28.11.2005

Maître cadranier




Originaire des Vosges où il est né en 1957, Rémi Potey se retrouve dans le Queyras en1975 à garder les moutons. Il sera berger cinq années. Au cours de ses pérégrinations, il constate l'existence, mais aussi l'état de délabrement de nombreux cadrans solaires dans la contrée qu'il sillonne.
Ses longs moments de solitude lui permettent surtout de s'imprégner des vraies richesses de la vie, tout en cultivant une sensibilité artistique nourrie de spontanéité. « On découvre tout dans la nature, aime-t-il à répéter. On finit même par y trouver des mots que l'on n'a lus nulle part ailleurs. La nature apprend à vivre tranquille, sans se bercer d'illusions. La formation livresque est somme toute relative. Il faut vite la laisser de côté pour faire appel à la connaissance que l'on porte au-dedans de soi. »
Délaissant les troupeaux pour les pistes, Rémi sera ensuite moniteur de ski pendant plusieurs saisons. Pour arrondir ses fins de mois, il se lance, en 1984, dans la réalisation d'un poster de dessins à la plume d'églises du Queyras. Édité à compte d'auteur, ce poster connaît un grand succès.
Dans la foulée, il en édite un autre qui est également très vite épuisé. Sensibilité, spontanéité, appel à ses richesses intérieures et à ses dons naturels, la méthode commence à porter ses fruits.
1985 : Rémi se trouve sur les échafaudages. Son père, déjà, était maçon. Il le devient également, au sein d'une petite entreprise locale, sans la moindre formation initiale, mais « si on travaille avec passion, on trouve de façon empirique les secrets du métier ».
C'est alors que, courant 1986, se produit un déclic majeur pour ce touche-à-tout sans complexes. L'entreprise de maçonnerie dans laquelle il travaille s'est vu confier les travaux de restauration de l'église d'Aiguilles, dans le Queyras. Sur la façade du monument, trône un majestueux « Zarbula » (du nom du célèbre maître cadranier piémontais qui sillonna la région au milieu du XIXème siècle). Le cadran solaire est malheureusement en piteux état.
Instinctivement, l'architecte des Monuments historiques Alain Tillier propose à Rémi de le restaurer. Il sait que le manoeuvre n'a aucune formation dans l'art de la fresque, ni a fortiori en gnomonique. Mais il a remarqué, lors du chantier, qu'il a un sérieux et étonnant « coup de patte ».
Sans trop savoir dans quelle aventure il se lance, Rémi accepte illico de relever le défi. Il examine le « Zarbula » sous toutes les coutures, analyse la texture de son support, teste les pigments et s'aperçoit rapidement que « ce n'est pas si compliqué que cela ». Sans la moindre qualification ad hoc, sous le contrôle attentif d'Alain Tillier, il exécute les travaux de restauration en 1987.
Le résultat est plus que concluant. Encourageant ! Un nouveau cadranier est né.



Les commandes de restauration et de création se succèdent. D'autres cadraniers, du côté de Grenoble notamment, se posent en concurrents, mais contrairement à eux, Rémi applique la méthode traditionnelle de l'a fresco. Les pigments, d'origine naturelle, sont peints sur un enduit de chaux et de sable encore humide. D'où des délais très courts, ceux que pratiquaient les grands maîtres italiens de la fresque : le travail est exécuté suivant le rythme de la journée (la fameuse giornata). Une oeuvre commencée le matin doit être terminée le soir. Si elle présente des dimensions trop importantes, elle sera réalisée en plusieurs parties. Mais se pose alors le problème des raccords qui devront évidemment être invisibles. Ils seront donc effectués en biais, en suivant telle ou telle ligne du dessin particulièrement adaptée à cette opération (un pli de vêtement par exemple).
Les pigments, détrempés à l'eau, sont emprisonnés dans le support de manière à en être indissociables. Ils recevront seulement alors en surface une fine pellicule de résine acrylique pour que soient améliorées l'étanchéité et la résistance à l'agression des intempéries, de la pollution et des rayons ultraviolets.
Qu'on est donc loin de la technique appliquée ailleurs, sans le moindre scrupule esthétique, à partir de peintures acryliques sur un support de ciment sec !
En création, pour le tracé de la fonction horaire du cadran et le positionnement du « style », Rémi Potey utilise un logiciel pour être dégagé de tout calcul rébarbatif. À la limite, notre artiste considère cet aspect utilitaire du cadran comme purement accessoire, voire sans importance. En tout cas, « cela ne l'intéresse pas ».
La véritable fonction du cadran est ailleurs selon lui, dans sa richesse esthétique, dans son rôle symbolique, dans l'originalité et la signification de la devise qu'il comporte. Pour ces différentes raisons, chaque cadran solaire est unique. Quand bien même il présenterait des similitudes dans le dessin ou le format avec telle ou telle autre réalisation, il serait original par sa position.
Étrange et passionnant personnage que ce Rémi Potey ! Au contact des heures, il a appris la philosophie du temps. Qu'importe l'heure en définitive, puisqu'elle n'a qu'une fonction sociale secondaire et qu'elle n'est pas indispensable pour (bien) vivre. N'est-elle pas une invention humaine pour disséquer en instants artificiels et utilitaires le flux du temps cosmique dans lequel nous sommes immergés ?
Telle est bien la leçon première du cadran solaire : contrairement à ce que prétendent nous faire accroire nos horloges sophistiquées, seul le temps compte vraiment, celui que nous ne maîtrisons pas. Nous en percevons seulement la lente et inexorable progression en observant les frémissements d'une ombre sans cesse changeante. Instant d'éternité que l'on vit intensément, simplement, instinctivement, en faisant abstraction de son être et de sa raison�
Autrefois, les devises des cadrans solaires se voulaient moralisatrices, donneuses de leçons. C'était du genre : « Mortel, sais-tu à quoi je sers ? À marquer les heures que tu perds », « Pendant que tu me regardes, tu vieillis », « Toutes blessent, la dernière tue », « Hélas ! L'heure que tu regardes est peut-être celle de ta mort »� Bonjour l'ambiance ! On ne pouvait imaginer meilleures maximes pour� remettre les pendules à l'heure !
Au lieu de répéter comme les Anciens que « philosopher, c'est apprendre à mourir », Rémi Potey préfère une philosophie qui apprend à vivre. Pour lui, un cadran solaire sans divisions horaires se justifie comme tel. Quant aux adages, dictons et autres pensées de haute voltige, il leur donne une tournure résolument optimiste, privilégiant l'instant présent à un lendemain qui nous acheminera, à plus ou moins long terme, vers ce que l'on sait. Vers ce que l'on craint peut-être�
« Toi qui me regardes, écoute !
Accorde le rythme de ton c�ur
Aux battements de mes instants.
Comprends-tu maintenant
Comme il est temps d'aimer ? »

L'instant présent, symbolisé par l'ombre d'un cadran, se nourrit de lumière, aime à répéter Rémi. Et d'ajouter : « L'ombre passe, mais la lumière demeure. »


Robert TATIN : entre Avoir et Être



Surréaliste naïf ou représentant de l’Art brut ? Le céramiste-peintre-sculpteur Robert Tatin, créateur du musée qui porte son nom (Cossé-le-Vivien – Mayenne), est inclassable. Une certitude toutefois : son appartenance à la grande famille des bâtisseurs.

Robert Tatin est né le 9 janvier 1902 à Avesnières, près de Laval. Un milieu modeste, un père dreyfusard, une mère catholique pratiquante, une petite enfance somme toute heureuse, avec ses rites et ses fêtes.
Survient alors un événement dramatique : le père de famille, employé de commerce, est congédié par sen employeur pour cause d’opinions politiques contestataires et de transgression de tabous religieux. Il doit quitter le département pour trouver ailleurs de quoi faire vivre sa famille. Il accepte ce qui s’offre à lui, dont un emploi momentané dans un cirque.
Après les années d’école, certificat d’études en poche, à l’instigation de ses parents et de ses deux maîtres d’école, Robert commence un apprentissage de peintre en bâtiment. Une chance pour lui ! Son maître d’apprentissage non seulement lui enseigne le métier, mais il l’initie également aux styles artistiques, au symbolisme et à l’«histoire des hommes».
Novembre 1918, au terme de son apprentissage, Robert part à Paris pour y exercer son métier. Son père est mort depuis deux ans. Il envoie une partie de sa paye à sa mère pour financer l’apprentissage de son jeune frère.
Pendant ce séjour dans la capitale comme durant les vingt-six mois d’armée à Chartres, notre peintre en bâtiment trouve le temps de donner libre cours à son appétit de savoir, à ses aspirations les plus éclectiques. Il pratique ainsi l’astronomie, la boxe française, le théâtre, la musique, la peinture. Il suit des cours de géométrie et de trigonométrie…

Angoisse métaphysique? Qu’importe les grands mots ! Complétant son savoir-faire, Robert Tatin cultive son savoir-penser et son savoir-être. L’humaniste en lui est en train de naître : «Je m’inquiète de la religion, de la mort, de la maladie, de la santé, de la guerre, de la misère. Je m’inquiète surtout du bonheur, du malheur… J’ai besoin d’oublier toute cette agitation du monde afin de me faire, premièrement, un corps sain, un esprit clair et un cœur humain.»

1925 : retour aux origines. Robert Tatin s’installe à Laval où il crée une entreprise de peinture en bâtiment.
Ce milieu professionnel lui convient parfaitement. Il s’y sent chez lui. Qui plus est, il lui offre l’opportunité de se « construire » lui-même, alors qu’il était « orphelin de situation sociale ». Non seulement il lui ouvre les portes de l’Avoir, mais il lui permet surtout d’Être.
L’entreprise embauche une trentaine de salariés. Elle fonctionnera jusqu’en 1946. Entre-temps, Robert Tatin suit des cours de charpentier. Il fait preuve ici encore d’une telle compétence que, bien que n’étant pas du sérail et n’ayant pas effectué son Tour de France, il sera admis en 1931 au sein des Compagnons du Devoir et Liberté de Tours.
En lieu et place du Tour de France, le nouveau compagnon compensera par de nombreuses « errances » de par le vaste monde des hommes et de la pensée. Sa recherche purement intellectuelle auprès de différentes philosophies, dont le bouddhisme, l’hindouisme et la franc-maçonnerie, est complétée par une impressionnante collection de voyages : Italie, Belgique, Hollande, Espagne, Angleterre, Irlande, Afrique du Nord, Brésil, Argentine, Uruguay, Paraguay, Chili…
L’univers de l’entreprise devient vite trop étriqué pour ce touche-à-tout, insatiable quêteur de vérité, même s’il y a trouvé ses véritables racines. Mais entre Avoir et Être, peut-être faut-il choisir.

Dans le dédale des années précédant l’installation finale à la Frénouse, Robert Tatin entreprend de se perfectionner en diverses techniques (céramique, dessin, peinture, sculpture) comme moyens d’expression ponctuant sa projection personnelle dans l’univers de l’art et de la pensée.

1er juin 1962 : Robert décide de mettre fin à ses périples sans frontières. La Frénouse, à Cossé-le-Vivien, sera désormais son pied-à-terre. Il choisit cet emplacement pour son environnement, («une nature par essence non finie»), pour l’espace, pour l’architecture de la maison acquise récemment. C’est là qu’il créera son musée, un endroit qu’il conçoit d’emblée comme un lieu de rencontres et qui lui permettra de matérialiser son acquis artistique puisé au cœur de la pensée. Ce musée ne sera ni statique, ni passéiste. Il sera plutôt une invitation à ne pas nous arrêter en chemin pour ne pas figer l’art et la pensée en des formules stéréotypées.
En 1967, le Louvre envoie à la Frénouse une mission d’experts. Le sculpteur Zadkine, membre du groupe, écrit sur le livre d’or du chantier : «Je suis ébloui par l’homme et ce qu’il fait.»
14 octobre 1969 : le musée est officiellement inauguré.
16 décembre 1983 : mort de Robert Tatin. Son musée est pratiquement achevé.

Visitant ce musée, on se laisse surprendre tout d’abord par la performance technique, par les impressionnantes dimensions de l’œuvre. Par ses multiples références également, lisibles dans les traits et détails des sculptures. Impression d’un univers connu, aux repères plus ou moins familiers. Puis, progressivement, on perd pied et on se retrouve comme embarqué dans un itinéraire initiatique.

Robert Tatin et son œuvre échappent à toute étiquette. Rejetant, comme par principe, la frilosité et tout académisme, le bâtisseur-artiste a transformé sa vie en une perpétuelle avidité de savoir. Pèlerinage sur la trace des glorieux devanciers, recherche du Moi ou traversée du désert, sa démarche ne s’est satisfaite d’aucune réponse structurée ni, a fortiori, définitive. Tatin ne se résout pas à s’asseoir, même momentanément, au bord du chemin. Pour lui, l’essentiel n’est pas tant ce que l’on cherche que le fait même de chercher.
Par-delà son silence, il continue de nous entraîner dans sa soif de vérité, nous posant sans cesse cette même question : Y a-t-il une certitude entre le Soleil couchant et le Soleil levant, entre Orient et Occident?
La seule certitude à laquelle l’artiste soit parvenu est bien que l’Esprit, pour traduire ses élans, ses passions et ses doutes, a besoin de la Matière la plus brute. En cela, l’artiste Tatin n’aurait jamais existé sans le Tatin de la grande famille des bâtisseurs. La Pensée est trop belle et trop riche pour être réduite en condensés du savoir. Elle a pourtant paradoxalement besoin de la Matière, travaillée par la main de l’artisan ou de l’artiste, comme symbole et comme support.
Être et Avoir seraient-ils donc également indispensables ? Indissociables ?

Profession : taillandier


Olivier Loiseau est un homme heureux !
Qu'on nous pardonne d'entrée de jeu cette banalité� mais le bonheur peut-il être "banal"?


Issu d'une famille où le travail dit « manuel », hormis pour les tâches ménagères, ne représentait pas une nécessité de l'existence, Olivier a tout d'abord été orienté vers une école des Beaux-Arts : « Tu seras artiste, mon fils ! » Et de fait, une fois terminée sa formation, il sculpte et re-sculpte, avec une nette préférence pour la pierre. L'une de ses oeuvres monumentales est même exposée quelque part dans le XVè arrondissement de Paris.
Puis, à la faveur d'un de ces petits coups de bluff qui peuvent vous changer en moins de deux une existence, il se retrouve sur une autre voie, préparée il est vrai par une prédisposition cachée. Visitant, la vingtaine à peine sonnée, l'un des derniers magasins d'outils de taille artisanaux du côté du Faubourg Saint-Antoine, à Paris, il se risque, sans trop savoir pourquoi, à annoncer tout de go au maître des lieux : « Cela, je sais le faire ! » Entendons : « Je sais forger ce genre d'outils ! »
Et voilà notre jeune Olivier pris à son propre piège. Sans rien perdre de son aplomb, se rappelant qu'effectivement, alors qu'il était encore gamin, il avait déjà façonné quelques ustensiles de son invention, il se lance dans l'aventure. Oh ! Rien de bien reluisant au départ. Dans un coin d'une entreprise amie, il installe son enclume et fabrique sa propre forge avec de la terre glaise. À la fin du mois, les premières commandes sont honorées. « Je serai donc taillandier, mon père ! »

Cela se passait il y a seize ou dix-sept ans. Depuis, après avoir connu certains déboires, du genre incendie de sa maison, il s'est installé dans une ancienne ferme, en bordure d'un petit village de l'Essonne, à proximité immédiate de la campagne et de la vraie nature. Une partie des bâtiments est réservée à l'habitation, le reste et quelques appentis de fortune servant d'ateliers. L'entreprise « Metaloiso » tourne maintenant à temps plein. Le chiffre d'affaires dépend notamment d'un réseau d'une dizaine de revendeurs que notre artiste-artisan considère plutôt comme des mécènes que comme des commerciaux purs et durs.


« Metaloiso » a, conformément à sa vocation première, étoffé son catalogue d'outils de taille (pierre et bois) pour atteindre le millier de références, chacune étant évidemment personnalisée par son utilisation et sa destination (type de matériau, tradition régionale...), ainsi que par le savoir-faire du taillandier qui, après l'avoir lui-même pratiqué, connaît le « langage » de l'outil.
Parmi ses clients : de nombreux tailleurs de pierre, spécialisés notamment dans la restauration de monuments classés, et des entreprises locales de BTP qui viennent faire « rebattre » leurs pioches ou leurs bêches de marteaux-piqueurs.
L'entreprise a par la suite développé un deuxième volet de son activité : la métallerie-ferronnerie d'art. Et Olivier de commenter : « Nous avons la chance de fabriquer quelque chose d'unique, comme seuls peuvent encore le faire de nos jours les véritables artisans. Avec les autres compagnons au sein de l'entreprise, nous partageons la même conviction : le travail manuel qui est le nôtre ne nous est pas imposé, mais il est bien le fruit d'un libre choix, et sans doute même d'une commune passion. »
(article écrit en 1998)