard soit généreux ou pas, ne pensez-vous pas qu'il faille parfois le provoquer?
R. Doisneau: J'ai personnellement besoin de m'imprégner lentement d'une situation, de m'habituer au climat de cette situation, tel un peintre devant son chevalet.
Un photographe est toujours plus ou moins un prédateur. Mais j'aime vivre dans la complicité d'autrui. Je fais partie du lot. Je ne suis bien qu'avec les gens qui me ressemblent et je ne réussis réellement à les photographier que si je ressens une réelle affinité. Il m'est impossible de jouer au touriste, traînant toujours autour de lui une certaine hostilité.
Paradoxalement, il faut savoir parfois désobéir aux circonstances vers lesquelles semble nous entraîner l'habitude, ou la vie tout simplement, pour aller capter sur le champ tel événement fortuit, telle situation insolite.
MC: En parcourant bon nombre de vos albums, on constate une nette préférence pour les clichés en noir et blanc. La couleur est-elle pour vous un accessoire superflu, sinon inutile?
R. Doisneau: Absolument pas! L'utilisation de la couleur peut occasionner de véritables chefs-d'oeuvre, comme c'est le cas par exemple chez Hans Silvester; auteur d'un remarquable album sur l'eau. Ce photographe donne l'impression d'être en parfait accord avec la nature. Il réussit, grâce à son extraordinaire maîtrise de la couleur, à traduire tous les rythmes de la matière.
Pour ce qui me concerne, les commandes que je réalise pour le compte de l'agence Rapho sont neuf fois sur dix en couleurs. Quant aux albums dans lesquels j'ai présenté mes travaux plus personnels, ils font évidemment référence à la technique du noir et blanc. Si j'avais réalisé, avec le procédé couleurs, les photos que je crois avoir réussies et dont certaines remontent à une cinquantaine d'années, il y a belle lurette qu'elles auraient disparu de la circulation.
Par ailleurs, certains sujets, à mes yeux, ne peuvent être traités qu'en noir et blanc. C'est le cas du travail que j'ai entrepris depuis peu sur Gentilly.
MC: Et le cinéma? N'avez-vous jamais été tenté par la caméra?
R. Doisneau: C'est le ratage de ma vie! J'aurais bien aimé, en effet, réaliser des films. Mais il ne faut pas rêver.
J'ai vu travailler de très grands réalisateurs, Tavernier par exemple. J'ai vu de près opérer les techniciens du son et de l'image. Tout, chez eux, est minuté, calculé, établi d'avance. C'est un métier qui ne supporte pas l'improvisation et fait appel à l'autorité, à une certitude que je n'ai pas.
Pour ma part, je suis davantage enclin à attendre les propositions du hasard. Or le cinéma ne peut pas se permettre le luxe d'attendre.
Peut-être aurais-je réussi du temps de Méliès...
(interview réalisée en janvier 1991, trois ans avant la disparition du grand photographe)
07:20 Publié dans Robert Doisneau, photographe | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Interviews

