25.11.2005
Dirk FRIMOUT : un savant dans l'espace

La tête dans les étoiles pour mieux comprendre notre bonne vieille Terre (et les dangers qui la menacent), les astronautes, cosmonautes et autres spationautes sont des témoins privilégiés de l'extraordinaire aventure humaine au-delà de nos horizons quotidiens. Dirk Frimout est de ceux-là. En mars 1992, à bord de la navette spatiale américaine "Atlantis", cet astronaute belge a fait partie, avec six autres membres d'équipage, de la mission Atlas I. Il m'a reçu dans son bureau bruxellois, fin 1993.
MC: Entre le moment où vous avez posé votre candidature auprès de l'Agence spatiale européenne et le jour où vous avez effectivement décollé à bord d'"Atlantis", près de quinze années se sont écoulées. L'attente a dû vous paraître démesurément longue.
D. Frimout: J'ai posé effectivement ma candidature en 1977-78. L'Europe, qui avait contribué au programme de la navette spatiale en construisant le laboratoire "Spacelab", pouvait présenter un astronaute pour la première mission de cette navette.
Chaque pays européen concerné proposant dans un premier temps cinq candidats, le groupe des présélectionnés atteignait la cinquantaine. J'étais du nombre. Puis, de sélection en sélection, d'examen en examen, le groupe fut réduit à quatre candidats et je me suis trouvé être le cinquième sur la liste. Il s'en était fallu d'une place!
L'Agence spatiale européenne m'a néanmoins demandé de joindre le groupe des heureux élus pour m'occuper de leur entraînement scientifique. J'ai accepté. Cette mission a volé fin novembre-début décembre 1983. Elle était composée de six membres, dont Ulf Merbold, de l'Allemagne fédérale.
La NASA a ensuite décidé d'autres vols prévus tout d'abord pour 1985, puis 1986, et comportant des expériences confiées aux pays européens. Elle a dans ce but fait appel à la candidature d'astronautes scientifiques. La Belgique m'a ainsi proposé en 1985, comme réserve pour un vol devant se dérouler en 1986. Malheureusement, en janvier de cette année-là, s'est produite la terrible catastrophe de "Challenger" explosant peu après son décollage. Tous les programmes furent remis immédiatement en question.
La mission prévue pour 1986 a été retardée à 1991, puis 1992. Entre-temps, en mars 1991, l'un des astronautes titulaires candidats à la mission ayant dû renoncer à son poste pour cause de maladie, on a fait appel à moi pour le suppléer. J'ai donc été désigné comme devant faire effectivement partie de la mission juste six mois avant le vol.
En réalité, ce choix n'a pas changé grand-chose pour moi. J'étais prêt, exactement comme les autres. Le seul changement a été la responsabilité qui tout à coup m'incombait. Mais quinze années d'attente, cela n'a rien d'extraordinaire dans ce genre d'aventure.
MC: Depuis votre retour, êtes-vous encore candidat pour une autre mission?
D. Frimout: Je suis un astronaute scientifique, et non pas professionnel. Si d'autres programmes avaient été prévus, où j'aurais pu m'insérer avec mes compétences scientifiques, j'aurais bien sûr aimé retourner dans l'espace. Mais tel ne fut pas le cas. De surcroît, les vols habités n'ont pas particulièrement la cote actuellement, vu leur coût.J'ai dû faire un choix. Etant donné mon âge [Dirk Frimout avait 52 ans en 1993], je ne dispose plus de quinze années devant moi pour tenter une deuxième expérience spatiale. Cela demande beaucoup de sacrifices et de discipline. Il faut orienter toute sa carrière en fonction de ce but à atteindre. Comme les perspectives n'offraient aucune garantie et que j'avais l'impression d'être sous-utilisé à l'Agence spatiale européenne, je n'ai pas voulu monopoliser toute ma vie professionnelle sur un tel objectif pour le moins aléatoire. J'ai donc accepté la proposition de Belgacom [direction du département Recherches et Développement] qui représentait un nouveau challenge pour moi tout en présentant des frontières communes avec le domaine du spatial.
MC: Lors de votre mission, quelles recherches scientifiques avez-vous plus particulièrement effectuées à bord de la navette spatiale?
D. Frimout: Je suis depuis longtemps impliqué dans la recherche fondamentale en aéronomie, autrement dit l'étude de l'atmosphère du point de vue des réactions chimiques. Sur cette étude sont évidemment venus se greffer les problèmes résultant de la dégradation de la couche d'ozone et de l'effet de serre. Notre mission avait notamment pour but d'apporter des éléments nouveaux à cet "état des lieux".
L'atmosphère représente un laboratoire chimique extrêmement complexe, constitué de nombreux composants dont on ne comprend pas toujours le rôle exact. On observe actuellement des fluctuations dans la couche d'ozone qui, comme chacun sait, filtre les rayons ultraviolets, ce rayonnement étant une menace pour la vie sur notre planète dans la mesure où il détruit les molécules organiques.
L'ozone est une molécule d'oxygène triatomique produite en continu par le Soleil. Dans le même temps, il est détruit en continu par des mécanismes à la fois naturels et artificiels. On connaît l'effet nocif des chlorofluorocarbones produits par notre civilisation moderne. On sait également que certains phénomènes naturels - les éruptions volcaniques par exemple - ont un effet direct sur la couche d'ozone. Mais quels sont les facteurs les plus déterminants dans l'équilibre naturel? Et si cet équilibre est aujourd'hui menacé, quelle est la responsabilité exacte de l'homme?
MC: Les observations que vous avez faites au cours de votre mission spatiale vous ont-elles permis de confirmer les conclusions auxquelles vous étiez déjà parvenu auparavant? Ou bien êtes-vous allé de surprise en surprise?
D. Frimout: À trois cents kilomètres d'altitude autour de la Terre, l'observation réserve en effet des surprises. Mais globalement, les analyses que nous avons pu faire là-haut confirment bien les affirmations de la recherche fondamentale. Elles ont prouvé qu'on a eu raison de contrôler et limiter la production de certains produits ayant un effet direct sur la qualité de notre couche d'ozone. Nous ne pouvons rien contre les phénomènes naturels, mais quand il s'agit de limiter ce que nous produisons nous-mêmes, nous pouvons effectivement intervenir.MC: Vos responsabilités scientifiques vous ont-elles pourtant laissé le temps de vous émerveiller? Une mission dans l'espace représente encore un événement exceptionnel, peu banal...
D. Frimout: J'y repense encore souvent. Ce fut pour moi une expérience inouïe. Nous devons être actuellement trois cents privilégiés à avoir eu cette chance extraordinaire d'y avoir été associés. C'est quand même bien peu par rapport à la population du globe! À la lumière de cette merveilleuse aventure et à partir de mes notes prises à bord de la navette spatiale, j'ai écrit un livre [En quête de la Planète bleue, éditions Labord, Bruxelles, 1993]. J'y revis ma mission minute par minute. J'y exprime ce que j'ai vu et ressenti, sans autre souci que le souvenir et la spontanéité.
MC: Parmi ces souvenirs, y en est-il un qui reste particulièrement présent à votre esprit?
D. Frimout: J'ai été envoyé dans l'espace... pour observer la Terre! Cette Terre, vue d'ici-bas, a pour nous des dimensions gigantesques. Mais de là-haut, elle apparaît évidemment sous une autre perspective. Nous en faisons le tour en 90 minutes!
Maintenant, quand on me parle de tel ou tel pays lointain où je ne suis jamais allé, je me surprends à dire: "Quel beau pays!" Et je me mets à le décrire tel que je l'ai vu... de là-haut!
La Terre m'est apparue comme un immense vaisseau spatial à bord duquel nous sommes tous embarqués. Chacun de nous y a un rôle au sein de l'équipage et chaque tâche est importante, irremplaçable même, pour que le vaisseau continue à fonctionner normalement.
Durant le vol à bord de la navette spatiale, chacun des astronautes est accaparé par le travail qu'il a à accomplir. Mais nous avons quand même le temps de regarder par les hublots. Nous accumulons un maximum d'images, si bien qu'au retour sur Terre, nous éprouvons quelque difficulté à faire le tri parmi toutes ces sensations.
MC: Le moment de l'envol doit être particulièrement stressant? Quel souvenir en gardez-vous?
D. Frimout: Le lancement de la navette est bien sûr un moment impressionnant: nous l'attendions depuis tellement longtemps! Mais nous sommes bien préparés à vivre cette phase de notre mission, seconde par seconde, sans tension particulière.

Pour moi comme pour mes compagnons d'aventure, le moment le plus fantastique s'est produit après huit minutes et demie. La navette a pris alors le maximum d'accélération. Nous sommes sur le dos, collés à notre siège. Puis, tout à coup, quand la navette a acquis la vitesse nécessaire pour tourner en orbite autour de la Terre, les moteurs sont coupés et nous nous retrouvons en apesanteur. C'est un moment réellement euphorique. Tout le monde se met à crier de joie. Enfin, nous voici dans l'espace! Tous les efforts réalisés pour parvenir à ce moment-là sont récompensés. Nous avons réussi!
MC: De tels instants doivent créer des liens très forts avec vos coéquipiers?
D. Frimout: ... des liens que le temps ne pourra pas défaire! Cela ne veut pas dire que nous nous rencontrions souvent. Un appel téléphonique par-ci, un appel par-là... Mais ce que nous avons vécu ensemble durant les années d'entraînement intensif et pendant la mission proprement dite a fait de nous une équipe indissociable.
MC: L'Euro Space Center de Redu, en Belgique, a tout naturellement fait appel à vous pour concevoir les stages d'initiation aux réalités de l'espace qu'il propose désormais, notamment aux jeunes. Ne craignez-vous pas que de tels stages, à force de faire rêver, ne créent en définitive que de l'illusion? L'espace est quand même réservé à une infime minorité de privilégiés.
D. Frimout: Il n'est pas interdit de rêver! Le rêve peut même déboucher, pour tel ou tel, sur un choix de carrière. Les stages dont vous parlez ont d'abord un objectif pédagogique: faire comprendre ce qu'est une mission spatiale, non pas de manière abstraite, mais à partir d'expériences vécues par l'ensemble des participants.Généralement, on ignore tout de ce que représente la réalisation d'une telle mission: les efforts demandés, les compétences multiples et variées mises à contribution, la complexité des expériences programmées, etc. Et au bout du compte, on embarque toutes ces expériences sur une "bombe" qui est lancée dans l'espace!
Un camp spatial permet de mieux appréhender cet univers à la fois humain et scientifique, que ce soit sous l'angle de l'équipe qui reste au sol ou à travers le regard des astronautes à bord de la navette.
Il arrive que de jeunes stagiaires, après une semaine passée à Redu, me parlent comme de véritables "collègues". J'en suis, je vous prie de le croire, très flatté. Où est la réalité? Où est la fiction? Permettez à l'astronaute que je suis de reconnaître au rêve toute la place qu'il mérite!
18:10 Publié dans D. Frimout, astronaute | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Interviews
PIEM : propos sur la mort

"Au revoir et encore merci!"
Dans cet ouvrage qu'il a publié en 1993, l'illustrateur Pierre de Barrigue de Montvallon, alias Piem, regarde la mort en face. Lucidement. Sans "concession" pourrait-on dire. L'humoriste, connu pour son regard satirique sur ce qu'il est convenu d'appeler la "société", s'y révèle être également philosophe, réfléchissant sur le temps et l'immortalité. Un réel message d'espoir.
MC: Après un livre consacré aux relations grands-parents petits-enfants et un autre sur l'hôpital, vous êtes parti à la pêche en eaux profondes. Peut-on considérer "Au revoir et encore merci" comme un ouvrage sur la mort mode d'emploi?Piem: Le mot "mort" n'apparaît pas dans le titre de l'ouvrage, car il fait peur... pour le moins dans notre société occidentale dite civilisée. Mais c'est bien en effet de la mort qu'il s'agit. J'ai voulu la rendre plus familière, oser en parler. Contrairement à ce que l'on constate dans d'autres civilisations qui ont le respect de leurs défunts, nous avons, nous, honte de la mort. C'est sale. Ce n'est pas vendeur. Ce n'est pas à la mode.
L'idéal aujourd'hui? Avoir entre 20 et 30 ans. Avoir la fesse ferme. Faire de la planche à voile. Posséder une voiture qui sente bon le cuir. Mais on ne meurt plus!
Effectivement, on vit maintenant plus longtemps qu'avant. Mais le désespoir est aussi plus grand. La morosité est permanente.
Même le sourire, qui devrait être plus fort que nos peurs et nous aider à surmonter nos difficultés, est devenu artificiel. On est à l'époque de la boîte à rire. On rit pour nous. Un véritable désastre! Et pourtant, que je sache, le rire est bien le propre de l'homme. Il rend la vie éternelle.
On le constate: c'est l'audimat qui commande le rire. Plus c'est taré, plus c'est drôle. On ne prend pas de risque. On cadre entre les genoux et le nombril, et tout le monde rit. C'est le rire honteux.
J'ai voulu, pour ma part, utiliser le rire pour un sujet sérieux. Et quoi de plus sérieux que la mort? Ce rire-là nous aide à vaincre nos angoisses.
MC: À qui dites-vous au revoir? Et merci à qui?
Piem: C'est aux autres que je dis merci. C'est à eux que je m'adresse, par le dessin, parfois par le spectacle ou l'animation en entreprises. Je leur dis merci d'exister.
Merci à la vie, qui nous apporte 95 % de drames, mais aussi cette possibilité fabuleuse d'avoir 5 % de bonheur, ce bonheur après lequel je cours comme tout le monde.
Notez d'ailleurs que je leur dis "au revoir" et non pas "adieu". Je suis passé par ici, je repasserai par là...

Piem: La mort survient à tous les âges. Ce n'est pas le fait que j'aie aujourd'hui 70 ans [cette interview date de 1993] qui me rapproche effectivement de cette échéance. Chaque naissance est une mort annoncée.
Mon livre a sans doute été guidé par une plus grande lucidité sur cet événement-là, dans la mesure où, avec la mort de notre fille, je l'ai vécu d'une manière très directe.
Les enfants, c'est vrai, n'ont pas le droit de mourir avant leurs parents. Mais si un tel drame se produit, le temps qui nous reste à vivre a un goût redoutable. Aujourd'hui, je suis là... et "Elle" n'est plus là. Dans son dernier regard, j'ai cru lire qu'elle me passait le flambeau en me disant; "Papa, tu continues!" Il faut se battre pour trouver le bonheur, pour la vie, contre le Sida qui l'a emportée...
Telle a été ma thérapie: le sourire que j'aimerais voir sur les lèvres des autres, j'en ai besoin moi aussi. Dans le même temps, je ne fais pas grand-chose pour cela. Au contraire! Je me mets à taquiner les autres dans ce qui les tourmente le plus: exister, vivre, aimer, mourir... Et à force de les taquiner, je sens chez eux des réticences.
Mon ouvrage sur les grands-parents a été bien reçu. On l'a offert à grand-papa, à grand-maman, à Pépé, à Mémé. De même pour mon livre sur la santé mode d'emploi. Tout le monde ou presque est passé par l'hôpital. On pouvait donc se permettre d'offrir le livre. Mais un livre sur la mort? À qui va-t-on offrir cela?
MC: L'humour, il est vrai, a ses limites, ses tabous. Il est pour le moins difficile de rire de certaines morts survenues dans des circonstances particulièrement dramatiques: accident, mort d'un enfant...
Piem: C'est bien pour cette raison qu'il m'a fallu deux ans pour réaliser ce livre. J'ai dû me fixer mes propres limites, tout en allant au maximum de mes possibilités. La préface de l'ouvrage précise tout d'abord ma position par rapport à la mort. J'ai affaire à elle. Je lui parle, d'une manière très directe. Je lui dis ce que je pense de sa brutalité.
Dans le même temps, on n'éteint pas les larmes. Elles demeurent. Je n'ai pas cherché à les dissimuler coûte que coûte. Reprendrez-vous un peu de chagrin?... Juste une larme!
Nous sommes dans une société où nous vivons ensemble sans jamais rien partager. Si seulement nous pouvions déjà nous exprimer! Y compris sur des sujets très personnels, quitte à enfreindre les tabous que la société nous a créés et les carcans dans lesquels elle nous enferme.
Quoique difficile à atteindre ici-bas, le bonheur est à ce prix, à condition que nous sachions échapper au monde artificiel créé par la publicité et que nous n'acceptions pas de nous soumettre benoîtement à une situation prétendûment incontrôlable, inchangeable.
Notre monde n'est pas condamné à être ce qu'il est. En ce sens, quand bien même transgresserait-t-il certains tabous, mon livre est un message d'espoir.

MC: Vous écrivez: "Il est aussi difficile à un croyant d'être plongé dans le néant qu'à un athée de se trouver devant Dieu pour l'éternité." De quel côté êtes-vous? De quel côté penchez-vous?
Piem: Je penche du côté du bonheur, que j'appellerai "Dieu" si vous voulez... Tout autre dieu ne m'intéresse pas.
Le bonheur, ça se mérite. Ça se construit. C'est pour cette raison qu'il a un prix.
Je ne veux pas pour autant prendre position pour un monde occidental athée ou matérialiste. Il a fallu un siècle pour construire une société industrielle, puis une société de robots. C'est extraordinaire! Par contre, notre société d'aujourd'hui s'égare lorsqu'elle se croit être l'aboutissement de tout l'univers. Nous ne sommes peut-être qu'au dix millionième des potentialités d'une vie qui peut basculer dans un tout autre sens. À nous de la faire évoluer.
MC: Êtes-vous réellement cet "heureux mortel" qui signe la préface de votre livre? La vie vous a peut-être donné quelque droit à sortir vos griffes?
Piem: Oui, je suis un homme mortel, qui apprécie en premier lieu le fait d'exister, de vivre.
Ma colère, si elle existe, n'est pas le fruit du désespoir. Elle résulte plutôt du fait que l'on peut changer quelque chose à la vie, au lieu de se contenter de subir.
Je suis d'un tempérament impétueux, coléreux si l'on veut, car je pense que rien n'est jamais définitivement écrit et qu'il y a toujours quelque chose à faire et à inventer.
MC: Vous sentez-vous en état de légitime défense face à la mort? Même vue au travers du filtre de l'humour - le vôtre par exemple -, c'est quand même elle qui, au bout du compte, aura le dernier mot...
Piem: Physiquement, oui! C'est prétentieux de se croire immortel. Mais quel monstrueux gaspillage ça serait si tout cela ne menait à rien! Quel scandale! Par référence à la douloureuse expérience que j'ai connue récemment, il est évident que notre fille continue de vivre avec ce livre.
La mort est redoutable. Il n'y a pas de "belle" mort. Et cependant, s'il devait rester quelque chose de mon existence, je souhaite que ce soit le fait que j'aurais aidé d'autres à vivre.
Il a mille et une façons de vivre. Il y a mille et une façons de mourir. Laissez-moi espérer qu'on peut mourir intelligemment, si on a vécu pas trop bêtement.
MC: Après avoir côtoyé un sujet aussi grave dans votre dernier ouvrage, l'actualité quotidienne que vous traitez dans vos dessins de presse doit vous sembler d'une plate banalité?
Piem: Détrompez-vous! Tout d'abord, je n'ai pas arrêté de vivre pendant que j'écrivais ce livre. Je l'ai mené de front avec tout le reste. Je me suis simplement rendu compte à un moment que je devais y mettre un terme, pour éviter de tomber dans l'obsession.
Le quotidien continue donc de m'intéresser. Il n'y a pas de "petits" sujets dans la vie de tous les jours. Seuls sont mineurs certains faits d'actualité dont on nous rebat par trop les oreilles. Par exemple: les considérations sur la carrière politique d'Untel ou d'Untel. Mais que fait-on contre le Sida, contre le chômage, contre le gaspillage de l'argent, pour l'amélioration de la vie quotidienne?
MC: Et le fait de prendre parti pour la vie vous a amené à écrire un livre sur la mort!Piem: Avec un brin de méchanceté vis-à-vis de moi-même, je me définis comme "un misanthrope qui communique". D'où un certain scepticisme sur les autres et sur moi-même.
Aller au-devant de l'autre représente pour moi une aventure qui, à défaut de talent, exige de la ténacité. Il me faut "vingt fois sur le métier remettre mon ouvrage", ne pas me décourager, sans cesse recommencer.
Un livre sur la mort suscite évidemment, au premier abord, une réaction de refus. Mais je compte sur les médias pour aider à franchir cette barrière. La mort n'est-elle pas un phénomène naturel, même s'il échappe à notre logique à nous? Que ça soit un sujet tabou ou caché, qu'on en pleure ou qu'on en rie, elle existe. Et si ça existe, vivons pendant qu'il en est encore temps!
MC: La santé... la mort... Et pourquoi pas, maintenant, un livre sur l'Au-delà mode d'emploi?
Piem: Je n'ai nullement l'intention de faire un livre de prosélytisme ni de parler d'une religion quelconque. Dans les grandes lignes, certes, je suis catholique. Mais cela me pose beaucoup de problèmes. Je ne pense pas voir suffisamment la foi pour croire que Dieu est à côté de moi.
Je souhaite de toute force qu'Il existe. Mais je n'ai de conseils à donner à personne sur ce sujet. Je trouve simplement grotesque, scandaleux, méprisable et nul que des hommes s'entretuent au nom d'un dieu, quel qu'il soit. Là, je ne comprends plus.
MC: Pour ce livre sur la mort, comme dans les deux précédents, vous avez eu recours également au texte. Le dessin ne vous suffirait-il donc plus?
Piem: Le dessin, comme support de caricatures, va directement à l'essentiel. Il simplifie, mais en même temps, il permet tout. Vous me dites: "Il fait beau", je vous dessine un soleil. Vous me dites: "Il fait très beau", je vous dessine deux soleils.
Le texte, quant à lui, a une autre force. Chacun peut y mettre les images et les intentions qu'il veut, à condition qu'il renferme un peu de poésie. S'il n'est pas directif, si entre les mots on peut placer les siens propres, si entre les lignes on peut introduire ses phrases et ses réactions, il devient le texte même du lecteur.
J'éprouve beaucoup de plaisir à écrire, parce que j'ai l'impression de parler à quelqu'un qui m'a m'écouter et que j'entends respirer. Le droit à la parole est pour moi primordial. Je ne veux pas me laisser enfermer dans tel ou tel style ni être prisonnier d'un public, contrairement aux pièges que voudrait nous tendre par exemple la télé, cette télé où l'on est tellement pressé de ne rien raconter.
Savoir dessiner donne un pouvoir, mais aussi beaucoup de devoirs. On n'a pas le droit de se maintenir, la démagogie aidant, face à un public acquis, en lui ressassant indéfiniment ce qu'il veut recevoir. Quand on a ou croit avoir un don, on en est redevable vis-à-vis des autres.

18:10 Publié dans Piem, humoriste | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Interviews
Jean HAMBURGER raconte aux jeunes "la plus belle aventure du monde"

Médecin et chercheur, le professeur Jean Hamburger (1909-1992) fut successivement chef de clinique en 1936, médecin des hôpitaux en 1945, agrégé en 1946, médecin de l'hôpital Necker en 1949 et professeur de clinique néphrologique de 1958 à 1982. Il a également dirigé un laboratoire de recherches de l’INSERM et du CNRS sur le rein et l'immunologie de greffe.
Fondateur et vice-président de la Fondation pour la recherche médicale, membre (1974) puis président (1981-1982) de l'Académie des sciences, membre de l'Académie de médecine (1975), membre ou docteur honoris causa de nombreuses académies étrangères, il fut le créateur du concept de réanimation médicale (1953) et de la discipline qu’il a proposé de nommer néphrologie, étude du rein normal et des maladies du rein. Il réalisa, avec son équipe de chercheurs de l'hôpital Necker, le premier rein artificiel français (1955) et les premières greffes de rein réussies (entre faux jumeaux en 1959 et entre non-jumeaux en 1962).
Auteur d’une série d'essais et oeuvres littéraires, il a été élu à l'Académie française le 18 avril 1985, au fauteuil de Pierre Emmanuel et reçu sous la coupole le 16 janvier 1986 par Jean Bernard.
Dans "La Plus Belle Aventure du Monde" qu'il publia en 1988 (éditions Gallimard), il s'adressait plus particulièrement aux jeunes. Retraçant l'histoire de l'apparition de la vie et de l'espèce humaine sur la Terre, puis celle de la fabuleuse invention des sciences, il posait une question fondamentale: comment l'homme utilisera-t-il les ressources de son intelligence créatrice? Parvenu à une étape décisive de son "aventure", il peut en effet être à l'origine des plus grandes merveilles comme des pires catastrophes. Se laissera-t-il griser par sa puissance et emporter par ses passions incontrôlées en jouant à l'apprenti sorcier? Ou bien acceptera-t-il de "donner un sens à sa vie" en privilégiant la sagesse et la justice? C'est à lui qu'appartient la réponse.
(Cette interview date de mai-juin 1989)
MC: Professeur, vous êtes l'auteur de nombreux ouvrages à caractère scientifique et philosophique qui ne s'adressent pas, a priori, aux jeunes lecteurs. Pourquoi tout à coup cette parenthèse avec "La Plus Belle Aventure du Monde"?Jean Hamburger: Dans l'un de mes livres, j'ai écrit que l'avenir du monde est entre les mains des instituteurs, des enseignants. Or je constate que l'histoire de l'homme et les connaissances biologiques prises globalement sont souvent enseignées d'une manière abstraite et peu attrayante, surtout dans le cycle secondaire. On ne sait pas très bien raconter aux jeunes l'explosion des connaissances qui ont fait apparaître une image complètement transformée de l'homme et des liens qui l'unissent aux autres êtres vivants ou aux êtres inanimés.
Dans un autre ouvrage [Demain, les autres] publié en 1979, j'avais intitulé l'un des chapitres: "Enfant de l'homme, étonne-toi, étonne-toi!" Je suis sensible à la nécessité, non seulement de relater aux enfants l'histoire de la vie, mais encore de leur communiquer l'enthousiasme que le biologiste peut ressentir face à l'organisation de cette vie.
MC: Vous a-t-il été facile de trouver un langage à fois adapté aux jeunes et ne trahissant pas la complexité des connaissances scientifiques?
Jean Hamburger: J'ai toujours pensé que l'on pouvait très bien parler des connaissances scientifiques un utilisant les mots de tous les jours. Je déplore cette tendance, souvent néfaste à mes yeux, qu'ont les spécialistes, en quelque domaine que ce soit, de se créer un langage ésotérique. La médecine, est, à ce sujet, un bon exemple. Pourquoi employer, quand on parle d'une maladie, le mot "pathogénie"? Ou bien "physiopathologie", alors que l'on peut dire "mécanisme"? Ou encore le mot "étiologie" pour "cause de maladie"? Pour être compris par un adolescent, mon exposé devait donc être expurgé d'une terminologie trop technique.
MC: Votre tour d'horizon des connaissances scientifiques, et plus particulièrement biologiques, présente toutefois une telle densité de contenu que sa lecture peut être profitable aussi bien aux adultes qu'à des jeunes.
Jean Hamburger: Cette remarque m'a été faite à plusieurs reprises. J'y vois la preuve que les adultes ont souvent besoin, eux également, de mieux connaître les merveilles de notre grande aventure humaine. Il n'en demeure pas moins vrai que le livre a été écrit d'abord pour des jeunes de 12-16 ans.
MC: Pas tout à fait l'âge de vos petits-enfants?
Jean Hamburger: Ils ont en effet respectivement dix et sept ans. Ils ont toutefois lu mon livre, avec l'aide de leurs parents [France Gall et Michel Berger], et ont semblé très intéressés. Mais sans doute est-ce aussi par fierté que l'auteur soit leur grand-père!

Jean Hamburger: Je me suis longuement exprimé sur ce sujet, en particulier dans mon livre La Raison et la Passion. L'un des chapitres de cet ouvrage porte pour titre: "Passerelles". Le monde de la recherche scientifique et celui des passions sont en effet reliés l'un à l'autre, même s'il est indispensable de ne pas les confondre, comme ont eu tort de le faire les Positivistes et les Scientistes qui prétendaient mettre sous le couvert de la science et de la connaissance rationnelle la totalité des expressions de l'âme humaine.
Pour ma part, je considère qu'une distinction essentielle sépare la démarche scientifique des autres merveilleux chemins de l'esprit humain: l'art, la notion de justice, la foi pour ceux qui l'ont, etc. Mais distinction ne signifie nullement cloisonnement.
MC: La science n'est donc pas possible sans la morale?Jean Hamburger: Bien sûr que non! La science en elle-même n'a aucun caractère moral ou immoral, mais ses applications, en aval, doivent, quant à elles, obéir à la morale.
En aucun cas la science n'a en son pouvoir de définir les règles de la distinction entre le bien et le mal, entre le beau et le laid, entre ce qui est juste et ce qui ne l'est pas. Par contre, le rôle de la morale est d'intervenir dans les conséquences pratiques du progrès scientifique afin que celui-ci aille dans le sens d'un véritable progrès humain.
Le fait de travailler sur l'atome ne porte en lui aucune connotation de bien ou de mal. C'est seulement à partir du moment où l'on tente de mettre en application ces connaissances que le regard moral s'impose: les utilisera-t-on pour guérir le cancer, par exemple, ou bien pour fabriquer des bombes aux conséquences dramatiques que nous savons?
MC: Vous exprimez souvent votre "sentiment d'admiration émerveillée pour la puissance créatrice de la pensée humaine", surtout et de manière évidente en biologie. Par ailleurs, une crainte fondamentale est sous-jacente à chacune de vos réflexions: l'homme ne va-t-il pas se laisser subjuguer par la tentation de jouer à l'apprenti sorcier? Êtes-vous optimiste ou pessimiste sur le devenir de l'homme?
Jean Hamburger: Il suffit d'allumer son poste de télévision, d'écouter la radio ou de lire les journaux pour constater que l'harmonie du monde actuel est sévèrement menacée. Un regard de lucidité sur la situation de ce monde et les dangers auxquels il est exposé est d'une urgente nécessité.
Je ne souscris donc pas à l'optimisme béat de certains hommes du XIXe siècle qui annonçaient que la science résoudrait tous les problèmes. Quelqu'un par exemple comme Littré, auquel je viens de consacrer un ouvrage, ne cessait de prétendre que les progrès de la science devait entraîner la disparition des guerres, l'harmonie générale entre les peuples et l'établissement d'une société idéale. En réalité, la science a progressé, mais les guerres, les famines, les pollutions et autres menaces n'ont pas reculé pour autant.
Sans nécessairement tomber dans le pessimisme, je crains que l'homme ne soit sur une pente orientée, non pas vers le mieux - selon le postulat de Littré -, mais vers des dangers possibles. De surcroît, cette pente est inscrite dans la nature même de l'homme. Les hommes sont doués d'une intelligence extraordinaire et génératrice de puissance; mais ils portent aussi en eux,génétiquement, les mauvaises passions qui leur font commettre les pires sottises.
La science progresse, mais les passions sont restées les mêmes, sources d'un véritable guet-apens. Toutefois, l'homme a déjà démontré qu'il était capable de surmonter les dangers liés à la nature des choses. Ainsi, par exemple, son combat contre le choléra ou la peste. Il dispose d'assez d'intelligence pour venir à bout d'une situation débouchant sur le mal. Il lui faut pour cela prendre réellement conscience de l'enjeu et des dangers qu'il encourt.
MC: Par moments, vous définissez l'homme comme un "révolté"...Jean Hamburger: L'homme doit tenir compte des lois biologiques éternelles auxquelles il obéit comme tout être vivant, mais il les considère comme immorales. La sélection naturelle qui a créé des millions d'espèces vivantes est le contraire même de ce que nous nommons la "morale": elle correspond à la mort du faible, à la victoire du fort... bref, à tout ce que nous détestons.
En dernière analyse, la morale consiste à dire: nous n'acceptons pas les règles qui nous ont précédés pendant trois milliards d'années et qui ont été à l'origine de l'extraordinaire expansion de la vie. L'homme se définit spirituellement comme un révolté contre une situation qu'il trouve en arrivant sur terre.
Jean Hamburger: La lutte contre l'injustice est peut-être le plus profond de nos élans moraux. Des élans qui, je le répète, sont le propre de l'homme et n'existent dans aucune des autres innombrables espèces vivantes. Des élans qui sont dans notre nature, mais nullement dans la nature des choses. Des élans qui sont donc une sorte de révolte et, par là, une somptueuse entreprise.
Jean Hamburger: Mon but n'a pas été en effet d'écrire ce livre uniquement pour raconter aux jeunes l'aventure de l'homme et ses émerveillements. J'ai cherché à leur donner les éléments d'une réflexion personnelle qui leur permettent de s'engager eux-mêmes, à leur tour, dans la défense de la communauté humaine.
Pour donner un sens à sa vie, il faut tout d'abord discerner clairement ses propres responsabilités au sein de l'aventure humaine, dans le conflit permanent entre la raison et la passion, entre la puissance et la morale.
Un choix personnel est inéluctable. Il n'est possible qu'à la condition d'une réelle prise de conscience de l'importance de l'enjeu. L'homme porte en lui, dans sa nature même, un piège qui peut l'entraîner vers la ruine. À lui de surmonter ces dangers, comme il l'a maintes fois prouvé au cours de sa merveilleuse aventure.

MC: Maintenant que vous avez cessé vos activités dans le domaine de la recherche biologique et médicale, vous consacrez beaucoup de temps à l'écriture. Est-ce une revanche tardive du philosophe sur le savant?
Jean Hamburger: Quoique retraité, je continue à recevoir régulièrement mes anciens collaborateurs qui viennent soumettre à la discussion de leur ancien patron les résultats de leurs recherches.
Par ailleurs, mes responsabilités au sein de l'Académie des sciences et de l'Académie de médecine ainsi que ma participation aux séances hebdomadaires de l'Académie française représentent pour moi beaucoup de travail.
Il n'empêche que je peux effectivement me consacrer à l'écriture beaucoup plus que par le passé. Quant à parler de "revanche", le mot est sans doute trop fort. Simplement, le plaisir que j'éprouve actuellement à exprimer dans mes livres ce que je pense m'était jusqu'ici interdit, par manque de disponibilité.
Mais le scientifique que je suis n'a pas à se plaindre. J'ai merveilleusement goûté la vie qui a été la mienne. J'ai connu des aventures médicales extraordinaires: rien artificiel, réanimation, greffe du rein... C'est bien ce même enthousiasme qui continue de m'animer et que je souhaite transmettre aux jeunes qui me liront.
18:05 Publié dans Jean Hamburger, médecin | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Interviews

