28.11.2005
Le bestiaire insolite du sculpteur Jean-Michel Pradel-Fraysse

N'en déplaise aux fabulistes, les animaux de la création ne sont pas réservés aux leçons de morale pour enfants sages. Qu'ils soient bipèdes ou quadrupèdes, qu'ils évoluent sur terre, dans l'air ou en milieu aquatique, ils peuvent également entrer dans le monde de l'art, par la grande porte. Dans l'art de la décoration par exemple.
Dans la série "Nos amies les bêtes", il doit être rare de trouver animaux plus attachants que ceux observés et sculptés par Jean-Michel Pradel-Fraysse.
Vous imaginiez par exemple le cochon pataugeant lamentablement, à grand renfort de grognements, dans sa fange nauséabonde, avant de figurer, soit dit entre nous, au menu du jour de votre restaurant préféré. Détrompez-vous! L'artiste est à même de transformer les cochonnets, gorets et porcelets en créatures qu'on ne pourra plus supporter de voir croupissant dans les exhalaisons fétides d'une porcherie. Avec leur petite queue tirebouchonnante à ravir, leur groin inspiré qu'on imagine mal finissant en museau vinaigrette, leurs oreilles qui semblent flotter au vent comme de fiers étendards, les voici transfigurés, transformés en véritables oeuvres d'art, dans l'attente d'une destination ultérieure encore inconnue.
Le bestiaire quelque peu insolite de Jean-Michel Pradel-Fraysse ne s'en tient évidemment pas là. Son arche de Noé accueille également des bisons écarlates qui ornent curieusement une certaine bannière étoilée, des poissons multicolores immortalisés dans leurs surprenants cadres de béton, un bouledogue à l'allure pataude qui n'en finit pas de ronchonner, un rhinocéros impressionnant de force et de tendresse et une kyrielle de moutons moutonnants prêts à peupler à la queue leu leu toutes vos insomnies...
Pour sûr, Jean-Michel Pradel-Fraysse porte sur la gent animale un regard de sympathie. Il la "tient en respect", par la vertu de cette fibre artistique qui, c'est bien connu, est apte à sublimer le quotidien le plus pâle et le plus terre-à-terre.
Avant d'opter pour une telle démarche un brin singulière, il a fait ses classes par les voies les plus ordinaires et quelques chemins de traverse. Une longue tradition familiale l'initie tout d'abord et tout naturellement à l'art de la pierre. Après un BEP dans cette discipline à l'École des Métiers du Bâtiment de Felletin, dans la Creuse, il réintègre pour deux ans l'entreprise paternelle. Puis il se lance dans le sacro-saint et incontournable "audiovisuel", version conception et création de décors. Mais il est dit qu'on retourne toujours à ses premières amours et Jean-Michel n'échappe pas à la règle: il revient en effet à la sculpture en 1982-83, bien décidé à ne plus commettre d'infidélités envers cette élue des Beaux-Arts.
C'est alors que jaillit l'éclair, que naît l'inspiration, celle sur laquelle il entend faire désormais reposer toute l'originalité de sa démarche créatrice. Reprenant à son compte la technique des mascarons haussmanniens, voire même celle, beaucoup plus ancienne, des frises et des bas-reliefs, il imagine des motifs décoratifs destinés à ornementer une façade, une cour intérieure ou les parties communes d'un immeuble.
Au départ, conformément au langage convenu que lui impose l'orthodoxie architecturale, il adopte une facture somme toute très classique. Ce sera le cas notamment pour sa première intervention, menée de concert avec l'architecte-décorateur Alain Maignan, lors d'une opération de rénovation d'un immeuble rue Godot-de-Mauroy (Paris - IXe). Les éléments ornementaux qu'il propose (entre autres un dieu Éole étonnamment joufflu, alternant avec une tête de Zeus au faciès intimidant) restent en réalité très sages. Certes, leur apparition sur un mur de façade ne sera possible qu'au terme de maintes palabres, parce que le promoteur, l'architecte et l'artiste lui-même sauront surtout présenter les arguments qu'il faut. Mais, une fois l'opération terminée, la satisfaction est unanime et enthousiaste.
Fin du premier acte!

Pour l'heure, Jean-Michel Pradel-Fraysse est attelé à peaufiner sa démarche artistique. Régulièrement, il bat la campagne, fréquente les zoos ou organise une séance de pose dans son atelier pour saisir une attitude, mieux reproduire un détail anatomique ou capter telle ou telle vibration de la psychologie animale.
Dans le même temps, il perfectionne sa technique, mettant au point les matériaux composites (sa "soupe personnelle") qu'il utilise pour réaliser ses sculptures. Au passage, on notera qu'il fait aussi appel au béton, en attendant l'utilisation future de l'enrobé.
Le deuxième acte est donc en cours, toutes portes grandes ouvertes. L'artiste a plus d'un tour dans son sac. Il se dit prêt à réaliser du "sur mesure" pour habiller un pan de mur ou un plafond, apportant le détail qui fait toute la différence, tel le grain de beauté au milieu d'un visage. Son atout principal: une vraie passion pour son art, jointe à une grande connaissance des contraintes techniques architecturales:- L'architecture et la sculpture, commente-t-il, s'ignorent trop souvent. Leurs fonctions, il est vrai, sont différentes. Mais pourquoi ne seraient-elles pas complémentaires?
Peut-être verra-t-on dans cette remarque un appel du pied en direction des promoteurs, architectes ou divers maîtres d'oeuvre, et l'on aura raison. Le sculpteur animalier n'entend pas jouer les bêtes curieuses. Son projet est des plus sérieux, à condition de le comprendre avec ce grain de sel indispensable qu'est l'humour.
Qui a dit que l'acte de bâtir devait être triste?
(ce reportage date de novembre-décembre 1995)
Informations complémentaires: http://www.pradel-fraysse.org/
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Marcel Lopès, inventeur

Habitué du célèbre Concours Lépine, ce "p'tit" mécanicien d'Aubervilliers collectionne les inventions de son cru. Entre autres "services rendus à la cause du progrès", il a mis au point une technique de freinage en catastrophe qui risque de révolutionner le monde de la construction automobile. Excusez du peu!
(ce reportage date de mars-avril 1990)
C'est bien vrai! Ce n'est pas une coquetterie de sa part. Marcel Lopès est incapable de vous dire le nombre de médailles et autres distinctions qu'il a accumulées depuis 1933, date de sa première participation -et déjà médaille d'or!- au Concours Lépine.
Dans le lot, il est une une récompense à laquelle il tient plus que tout et qu'il arbore sans fausse modestie au revers de sa veste: la Croix d'Officier de l'ordre du Mérite de l'invention, pour "services éminents rendus à la cause du progrès" (Bruxelles, décembre 1976).
Sinon, dans le minuscule bureau du garage qu'il partage avec ses chats (et son comptable!) à Aubervilliers, on ne sait où porter le regard tant les murs sont tapissés de diplômes, les uns jaunis par le temps, les autres encadrés depuis peu: Grand Prix du Conseil municipal de Paris à l'exposition des travaux et chefs-d'oeuvre d'habileté professionnelle, Médaille d'Or au Concours d'inventeurs de Monaco, Médaille d'Or avec félicitations du jury au Salon international des inventeurs de Bruxelles, Croix de Chevalier de l'Ordre du Mérite, de la Recherche et de l'Invention, membre de l'académie des Sciences de Chieti (italie), etc., sans oublier évidemment les Médailles d'Or, d'Argent ou de Vermeil reçues moult fois au Concours Lépine depuis plus de cinquante ans.
Ce mécanicien de 81 ans continue de superviser lui-même la marche de son garage. Mais entre les clients tous plus pressés les uns que les autres, la dépanneuse à appeler de toute urgence pour remorquer un véhicule accidenté, la pile de papiers-factures-prospectus-revues qui s'amoncelle sur le bureau, une ribambelle de chats qui jouent les jaloux et miaulent tout ce qu'ils savent dès que la porte de l'armoire laisse passer une bonne odeur de chair tendre, le téléphone qui n'en finit pas de sonner, notre génial trouve-tout n'a pas encore réussi à inventer la journée de 48 heures! Et pourtant, dans ce pêle-mêle d'occupations tous azimuts, on perçoit aisément où Marcel Lopès met ses priorités. Avec l'aide d'un ou deux compagnons, les affaires du garage suivent leur petit bonhomme de chemin. Et pendant ce temps...
- Puisque vous m'avez fait l'amitié de me rendre visite, vous allez voir ce que vous allez voir! Une merveille, je vous dis! Vous n'en croirez pas vos yeux.
Voyons donc!
Mais non! Pas tout de suite. Avec un art consommé du suspense, notre hôte s'en va trifouiller dans son armoire mécanique, tout en écartant d'une main un collier anti-puces, une boîte de ron-ron, le diplôme version 1989 -une Médaille d'Or, comme par hasard!- du Concours Lépine et une liasse de papiers dont il est, à coup sûr, le seul au monde à connaître le classement: 2 500 coupures de presse qui parlent... devinez de qui! Eh oui! Cet homme impeccablement cravaté se tenant aux côtés de son Altesse Sérénissime le Prince de Monaco, c'est bien lui, le "p'tit" mécanicien d'Aubervilliers, qui n'a pour tout bagage que son certificat d'études. Et là, c'est encore lui, représentant fièrement les couleurs de la France au Xe Salon international des Inventeurs de Bruxelles.
Une pause, le temps de reclasser vaille que vaille toute cette avalanche d'éloges, et le moment est venu de découvrir enfin "la" merveille qui a fait couler tant d'encre dans le monde des inventeurs.

Précautionneusement, sur un coin de bureau préalablement dégagé et essuyé du plat de la main, Marcel Lopès installe la toute première de ses inventions, imaginée et construite en 1926, alors qu'il n'avait que 17 ans.
Merveille des merveilles, en effet, que cette mécanique parfaitement huilée dont les minuscules rouages se mettent comme par enchantement en marche, sans un bruit, sans à-coups, sous la seule action de l'air comprimé. Pas la peine de demander: "À quoi ça sert?", les explications -pas le secret!- de la fabrication font partie de la visite:
- Longueur hors tout: 380 mm; largeur hors tout: 180 mm; hauteur: 280 mm; poids: 3 kg 400. Construction entièrement à la main, sans aucune machine-outil ni aide extérieure, avec uniquement des matériaux de récupération: bronze, acier, plomb, étain, boîtes en fer-blanc, feuille de zinc, embouts de pompe de bicyclette, baleines de parapluie, valves de roues d'automobile, élastiques, un robinet à gaz, un bouchon de lampe à acétylène, etc. Alésage: 16 mm. Course: 30 mm.

La caractéristique de cette machine est son fonctionnement à double effet, à air comprimé. Marche avant et marche arrière par "reversion" automatique. Vitesse réglée par un régulateur centrifuge à boules, équipé d'un balancier.
Comprenne qui pourra! Toujours est-il que cette petite mécanique qui semble tout droit sortie d'un univers à la Jules Verne a par la suite inspiré de nombreux perfectionnements techniques dans la machine à vapeur des temps modernes. Mais à l'insu de notre jeune prodige... En effet, celui-ci n'entendait rien à l'époque au dédale administratif des dépôts de brevets. Et il fut ni plus ni moins victime du piratage. À bon entendeur, salut! La reconnaissance officielle du Concours Lépine modéra-t-elle cette amertume? Sans doute. Et pourtant, une revanche restait à prendre.
Pour faire savoir à qui voulait bien l'entendre que c'était bien lui, et personne d'autre, l'inventeur de la "distribution à double transfert et à double échappement par tiroir cylindrique", il a lancé le défi suivant aux ingénieurs, techniciens et mécaniciens du monde entier: une prime de 500 000 millions de centimes ("jusqu'à épuisement de tous ses biens") sera offerte à celui qui réalisera une autre "locomotive" en tous points identique à la sienne et dans exactement les mêmes conditions (construction à la main avec matériaux de récupération).
- À ce jour, 5 639 candidats s'y sont cassé les dents! Et j'attends toujours... De toute façon, quand je jugerai le moment venu, je ferai don de mon invention -et de son secret de fabrication- aux Arts et Métiers.
Pendant ce temps, la petite merveille continue d'épater quiconque l'approche. Et en tout premier lieu, son inventeur!
Puis il y eut d'autres trouvailles, d'autres brevets: appareils de levage, jauge universelle à signal lumineux pour réglage précis et mise au point rapide des moteurs à essence, appareil à signal lumineux pour vérification et réglage des pompes à injection sur moteurs diesel, etc.

La dernière invention en date du mécanicien d'Aubervilliers risque de révolutionner le monde de la construction automobile. Il s'agit d'un dispositif intégral de sécurité (D.I.S.) en cas de défaillance, sur un véhicule, du maître cylindre de freins, du servofrein, d'un étrier, d'un cylindre récepteur, d'un correcteur, etc., ou bien en cas de rupture d'une tuyauterie d'alimentation d'huile dans le circuit hydraulique de freinage.
En clair: vous conduisez votre véhicule et, soudain, la pédale de frein ne répond plus. Vous appuyez jusqu'au plancher... et votre voiture continue sa course folle vers l'obstacle inévitable. Le dispositif mis au point par Marcel Lopès et déjà testé expérimentalement sur quelques voitures permet au conducteur d'arrêter en catastrophe son véhicule. La rupture accidentelle des freins est en outre signalée aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur du véhicule par un avertisseur sonore et des voyants lumineux. Dernier avantage très appréciable: l'ensemble du dispositif de sécurité est commandé automatiquement pas la pédale de frein.
Bref, les risques de carambolage sont réduits au minimum, voire supprimés. Le véhicule endommagé obéit au contrôle de son conducteur. L'irréparable a pu être évité et l'accident -souvent mortel- est écarté.
Quant à savoir laquelle de ses deux inventions -la locomotive et le D.I.S.- Marcel Lopès préfère... aucune réponse! Allez donc comprendre ce qui se passe dans la tête d'un inventeur!
11:58 Publié dans Marcel Lopès, inventeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Portraits
SAVIGNAC : un affichiste "maniaque de la clarté"
On a dit de lui qu'il était "le plus grand affichiste français de sa génération".
Formé à l'école de Cassandre, il a su rapidement trouver son style bien à lui, fait de rigueur, de simplicité du trait, de recours permanent au gag visuel.
Cette interview date de septembre 1989. Elle n'en garde pas moins toute son actualité. Raymond Savignac est décédé en 2002.
MC: Un affichiste de renom et d'expérience tel que vous-même connaît-il encore le trac lorsqu'il voit l'une de ses oeuvres exposée à tous les regards sur les murs d'une ville?
Savignac: En dépit de mon âge et d'une longue expérience dans mon métier, je connais en effet le trac. Je suis un homme de l'ombre et ressens quelque inquiétude dès que l'une de mes oeuvres doit être révélée au grand jour. Dans le même temps, j'éprouve une réelle jouissance, et sans doute un brin d'orgueil, lorsque je me promène dans les rues et que j'aperçois mes affiches: - C'est pourtant bien vrai! C'est moi qui ai fait cela!
Parfois, je suis comme étonné de voir s'accomplir à nouveau ce qui est toujours resté pour moi un rêve de gamin. Lorsque je voyais des "réclames" sur les murs, j'enviais ceux qui étaient capables de les réaliser.
MC: Dans le monde actuel où tout est conditionné par l'audiovisuel, l'affiche n'est-elle pas le parent pauvre de la publicité?
Savignac: Autrefois, l'affiche avait toute l'importance que lui conférait la compétence de l'imprimeur. C'est lui qui était le premier interlocuteur de l'annonceur. Lorsque l'on utilisait la lithographie, l'affiche naissait comme d'un acte d'amour entre le papier et la presse, alors qu'avec les rotatives ultra-perfectionnées utilisées de nos jours, qui peuvent vous sortir toutes les couleurs à la fois, le résultat est souvent plus proche de la bouillie pour chats que du travail bien fait.
Aujourd'hui, l'affiche n'intéresse plus guère les agences de publicité. De plus, au bout de neuf jours de mise dans le circuit, elle doit disparaître.
Pour ma part, j'ai toujours pensé que l'on pouvait parfaitement associer l'art au commerce et que l'affiche ne devait pas "fumer le mégot" des autres moyens d'expression artistique. Comme le dessin de façon plus générale, elle reste plus gravée dans la mémoire qu'une avalanche d'images plus ou moins artistiques. Les cent mille images d'un film laissent l'esprit en repos; l'image fixe met l'esprit en mouvement.

Savignac: Je me considère moi-même comme un maniaque de la clarté. Une affiche doit crever le mur. Elle ne peut à la fois être vue et rester invisible!
Je me suis sur ce point souvent heurté à l'incompréhension de certains annonceurs qui voulaient se faire connaître... sans trop se faire remarquer! Et pourtant, jusqu'à preuve du contraire, il est impossible d'avancer si l'on appuie simultanément sur l'accélérateur et le frein.
Dans le domaine de la publicité, le succès appartient non pas aux velléitaires, mais à ceux qui "y vont carrément". Lorsqu'un annonceur fait appel à mes services, il ne me demande pas de traduire des sentiments altruistes. Mon travail ne comporte donc aucun rôle social direct, même s'il consiste en fait à chanter les louanges de la créativité humaine. Dans le flot des informations qui me sont données en vrac par mon client pour la promotion du petit dernier de ses produits, il me faut faire le tri et trouver UNE idée simple qui apparaîtra, en fin de compte, comme lumineuse.
Une bonne affiche doit toujours traduire un sentiment fort. Un seul!
MC: Vous arrive-t-il de "sécher" devant des projets qui vous sont soumis?
Savignac: Très rarement. Mais cela m'arrive quand même.
Habituellement, je discerne très rapidement les grandes lignes de ce que sera mon affiche. Il me faut ensuite partir à la recherche du détail qui fera palpiter l'idée.
En effet, une fois trouvée, cette idée ne se suffit pas à elle-même. Il faut la clarifier encore, la décanter, la mettre en valeur. Il faut décider, trancher dans le vif, supprimer tout ce qui est superflu, donc inutile.
Pourquoi faire des centaines et des centaines de dessins? L'important est de créer des images fortes, qui soient de nature à ne pas être oubliées.
MC: Dans votre autobiographie, vous faites état de votre admiration pour Charlie Chaplin. Le personnage de Charlot, et plus généralement celui du clown, a-t-il eu une influence sur votre style, notamment sur l'importance que vous attribuez au gag visuel?
Savignac: Sans nul doute. En vieillissant, je préfère pourtant Buster Keaton à Charlie Chaplin. Le côté "mélo" de ce dernier a plutôt tendance maintenant à m'agacer . Il n'empêche que ces deux géants du cinéma comique restent pour moi des maîtres dans l'art du raccourci, cet art même qui résume, à mes yeux, tout le métier d'affichiste.
J'ai en outre été influencé par les dessins humoristiques de certains journaux anglo-saxons comme The Punch et le New-Yorker. Question de sensibilité... En tout cas, je considère qu'un seul de ces dessins vaut bien parfois toute une saison théâtrale à Paris!
J'ai réalisé, en 1967, à la demande de Louis Merlin, une affiche pour la première Semaine nationale du Cirque. Le personnage du clown s'est évidemment imposé à moi, même si je suis personnellement peu sensible aux gags, à mon avis trop routiniers, que l'on voit très souvent dans les cirques.J'ai une très grande estime pour le talent de ces merveilleux artistes que furent Grock ou les Fratellini. Mais je préfère le clown involontaire qui se promène dans la rue, le comique de situation n'obéissant à aucune tradition. Il est plus proche des gags que j'utilise pour faire vivre mes affiches.
MC: Pour donner vie à vos affiches, pour les insérer en pleine vie quotidienne, vous y faites habituellement figurer un personnage qui pourrait bien être Monsieur-Tout-le-Monde et qui, en tout cas, fait partie intégrante du message.
Savignac: L'identification au message est la clé de tout support publicitaire. On a eu recours, à une certaine époque, à des Noirs pour vendre du cacao. De nos jours, on fait appel aux charmes féminins, aux animaux favoris, à la grivoiserie quand ce n'est pas l'obscénité.
Pour ma part, je préfère inventer des personnages sans nom ni traits distinctifs, qui peuvent être en effet chacun d'entre nous, avec ses drôleries et parfois son côté ridicule. Pour cette raison, je refuse tout détail racoleur ou indécent. Ce sont les êtres humains en chair et en os qui m'intéressent, avec leurs travers certes, mais aussi avec ce qu'ils ont d'attachant et parfois de touchant.
Le succès de mes affiches est dû, me semble-t-il, non pas au fait qu'elles sont meilleures, esthétiquement parlant, que beaucoup d'autres, mais à leur caractère "humain". Tout le monde peut s'y reconnaître.
On voit régulièrement des affiches bien travaillées, excellentes graphiquement, au risque parfois d'être trop "intellectuelles", pour ne pas dire torturées. Elles peuvent convenir au dessin satirique, mais elles n'ont rien à voir avec une quelconque prétention publicitaire.
MC: Vous avez affirmé que le dessin politique n'était pas votre affaire. Et pourtant, on lit sous votre plume, dans votre autobiographie, que vous aimeriez bien réaliser des affiches où vous exprimeriez vos idées...
Savignac: J'ai effectivement réalisé des affiches, à une période donnée, contre un parti politique majoritaire. Résultat: ces affiches ont été plus prisées par le parti attaqué que par celui que je défendais!
Mes opinions politiques n'ont pas pour autant été altérées. Mais je n'attends plus rien de prétendus dirigeants qui s'agenouillent devant les sondages pour se fixer un comportement ou qui ont recours à un gourou pour se façonner leur propre look.
MC: Sans cet esprit frondeur, vous ne seriez peut-être pas parvenu à la notoriété et -qui sait?- au talent qui ont marqué votre carrière d'affichiste...
Savignac: Pourquoi utiliser un langage douceâtre quand on peut s'exprimer plus directement?
Des médecins de renom m'ont demandé un jour une affiche pour illustrer une campagne contre le cancer. Dès qu'ils ont vu mon projet, ils l'ont, par pusillanimité de leur part, refusé en bloc, sous prétexte qu'il était trop réaliste. On voulait une affiche plus rassurante.
De même, pour inciter les conducteurs à la prudence sur les routes, il faudrait avoir recours à la dérision du genre: "Allez-y! Conduisez le pied au plancher! Il y a eu à cet endroit 30 morts l'an dernier. Il nous en faut 50 cet été!"
Ne retrouve-t-on pas ici le style de Charlie Chaplin dans les "Temps Modernes"? Ce film est d'un graphisme superbe et, dans le même temps, c'est une satire impitoyable.
MC: Une fois dans votre carrière, vous avez fait une incursion du côté du théâtre en signant les costumes et les décors de "l'Avare", sur une mise en scène de Jean-Paul Roussillon. Cette collaboration fut-elle une faiblesse passagère?
Savignac: Pas du tout! Cette expérience m'a fasciné. Et pourtant, que de travail! Il m'a fallu changer totalement la disposition de mon atelier. Il n'était pas non plus facile de s'adapter à l'esprit de "l'Avare". Le résultat fut, je pense, très apprécié. J'eus surtout l'agréable surprise de constater que mes décors accrochaient bien la lumière.
Je n'ai pas eu par la suite à travailler sur d'autres projets identiques pour la bonne et simple raison que l'occasion ne s'est pas présentée. D'ailleurs, je préfère inventer mon propre spectacle, même s'il ne dure qu'une fraction de seconde.

Savignac: Des expositions sont régulièrement organisées, en France ou à l'étranger, autour de mon oeuvre.
Pour ma part, je ne conserve mes originaux que depuis sept ou huit ans. Mais je détruis toutes mes esquisses. De toute façon, je n'ai pas l'intention de consacrer mon temps à une quelconque rétrospective. Me replonger dans mon passé ne m'intéresse absolument pas.
Je pense n'avoir plus rien à prouver désormais. Je m'efforce toutefois de croire que j'ai encore de l'avenir devant moi. En plus, et cela pour moi prime sur tout, ça m'amuse toujours de faire ce que j'ai à faire. Être affichiste est un fichu métier, mais c'est bien le plus beau que je connaisse.
Affiches de Savignac conservées au musée de la Publicité (Paris):http://www.museedelapub.org/virt/affi/middlesavignac.html...
- "L'affiche est aux Beaux-Arts ce que le catch est aux bonnes manières."
- "Mon but est de faire des affiches costaudes, certes, mais qui restent humaines et sympathiques. Je veux qu'elles touchent. Je ne sais pas comment j'y parviens, mais je crois qu'une certaine tendresse transparaît."
- "Le public ne regarde pas une affiche. Il la voit... En une fraction de seconde, l'homme de la rue doit percevoir ce qu'elle veut dire. Les qualités esthétiques sont donc secondaires, sinon superflues."
09:21 Publié dans Savignac, affichiste | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Interviews

