27.11.2005
Jean-Louis VIARD: "Je suis un animal malade du Soleil."

Jean-Louis Viard est un artiste qui cultive, avec autant de talent, deux modes d'expression: d'une part, la peinture et la tapisserie; d'autre part, la gravure. D'un côté: l'exubérance de couleurs qui prennent leur source dans un "soleil écartelé aux horizons multiples"; de l'autre: des visions apocalyptiques qui rejettent, par-delà l'angoisse, l'enfer du quotidien, condamnant sans pitié les démons de notre société contemporaine.
Où donc est le véritable Viard? Artiste, décris-moi ton Soleil.
MC: Parcourant l'ensemble de votre oeuvre, on constate que vous opérez sur deux registres. Vos toiles et vos tapisseries chantent la vie, la sérénité, la sagesse, l'unité, le rêve peut-être... représentés par le thème du soleil. Vos gravures sont a contrario le reflet d'une société qui est marquée par l'angoisse et se désagrège en sécrétant sa propre mort. S'agit-il bien de la même inspiration, du même artiste? Y a-t-il un ou plusieurs Viard?
J.-L. Viard: Ce dualisme que vous mentionnez dans mon oeuvre est, à mon avis, le reflet de la situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement.
Nous avons engendré une société, nous vivons à une époque où le meilleur côtoie le pire. l'homme a fait de formidables découvertes, mais il ne sait malheureusement pas les gérer. Il est capable de marcher sur la Lune, alors que la moitié du globe crève de faim. Il s'est façonné un mode de vie dominé par la consommation, mais il est de plus en plus submergé par des déchets qu'il ne sait pas comment éliminer.
Cette contradiction que je vis et subis comme quiconque m'irrite. Nous vivons en plein illogisme. C'est comme si l'on nous obligeait à marcher au plafond.
MC: Réglez-vous des comptes, dans vos gravures notamment qui témoignent d'un réalisme pour le moins inquiétant? Certes, vous n'étalez pas de sang à la une, mais vos visions cauchemardesques ne semblent déboucher sur aucun espoir.
J.-L. Viard: Il est vrai que mes gravures sont peu attractives pour les galeries, pour d'éventuels acquéreurs. Et pourtant, je ne voudrais pas être taxé de didactisme pédant. Je ne prétends donner de leçons à personne. Je suis simplement exaspéré de voir tant de possibilités de vie heureuse gâchées, tant de talents perdus, tant de bonnes volontés inemployées, et ce cri intérieur se traduit sur mes plaques de cuivre. On peut néanmoins dénoncer certaines réalités en essayant d'y mettre un peu d'humour pour éviter de tomber dans le désespoir. Je veux quand même croire que l'on pourra se corriger.
MC: Dans le même temps, portant notre regard sur vos tapisseries, nous constatons que le Soleil y est omniprésent, tel un horizon guidant constamment vos pas...
J.-L. Viard: J'accepte volontiers cette interprétation. Si je m'obstine, par exemple, à dénoncer les méfaits de la pollution, sans doute est-ce parce qu'elle vient obscurcir "mon" Soleil. Je ne puis me résoudre à cet état de fait.
Un tel constat n'a pour moi aucune connotation philosophique ou moralisatrice. Le Soleil est, à mes yeux, une source première d'inspiration dans la mesure où j'y puise d'abord mes émerveillements et mes jeux de couleurs. Quant à la signification pseudo-psycho-quelque chose de cette préférence, j'en laisse la responsabilité aux critiques dont c'est le métier de décrypter le pourquoi du comment!

MC: Quoi qu'il en soit, on peut au moins admettre que votre alchimie interne, à vous artistes, est peu banale. Vous détenez et cultivez un mode de communication par maints aspects moins trompeur que le langage ou le message écrit.
J.-L. Viard: Je ne souscris pas complètement à cette analyse.
Le don? Le talent inné? Qu'est-ce à dire? En réalité, nous n'avons pas encore rencontré de peintres géniaux à 5-6 ans, comme l'était, en musique, le jeune Mozart. Il est vrai que l'on peut admettre chez beaucoup d'individus une certaine inclination pour le dessin ou la peinture. Mais le talent est d'abord affaire de technique et de travail. De beaucoup de travail! N'a-t-on pas dit que le génie était une "longue patience"?
L'artiste n'est pas un être à part. Je puis être guidé par une idée de départ: un jeu de lignes, de taches, de couleurs... Mais entre cette "inspiration" et la réalisation, la marge est grande. Elle l'est d'autant plus que, pour reprendre l'expression de Dufy, "il faut souvent abandonner ce qu'on a envie de faire au profit de ce qui se fait". Il en est de même d'ailleurs dans tous les autres corps de métier.
MC: Nous voilà à cent lieues de la prétendue "liberté" de l'artiste, lequel n'évoluerait qu'en suivant sa seule intuition créatrice!
J.-L. Viard: Nous traînons en effet cette confusion depuis deux siècles, depuis l'ère du Romantisme.
La démarche des Romantiques était empreinte de narcissisme ("ma souffrance n'est pas la même que la vôtre"...). Chacun d'eux souhaitait affirmer sa particularité et, en réponse à cette attitude hautaine, provocante, la société s'est défendue par l'isolement des créateurs ou encore par le mépris.
Ce même mouvement, en peinture, est allé en empirant pour déboucher sur ceux que l'on appelle les "peintres maudits". En fait, la vie de bohème n'est qu'un vulgaire canular littéraire! Quelle est la "liberté" de l'artiste? Quelle responsabilité, tout d'abord, d'employer ce mot terrible : la liberté! Il faudrait pouvoir le définir avec précision. La "liberté" de l'artiste, avec toute la confusion qui imprègne ce mot, n'existe pas selon moi. L'histoire de l'art est avant tout une histoire de la "commande". L'artiste peintre est un ouvrier comme un autre!
MC: Que reste-t-il alors de la responsabilité de l'artiste?
J.-L. Viard: C'est vrai! L'artiste ne peut pas réaliser n'importe quoi n'importe comment. Il doit d'abord faire preuve de compétence, de technique professionnelle. Ici comme ailleurs, le savoir-faire ne s'improvise pas; il s'apprend.
Répondant à ce professionnalisme, celui qui passe commande à l'artiste est censé avoir la culture artistique nécessaire pour apprécier l'oeuvre qu'on lui remettra en échange de son argent.
Au Moyen-Âge, la trinité des pouvoirs - politique, économique, culturel - était assumée par des personnes ayant à peu près la même somme de connaissances. L'échange artistique était alors évident: celui qui passait commande et payait de ses deniers une oeuvre d'art était en mesure d'en reconnaître la véritable valeur, même si le talent de l'artiste dépassait parfois les strictes limites du contrat. Telle était la véritable liberté de l'artiste: c'est ce qu'il mettait "en plus"...
Actuellement, le divorce est malheureusement quasi total. L'élite politique est très proche de l'élite économique, mais elle ne correspond plus, à quelques rares exceptions près, à l'élite culturelle. La prétendue "politique culturelle" officielle n'est qu'un leurre et nous condamne à nous soumettre au pouvoir des galeries qui tendent à transformer l'artiste en industriel: ce dernier doit fournir tant d'oeuvres, en respectant tels délais. Une fois encore: où est la liberté de l'artiste?
Ne parlons pas des "autodidactes"! Pour un douanier Rousseau, premier et rare exemple d'autodidacte véritable, combien de succédanés douteux? C'est le règne de "Monsieur Bricolage": n'importe qui peut faire n'importe quoi!

MC: Réduisant le mode de communication de l'artiste à une relation de type commercial -"je peins, tu achètes"-, ne risquez-vous pas de banaliser le statut du créateur?
J.-L. Viard: Tel n'est pas mon propos. Un bon artiste est avant tout un bon professionnel qui a suivi une indispensable formation préalable et qui, pour autant que faire se peut, bénéficie de la reconnaissance de ses pairs.
En outre, l'artiste est, pour moi, un témoin de son temps, de sa société, du milieu dans lequel il vit. Rembrandt, par exemple, a peint dans la première partie de sa vie la bourgeoisie calviniste de son pays. Ensuite, après la "Ronde de Nuit", il s'est tourné vers les gens du ghetto juif. Traduisant la Bible, il témoigne d'une réalité sociale qui n'est plus celle du pouvoir.
Plus proches de nous, César et Arman représentent, dans leurs oeuvres, la société de consommation. Empilant des carcasses de voitures et de multiples objets cassés, ils traduisent en fait leur époque.
Certains artistes, notamment les peintres abstraits, peuvent sembler repliés sur leur seul monde intérieur. En réalité, je pense que l'on ne peut être un homme de l'Art que si l'on est partie prenante, y compris dans son expression artistique, du monde dans lequel on vit.
C'est à ce seul titre que l'artiste a un véritable rôle social, lequel est également sa raison d'être.
(interview réalisée en mai-juin 1992)
Éléments biographiques que le site
http://www.montmartre-aux-artistes.org/viard_jl/index.php...
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26.11.2005
Rémy BRICKA, le funambule des mers

L'homme-orchestre, tout de blanc vêtu, une colombe sur l'épaule, est bien connu. Son premier disque date de 1973 et, en 1977, "la Vie en couleur" lui a valu un Disque d'or.
Conjointement à sa carrière artistique, Rémy Bricka a pratiqué, jusqu'à ces dernières années, un sport pour le moins original: la marche sur l'eau! À son actif:
- premier marathon sur la Seine (1980),
- traversée Londres-Paris par la Tamise, la mer du Nord, les canaux du Nord, l'Oise et la Seine (1985),
- Cannes-Calvi (1986),
- traversée de l'Atlantique, sans eau ni vivres (1988).
Pour compléter ce palmarès, il a tenté, au premier semestre 2000, la traversée du Pacifique, de Los Angeles à Sydney, soit 14 000 km. Mais les éléments déchaînés et les imprévus de la navigation ont eu raison de sa ténacité. Rémy a dû abandonner.
J'ai pu le rencontrer peu de temps après ce retour forcé.
Seuls les marins parlent bien de la mer.
Ou bien ces aventuriers de l'impossible qui, tel Ulyssse rejoignant sa patrie en affrontant les vents contraires et les éléments hostiles du royaume de Poséidon, façonnent, au gré de leur prouesses secrètes, de modernes Odyssées.
Rémy Bricka est de leur race. Il vient de le démontrer magnifiquement, avec modestie, avec une exemplaire grandeur d'âme.
Il portait en lui un rêve. Son rêve. De longue date...

L'Atlantique, traversé à skis flottants quelque dix années auparavant, ne lui avait pas suffi. Il voulait à nouveau défier l'océan. Non pas pour en tirer un quelconque profit, ni pour taquiner le moindre record, mais parce que, semble-t-il, l'espace sans horizon est enivrant. Parce que... parce que... Seul Rémy connaissait les véritables motifs qui titillaient son désir d'aller plus loin, de mettre la barre plus haut encore, dût-il pour ce faire surprendre les plus proches de ses proches.
Contre vents et marées, il est donc parti. Puis reparti, après un premier affrontement neutralisé, la violence du ressac ayant eu raison d'un matériel trop fragile et d'un départ sans doute précipité.
Marcher, marcher encore, traînant sa nacelle de survie. Suivre la route des alizés, à la rencontre de la trop lointaine Australie. Affronter la première, puis la seconde, puis une autre tempête. Encaisser les coups de boutoir des flots arrogants et vengeurs. Reprendre la route malgré la faim, malgré les brûlures de la soif, malgré la fatigue accumulée, malgré les courants dérivants, malgré les tentations d'abandonner... Mais le marcheur solitaire avait-il encore le choix? Abandonne-t-on quand on a l'audace chevillée au corps? Peut-on baisser pavillon lorsqu'on a décidé de tout sacrifier à la recherche d'un Absolu, quand bien même celui-ci s'obstinerait à taire son nom?
Sur la voie du retour vers l'île d'Ithaque, Ulysse était averti des tentations et multiples dangers qu'il aurait à affronter. Il dut croiser les âmes des grands héros et l'ombre de sa mère Anticlée. Pour éviter les Sirènes, il se fit attacher au mât de son vaisseau. Après avoir échappé aux charmes de la nymphe Calypso, il fut rejeté, nu et évanoui, sur le rivage de l'île des Phéaciens. Puis, ayant été découvert par Nausicaa, fille d'Alcinoos, roi de l'île, il gagna à nouveau la haute mer et put enfin rejoindre, démuni de tout, les rives de sa terre originelle.
Verra-t-on un symbole dans cette saga puisée au coeur de la mythologie? Rémy, certes, est un poète qui se plaît à partager ses émotions d'artiste grâce à son talent d'homme-orchestre. Mais par-delà l'enchantement des mots et des mélodies, l'artiste a le rêve ambitieux, tenace, étrangement réaliste. Il ne pouvait esquiver l'appel du Pacifique. Il se lança dans sa folle traversée, non pas en fringant navigateur, mais en baroudeur, skis aux pieds et esclave de son habitacle flottant. Par quelque force plus contraignante que toutes les raisons raisonnées, parce qu'il se sentait épaulé par la confiance implicite des siens, il marcha jusqu'à l'épuisement, 153 jours exactement, ne comptant que sur sa propre énergie et une hypothétique clémence des éléments.
Et le pire faillit survenir. Prévisible sans doute, dramatique en tout cas. Rémy était allé jusqu'à l'extrême limite de ses possibilités. Il dérivait, mais "K.O. debout". Il ne vit pas les côtes d'Australie. Mais qu'importe! Son périple prit fin après une marche de 5 000 km, 6 000 peut-être.
Aidée de quelques amis, Marie-Rose, sa compagne de tous les instants, était venue à sa rencontre. Le poète-pèlerin des mers avait néanmoins pu entrapercevoir ce qu'il était venu chercher dans ce désert abyssal, infiniment moins "pacifique" qu'il n'y paraît: non pas l'exploit pour lui-même, mais ce silence miraculeux, loin de tout superflu et de tout subterfuge, grâce auquel on réapprend les raisons de vivre, d'aimer et de chanter.
Qui dira la véritable force des poètes?
20:43 Publié dans Rémy Bricka, chanteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Portraits
25.11.2005
Jean-Claude CASADESUS : l'émotion au bout des doigts

"L'Art: un droit pour tous". À la tête de l'Orchestre national de Lille, Jean-Claude Casadesus met en pratique cette devise, portant la musique partout où elle peut être reçue. Pour lui, la musique est tout sauf frileuse. Sa vertu majeure est d'engendrer l'émotion partagée, de créer des passerelles entre les êtres, de susciter la communication. Comment résister à la curiosité de mieux connaître ce "militant du frisson pour tous"?
(Cette interview date de 1990 et a été publiée dans la revue "ACTION sociale et santé")
MC: Jean-Claude Casadesus, vous appartenez à une famille qui s'est illustrée dans la musique classique. Vous sentiez-vous "condamné" à vous engager vous aussi dans cette même voie?
JCC: Je suis issu, c'est vrai, d'une famille de musiciens. Pour ne citer que lui, mon grand-père paternel - le compositeur Henri Casadesus - avait décrété que je serais instrumentiste, puis chef d'orchestre. À l'âge de quatre ans, j'ai ainsi commencé à faire mes premières gammes sur un violon, encouragé également par un ami de notre famille, le chef d'orchestre Pierre Monteux, fondateur de l'Orchestre symphonique de Paris.
Conscients des difficultés du métier que d'aucuns souhaitaient me voir suivre, mes parents [Gisèle Casadesus et Lucien Pascal], eux-mêmes comédiens, me conseillaient plutôt une autre orientation.
Si les encouragements directs de mes parents n'allaient pas dans le sens des souhaits de mon grand-père, j'ai quand même profité du climat culturel qui régnait dans ma famille. Et advint ce qui devait arriver: je me suis remis à la musique tout seul, à l'âge de 12-15 ans, en cachette tout d'abord, puis en fréquentant les concerts. Plus tard, de 18 à 20 ans, j'ai choisi d'approfondir mes études musicales.
Pendant douze années, j'ai gagné ma vie comme percussionniste dans divers orchestres de variétés (Michel Legrand, Charles Trenet, Léo Ferré, Aznavour, Brel, Piaf...), tout en étant timbalier solo des Concerts Colonne et soliste au Domaine musical avec Pierre Boulez.
Finalement, j'ai commencé à l'âge de 30 ans mes études de chef d'orchestre. Je suis donc l'anti-enfant prodige par excellence! Je recherche en permanence des ouvertures sur des galaxies différentes. Le pluralisme, le métissage et la tolérance sont pour moi des sources d'enrichissement, à condition bien entendu que l'on n'y perde pas son identité propre.
MC: Vous avez composé de la musique de films et de scène. Pourquoi pas de musique classique?
JCC: C'est en effet un souhait. J'aspire aussi d'ailleurs à pouvoir un jour mettre noir sur blanc mes convictions. Mais, comme tout un chacun, je ne dispose que d'une seule vie, qui se raccourcit chaque jour davantage! Mon premier travail, c'est d'apprendre les partitions pour ne pas trahir les compositeurs que j'interprète.
MC: Au terme d'une répétition ou d'un concert, vous semblez être complètement exténué, "vidé"...
JCC: La direction d'un ensemble musical exige une extrême concentration et le souci de transmettre une impulsion à une centaine de personnes.
Le chef d'orchestre est un unificateur de respiration. Il doit tout anticiper, tout entendre "avant", tel un joueur de tennis qui analyse les coups de son adversaire pour prévoir sa propre stratégie.
La vie d'un orchestre repose sur une réelle complicité de tous ses acteurs, sur une intense transmission de pensée. Ce travail, à commencer par le chef d'orchestre, est très contraignant. Chaque métier a ses grandeurs, mais aussi ses inconvénients, ses servitudes.
MC: Diriger un orchestre est pourtant plus qu'un métier. Il faut aussi le talent!
JCC: La direction d'orchestre est un destin, un état, une philosophie. Il faut évidemment maîtriser les techniques artisanales de cette fonction, mais cela ne suffit pas. En plus des capacités musicales innées ou acquises, le "feeling" est indispensable.
Dans la profession que j'exerce, je pense qu'on ne peut faire l'impasse sur quinze à vingt ans de bagne avant de se voir décerner le brevet de débutant autorisé à continuer. C'est le tarif, le prix à payer.
J'estime que la maîtrise parfaite, ou proche de la perfection, d'une oeuvre requiert de longues années d'expérience. Une maturation est nécessaire, comme pour le vin. Ce n'est pas parce qu'un vin est bon naturellement qu'il peut être dégusté immédiatement.
MC: L'interprétation d'une oeuvre musicale est-elle placée sous votre seule et entière initiative? Ou bien avez-vous recours à une concertation, au moins occasionnelle, avec vos musiciens, avec vos solistes plus particulièrement?
JCC: Un orchestre est un ensemble d'êtres humains, dont la plupart ont eu à vaincre des obstacles, à travailler des concours.
Pour ce qui me concerne, j'ai beaucoup appris et continue d'apprendre des musiciens de mon orchestre. Ce serait absurde de ne pas écouter leurs différents points de vue. Mais il serait tout aussi absurde de voter pour savoir quel tempo adopter dans l'interprétation de telle ou telle oeuvre.
Il y a, d'une part, les suggestions qui me sont faites et, d'autre part, la conception de l'oeuvre que j'ai personnellement élaborée dans le secret de mon bureau ainsi que la vision globale que je suis obligé de définir. La vérité se trouve au centre.
À l'instar de la vie prise globalement, la vie d'un orchestre est faite de détails, certes, mais aussi de perspectives, de projets. Or ces grandes orientations reposent sur une démocratie représentative, non sur une démocratie directe.
MC: De quelle liberté disposez-vous dans vos interprétations? En quoi le "style Casadesus" diffère-t-il de celui d'un autre chef?
JCC: Comme tout chef d'orchestre, j'ai la mission de concrétiser l'abstrait qui a été suggéré par le compositeur. Une musique est morte tant qu'on ne la vit pas. Dans cette "re-création", le filtre de l'interprète est évidemment prépondérant. C'est à ce stade que jouent pleinement la liberté et la responsabilité du chef d'orchestre, dans la pulsion qu'il va insuffler, dans la respiration qu'il va donner à l'oeuvre et la couleur qu'il va lui imprimer.
De là vient l'émotion différente que l'on peut ressentir face à une même oeuvre traduite par deux interprètes différents... ou par le même interprète, mais à deux moments différents. C'est le miracle de la fragilité de l'instant, de l'éphémère permanent.
Pour cette raison, je compare la musique enregistrée aux plats surgelés par rapport à la grande cuisine. Le disque n'est que la traduction d'un seul instant qui reste figé à tout jamais, qu'il ait été sublime ou moins bon, alors que la véritable communication repose sur une émotion, par définition fragile, que l'on vit ensemble. Rien de pire que de "communiquer" tout seul, face à une mécanique!
MC: Dans l'univers musical, vous faites parfois bande à part. Vous vous produisez, certes, dans des salles de renom, mais vous acceptez - vous les recherchez même - des lieux plus modestes: des usines, des sièges d'entreprise. Il vous est arrivé d'aller, avec votre orchestre, dans une prison ou un hôpital psychiatrique!
JCC: Ma devise est que l'Art est un droit pour tous. Il faut porter la musique partout où elle peut être reçue, sans oublier toutefois que cette première démarche doit encourager et favoriser l'accès aux lieux destinés à accueillir la musique dans de meilleures conditions. N'oublions pas que le lieu de concert peut être le Stradivarius comme le tombeau d'un orchestre. On n'imagine pas à quel point une formation, fût-elle la meilleure du monde, peut être pénalisée par un lieu mal adapté.
Je l'ai souvent constaté: dans les lieux inhabituels que vous mentionnez, l'écoute était bien meilleure comparativement à celle que l'on rencontre parfois dans des salles dites "de concert". Point n'est besoin de sortir de Polytechnique pour comprendre et apprécier la musique. Il n'est pas nécessaire d'avoir appris à écouter, comme on apprend la lecture pour savoir lire. Il suffit de se laisser aller.
En usine, je rencontre régulièrement de 85 à 90 % de personnes qui n'ont jamais assisté à un concert. Au premier abord, on peut constater une réaction de méfiance, voire de rejet. Vient alors la répétition. Les spectateurs prêtent une oreille, puis deux. Il se rendent compte que nous ne sommes pas des farfelus qui amusent la galerie en jouant de la "zizique", mais que la musique est notre travail. Finalement, l'écoute se fait de plus en plus franche, amicale même.
Porter la musique sur les lieux et pendant les horaires de travail fait partie de la mission d'irrigation culturelle que j'ai fixée à mon orchestre. Je vois dans cette démarche un hommage à la dignité du travail et de ceux qui en vivent.
MC: De telles initiatives ont-elles fait partie de votre programmation dès la fondation de votre orchestre en 1976?
JCC: J'ai refusé d'aller dans les entreprises tant que mon orchestre n'avait pas atteint sa vitesse de croisière. Je n'ai jamais accepté que notre démarche puisse ressembler, de près ou de loin, à une B.A. plus ou moins improvisée ou à une quelconque action boy-scoutiste désinvolte.
La première des qualités que l'on est en droit d'attendre d'un orchestre, où qu'il se produise, est en effet la qualité de sa prestation. Une telle exigence de perfection est une question de conscience professionnelle. Elle s'intègre aussi à cette conviction partagée par tous ceux qui ont permis la création de l'Orchestre national de Lille: le développement économique d'une région est indissociable de son développement culturel.
Déjà, à l'échelon de chaque entreprise où nous nous sommes produits, nous l'avons constaté: un concert a un impact bien plus profond qu'une simple réception et il laisse plus de traces qu'un cocktail où l'on se gave de petits fours.
La musique a une vertu de rassemblement qui facilite le dialogue et crée des passerelles, dissipant au besoin des malentendus, entre les membres d'une même communauté de vie ou de travail.
MC: Il n'empêche que la musique dite "classique" ou "grande musique" est liée à une tradition d'élitisme. Pourquoi ce cérémonial qui peut paraître guindé pour les non-initiés?
JCC: Sommes-nous réellement tributaires ou esclaves de ce décorum? Peut-être est-il plus simple et plus exact d'affirmer que nous avons, nous aussi, notre "bleu de travail", à savoir un habit de concert. Point final! Une fois admis ce constat, nous jouons avec la même dignité à Paris, Berlin, Londres, dans une usine ou une prison.
Il n'y a aucune raison de n'apprendre à lire qu'à celui qui porte le bon tee-shirt. L'apprentissage de la lecture est un droit, un devoir, une nécessité. Pourquoi n'en serait-il pas de même pour l'enrichissement culturel que peuvent apporter la musique, le théâtre, la danse, la peinture, la sculpture?
Nous vivons dans un monde où la technologie est en train de prendre le pas sur l'humanisme. Or, pour contrôler nos robots et ne pas devenir robots nous-mêmes, nous devons rester extrêmement attentifs à sauvegarder notre potentiel d'émotions, à nourrir notre humus intérieur.
MC: Paraphrasant une expression du philosophe Bergson, vous avez affirmé que la musique n'est pas un "supplément d'âme"...
JCC: La musique n'est pas une faveur. Ni une récompense. Ni un loisir. Elle est un droit. Libre à chacun de la choisir ou de la rejeter. Mais chacun doit avoir préalablement la possibilité de l'aborder pour se déterminer en connaissance de cause.
Il existe en tout être humain une réserve de poésie qui ne demande qu'à fleurir. Notre rôle et notre légitimité d'artistes consistent à permettent l'éclosion de cette richesse cachée, en partageant notre don, en brisant des zones d'incommunicabilité.
MC: Proust a écrit: "La musique est peut-être l'exemple unique de ce qu'aurait pu être - s'il n'y avait eu l'invention du langage, la formation des mots, l'analyse des idées - la communication des âmes."
JCC :Je pense que la musique est le plus court chemin d'une âme à une autre. C'est un langage universel, qui n'a pas recours à la subversion des mots, ni aux images imposées.
Dans notre monde de bruit, dans notre "société Kleenex" (je prends, je jette...), il faut militer pour le silence habité. Il faut privilégier le fond sur la forme.
Nous ne pouvons nous satisfaire d'une société vivant en surface. Nous avons besoin d'une spiritualité, d'un idéal qui seul nous permettra de survivre.
Tout le mérite de la musique est là: elle est en prise directe avec les émotions qui peuplent notre quotidien, avec nos peurs, nos angoisses, nos joies. Par-delà le langage trompeur ou le non-dit, elle est la traduction de la vie.
MC: La musique, langage universel, se moque des frontières réelles ou artificielles. Elle "voyage" très bien, comme a pu le constater votre orchestre. Parmi vos longs périples à l'étranger, vous semblez avoir eu un coup de coeur particulier pour l'Afrique Noire.
JCC: Notre tournée en Afrique représente une étape importante pour notre formation musicale. Nous sommes le premier orchestre symphonique à être allé dans cette partie du continent africain: Sénégal, Côte-d'Ivoire, Nigeria...
Ce fut pour moi une expérience exceptionnelle. Je n'ai pas douté une seule seconde du succès de notre entreprise. Peut-être ai-je la foi du charbonnier, mais je crois à la magie du son. Le son invente des galaxies. Les Africains n'ont pas l'habitude d'écouter de la musique classique assis dans des fauteuils. Ils l'ont fait... De même, nous n'avons pas l'habitude de jouer de la musique debout, en dansant. Nous l'avons fait!
Je suis très curieux de découvrir des terres non défrichées. Mais, pour ce faire, la qualité de notre prestation doit être irréprochable.
À Dakar, un Africain m'a dit, le plus spontanément du monde, au terme d'un concert: "Je te remercie, patron, de nous avoir joué Varese; ça m'a rappelé les crocodiles et les combats d'éléphants dans la savane. C'est une musique qui nous parle."
Comment douter alors du caractère magique et irrationnel du son, de la musique? Si elle est à ce point internationale, c'est peut-être parce qu'elle porte en elle un mystère. Un mystère dont, contrairement aux robots, nous pouvons percevoir les vibrations.
MC: Vous revenez souvent sur un mot qui semble vous tenir à coeur: l'émotion, l'émotion-passion plus précisément...
JCC: Il faut militer pour le "frisson pour tous"! Sur ce plan, la musique est une arme absolue. Elle suscite l'émotion qui naît d'un enrichissement intérieur.
Pourquoi ne nous laissons-nous pas porter plus souvent par nos émotions naturelles?
Il est des personnes qui ont tellement souffert, qui ont subi de telles humiliations, qui ont affronté des drames si cruels que la révolte est devenue leur seule arme de défense, leur unique raison de survivre. Pourquoi ne pourraient-elles pas découvrir, grâce à la musique notamment, qu'il y a aussi l'Amour?
Actualités de l'Orchestre national de Lille (direction Jean-Claude Casadesus) :
21:35 Publié dans Jean-Claude Casadesus, chef d'orchestre | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Interviews

