30.11.2005

Michel Guyot, "châtelain" de Saint-Fargeau



- Amis visiteurs, vous pénétrez dans l'enceinte du château de Saint-Fargeau et nous sommes heureux de vous y accueillir. Depuis des siècles, d'illustres personnages se sont succédé en ce lieu, et mille ans d'histoire vous entourent.
   Saint-Fargeau a traversé de nombreux conflits, de multiples bouleversements, des incendies dramatiques et malgré tous ces affronts, il a gardé tout son mystère et sa beauté.
   En 1979, Jacques et Michel Guyot, fous de vieilles pierres, rachètent Saint-Fargeau pour un prix symbolique et décident d'y consacrer leur vie.
   Par votre visite, vous contribuez à sa sauvegarde: une entrée paye quatre ardoises. Merci.


C'est bien au coeur d'une grande et étonnante histoire que les visiteurs sont invités à pénétrer en franchissant la porte d'entrée du château de Saint-Fargeau (Yonne). Une histoire mouvementée, parfois chaotique.
En l'an de grâce 980, Héribert, évêque d'Auxerre et fils naturel d'Hugues Capet, élève en ce lieu un rendez-vous de chasse fortifié.
Du Xe au XVe siècle, le château est la propriété des seigneurs de Toucy et de Bar, puis de Jacques Coeur, le célèbre argentier de Charles VII. Rien que du beau monde!
En 1453, Antoine de Chabannes, comte de Dammartin, fait construire sur les bases de l'ancienne forteresse le château dans sa configuration actuelle: un pentagone flanqué de six tours majestueuses.
En 1652,  Anne-Marie Louise d'Orléans s'y installe. Cousine germaine de Louis XIV, la Grande Demoiselle vient d'être condamnée à cinq ans d'exil suite aux événements de la Fronde auxquels elle a pris une part active. Pour occuper utilement son temps et donner encore plus de relief aux somptueuses fêtes qu'elle se plaît à organiser, elle fait embellir les façades intérieures du château en confiant le chantier à l'architecte François Le Vau.
1955: propriété de la famille Lepeletier des Forts depuis une dizaine de générations, le château connaît de très graves difficultés. Le duc Sosthène de Plessis-Vaudreuil, dernier propriétaire, se résout à vendre la demeure de ses ancêtres. Pour la dernière fois, il franchit le porche de la maison qui l'a vu naître.
1979: influencés par le feuilleton télévisé Au plaisir de Dieu, adapté du roman de Jean d'Ormesson et tourné à Saint-Fargeau, les frères Guyot se portent acquéreurs du grand "vaisseau de briques roses" pour le remettre à flots et le faire revivre. Les recettes des visites et du spectacle nocturne qui s'y déroule chaque été depuis 1980 permettent de financer, pierre par pierre, les travaux de restauration.

Alors que son frère Jacques est parti vers d'autres terres pour s'occuper à nouveau et comme par hasard de vieilles pierres, Michel Guyot a lié sa vie au destin de Saint-Fargeau. Sans le savoir peut-être, vous le croiserez immanquablement dans une allée du parc ou dans un couloir du château.
Lorsqu'il prend possession des lieux pour la ridicule somme de 200 000 francs réunie par son frère et lui, la tâche qui l'attend est immense, démesurée. Deux hectares de toitures sont à refaire entièrement. Les quatre-vingt-dix pièces du château sont vides, dans un état lamentable. Les murs sont lézardés. Le parc est en friche. Les incendies qui ont ravagé les lieux à plusieurs reprises ont laissé leurs traces indélébiles.

 

 

 

Michel Guyot ne se laisse pas démonter pour autant. Les solutions miracles n'existent pas. La seule qu'il connaisse, c'est de mettre la main à la pâte. Et effectivement, ce "cavalier perdu dans un siècle qui n'est pas le sien" (comme l'appelle joliment Georges Suffert) est omniprésent. Levé dès l'aube, il ne laisse à personne le soin de superviser les travaux de restauration en cours, que ce soit dans une charpente à consolider ou un mur à rejointoyer.
Mais où donc va-t-il piocher sa disponibilité et son dynamisme? Vous le verrez faire un petit tour de son domaine pour relever le moindre détail nécessitant une intervention, contrôler l'équilibre de la "cage d'écureuil" qui doit traverser cahin-caha la scène du "son et lumière", puis un peu plus tard régler les ultimes finitions du spectacle qu'il a lui-même mis en scène, s'attarder ensuite quelques instants pour tailler une petite bavette avec tel ou tel visiteur, faire le point avec les techniciens de la régie du "son et lumière", donner enfin une consigne de-ci de-là... Tout cela en plus du reste, par définition imprévisible.


Voilà ce à quoi il faut s'attendre quand on est en présence d'un "raccommodeur de châteaux [capable, comme le note une fois encore fort justement Georges Suffert, de] métamorphoser des pierres en or". Michel Guyot est sûrement un peu "fou". Mais d'une folie éminemment sympathique et, de surcroît, communicative. La preuve?  Dès 1981 s'est créée spontanément, autour de notre chevalier des temps modernes, une association des Amis du château de Saint-Fargeau. Pour faire leur l'imposante demeure seigneuriale trônant au centre de leur ville, ces nouveaux adeptes des vieilles pierres n'ont pas eu besoin d'autre révolution que celle de l'enthousiasme. L'ossature scénographique du "son et lumière" repose sur un noyau de professionnels du spectacle. Les "amis" sont, quant à eux, fidèles aux multiples postes de figurants que la mise en scène leur a confiés. Avec une constance et une conscience des engagements pris qui leur font honneur. Et si l'on multiplie de tels engagements par huit cents bénévoles, on comprend l'ampleur de la ferveur associative sans laquelle les ruines de Saint-Fargeau seraient probablement restées en leur état léthargique.
Oyez, oyez, passants et badauds! Les jours et les nuits de Saint-Fargeau ont, sous l'impulsion du maître de céans, quelque chose de magique. Qu'on se le dise!

29.11.2005

René Morel, Maître d'art



Après le Japon, la France a ses Maîtres d'art. Cette distinction n'a pas oublié les métiers des Bâtisseurs, à commencer par le plus traditionnel d'entre eux. Un tailleur de pierre "Trésor vivant": honneur à toute une profession!
(Ce reportage date de janvier 1996)

Instants privilégiés, inoubliables, que cette visite de la basilique de Saint-Denis (93), en compagnie de René Morel! L'itinéraire suivi délaisse momentanément les splendeurs de l'architecture intérieure du monument ainsi que les superbes verrières et l'alignement des célèbres mausolées, chefs-d'oeuvre de la sculpture funéraire, qu'il abrite.
C'est par l'extérieur, en empruntant les étroits dédales d'un échafaudage accolé au transept nord, que se déroule notre visite. Au passage, mon guide me rappelle les différentes phases de la construction de la basilique qui est en réalité la résultante de cinq édifices distincts successifs. Il s'empresse de souligner aussitôt la qualité du bâtiment "construit avec une méthode et une conscience admirables".
Mais si la technique mise en oeuvre par les bâtisseurs d'antan reste à tout jamais une indéniable référence du savoir-faire, le matériau utilisé ne jouit pas, quant à lui, des mêmes privilèges de pérennité. Avec les effets conjugués du temps et de la pollution ambiante, la pierre se délite. Les couleurs chaudes du calcaire sédimentaire d'origine se sont progressivement estompées sous une couche noirâtre, preuve s'il en est que notre société industrielle sait malheureusement rejeter des déchets indésirables.
C'est ici qu'intervient la compétence des tailleurs de pierre et maçons d'aujourd'hui. Dernier chaînon en date d'une longue histoire, leur mission consiste, en plus d'un bon nettoyage de surface, à retirer de-ci de-là des volumes de pierre dégradés, érodés, voire pulvérulents, pour les remplacer par d'autres volumes à l'identique. Le rendu de ce travail de chirurgie de la pierre exige non seulement l'utilisation d'un calcaire se rapprochant le plus possible de celui d'origine, mais aussi le recours à des outils respectant les aspects de taille propres à chaque époque. Qu'il s'agisse du IVe, du VIIIe, du XIe ou du XIIIe siècle, ces aspects présentent des spécificités face auxquelles le tailleur de pierre, oeuvrant à l'entretien et à la restauration du bâtiment, doit "se recaler" en permanence.
Des plus imposants blocs de façade assemblés sans le moindre interstice au plus minuscule détail d'une voussure nettoyée récemment au laser, René Morel est en mesure d'apprécier l'état de chaque pièce de ce gigantesque puzzle. Depuis vingt ans, il est responsable de l'équipe chargée des travaux sur la basilique. On comprendra dès lors pourquoi ce chantier est devenu le sien par excellence. Pourquoi également il sait vous en parler non seulement avec le talent du vrai professionnel, mais aussi et surtout avec l'enthousiasme de celui qui croit aux valeurs de sa profession.
René Morel, alias "la Fermeté de Saint-Vincent de Reins", a reçu une formation de tailleur de pierre au sein de l'Association ouvrière des Compagnons du Devoir. Au terme de son Tour de France, il est engagé par l'entreprise Quélin pour superviser les travaux de restauration de la basilique du Saint-Sépulcre de Jérusalem. Chargé de l'encadrement et de la formation de la main-d'oeuvre locale, il restera sur place de 1970 à 1976. C'est alors que son entreprise lui propose le poste de conducteur de travaux à Saint-Denis.
Au contact, même occasionnel, de René Morel, on réalise rapidement que la compétence est, certes, le fruit de l'expérience et d'une accumulation de connaissances, mais aussi et avant tout un état d'esprit. Sans doute est-ce pour cette raison que le compagnon "la Fermeté de Saint-Vincent de Reins" a fait partie, le 21 novembre 1995, des douze Maîtres d'art retenus pour la promotion annuelle.
Instauré en 1994 par le ministère de la Culture et inspiré de la tradition japonaise des "Trésors vivants", ce titre honorifique a pour but de "distinguer les meilleurs professionnels des métiers d'art, choisis par leurs pairs pour l'excellence de leur savoir-faire".
La distinction est accompagnée d'une aide financière [100 000 F] que René Morel a décidé de consacrer à un projet auquel il n'a pu, jusqu'à présent, donner suite: la réalisation d'un escalier en pierre en ayant recours à des méthodes de taille très simples appliquées aux XVe-XVIe siècles.
Est-il besoin de le souligner? Le nouveau Maître d'art n'a pas attendu cette distinction officielle pour se consacrer à la formation et à la transmission de son savoir. Pour ne citer que le seul chantier de la basilique de Saint-Denis, il s'y est vu confier la responsabilité d'une quarantaine d'apprentis tailleurs de pierre.
Et Pierre Morel d'ajouter, avec une touche de philosophie que l'on appréciera comme il se doit:
- L'institution des "Trésors vivants" est très estimable, comme étant la reconnaissance de l'expérience transmise aux générations futures. Mais cette transmission du savoir n'est pas exclusivement réservée à des personnes, compagnons ou autres, ayant des engagements dans des sociétés ou associations spécialisées. J'ai fait moi-même mon premier apprentissage de tailleur de pierre chez un artisan qui n'était pas issu du compagnonnage, mais qui avait une compétence au moins équivalente, sinon supérieure à celle de certains compagnons.
Transmettre la passion du travail bien fait n'est pas l'apanage de certaines catégories privilégiées. Tout un chacun peut être animé par cet état d'esprit et pourrait, à ce titre, se voir décerner la qualification de "Trésor vivant".

En spécialiste de la pierre, René Morel sait rester admiratif devant le savoir-faire de ses prédécesseurs: les constructeurs de cathédrales. Des premières fondations de la future basilique de Saint-Denis aux travaux en cours qui visent à la maintenir dans toute sa splendeur, l'histoire ne s'interrompt pas. Plus fondamentalement encore que la seule conservation de la pierre et des édifices, le patrimoine ne serait-il pas cette sublime tradition que les bâtisseurs se transmettent de génération en génération?


28.11.2005

Jean-Louis Briançon, chercheur d'eau



Le modernisme a chassé de notre société, voire de notre mémoire, de nombreux métiers traditionnels. Disparus après de longues années, après des siècles peut-être, de bons et loyaux services, ils sont réduits à n'être plus que les témoins inertes d'une autre époque. En sera-t-il bientôt ainsi de la profession de puisatier?
Témoignage de Jean-Louis Briançon, que j'ai rencontré dans son petit village de Haute-Provence.


Discret et réservé, Jean-Louis Briançon n'en est pas moins un passionné. Dès qu'il se sent en confiance, il vous parle avec autant de ferveur du cinéma d'antan (il retape de vieux projecteurs dégotés je ne sais où), de la fabrication du miel (il a ses propres ruches), de l'archéologie (sa collection de monnaies antiques ferait plus d'un envieux) ou des attraits touristiques de sa Provence natale où, comme chacun sait, il fait bon vivre.
Mais, sous son allure faussement blasée de celui qui aurait tout donné pour son travail sans avoir vraiment reçu la reconnaissance qu'il mérite, c'est surtout de son métier qu'il parle avec le plus d'entrain. Sans emballement excessif, sans esbroufe, sans la moindre trace de fanfaronnade... Et pourtant, bon nombre de ses interventions mériteraient de figurer en bonne place au chapitre des exploits!
Jean-Louis Briançon est puisatier. C'est à son père et à son grand-père qu'il doit ce savoir-faire qu'il exerce depuis une trentaine d'années [ce reportage date de 1996]. À son actif, des centaines de puits creusés ou restaurés, un peu partout en France. La demande, précise-t-il, est aujourd'hui encore fréquente, beaucoup plus qu'on ne l'imagine couramment. Nombreux sont en effet les particuliers qui, pour arroser leur jardin ou pour leur consommation personnelle, souhaitent une autre eau que celle du robinet. Seule contrainte évidente: faire analyser l'eau pompée de la nappe phréatique. Mais quel avantage! Surtout quand on n'apprécie que modérément l'eau de Javel...
À l'époque de la mécanisation et de la robotisation, y compris dans les métiers de la construction, les techniques mises en oeuvre par Jean-Louis Briançon et les compagnons de sa petite entreprise semblent d'un autre âge. Elles ont pourtant fait et continuent de faire leurs preuves. Les spécialistes en forage utilisent, certes, des engins très performants, mais leur efficacité n'est pas du même ordre. Ce sont des "trous" qu'ils creusent, et non pas des puits! Et Jean-Louis Briançon d'ajouter avec un brin de malice:
- Il n'est pas rare que certains clients, après l'intervention d'un foreur, fassent appel à nos services dès que leur système d'adduction d'eau s'avère insuffisant, voire inefficace. On ne peut comparer une canalisation de vingt ou trente centimètres avec un puits d'un mètre dix de diamètre. Dans le premier cas, on est tributaire des caprices, des déplacements ou même de l'épuisement de la nappe phréatique. Il faut alors aller creuser plus loin. Ce que je propose, pour ma part, est très différent. Lorsque je construis un puits, je garantis l'eau, sinon le client ne paie pas. En outre, je descends toujours deux ou trois mètres au-dessous du niveau de la nappe pour assurer une importante réserve d'eau. Il se peut enfin qu'en complément du puits proprement dit, je creuse une galerie d'un mètre soixante de hauteur pour mieux exploiter la source en amont et optimiser ainsi le rendement en eau.

 

Voulez-vous un autre argument mettant en avant les avantages de la technique manuelle et artisanale? Jean-Louis Briançon vous répond sans hésiter:
- Les forages actuels nécessitent de gros engins de chantier qui, pour se déplacer et être opérationnels, s'accommodent très mal d'espaces restreints. Quant à nous, les puisatiers, nous passons partout et pouvons même nous installer au milieu d'une pelouse sans tout casser. Une fois notre travail terminé, il restera à peine la trace d'une roue de brouette!
Comment n'être pas convaincu? Ajoutons à cela la dimension quelque peu magique de l'intervention du puisatier.
De tout temps, les mythologies ont donné une importance essentielle à l'eau. Parce qu'elle est habitée par des forces bénéfiques ou maléfiques, parce qu'elle revêt un caractère sacré, on ne peut l'utiliser, selon ces croyances traditionnelles, qu'après avoir satisfait à certains rites. D'où, par exemple, la présence de croix surmontant fréquemment les puits.
Les "rites" auxquels se soumet Jean-Louis Briançon avant toute construction de puits n'ont pas à l'évidence cette connotation religieuse ou sacrée. Néanmoins, on peut rester intrigué par le fait que ses compétences proprement techniques ne sont utiles et exploitables que parce qu'il met préalablement en pratique un don : celui de "chercheur d'eau". Le puisatier est également et tout d'abord un sourcier. C'est d'ailleurs à cette seule condition qu'il peut effectivement garantir l'eau à ses clients.
À notre époque où tout est mesuré au micron près, avec la mise en oeuvre de technologies toutes plus complexes les unes que les autres, il est étrange de constater que l'on puisse encore avoir recours à la baguette et au pendule pour détecter la présence de l'eau. Le Petit Larousse Illustré définit la radiesthésie comme la "sensibilité hypothétique à certaines radiations, connues ou inconnues". On peut difficilement être plus circonspect! Au lieu de s'interroger plus ou moins gratuitement sur le pourquoi et le comment des choses, Jean-Louis Briançon se contente, pour sa part, d'exploiter ses capacités innées:
- Dès que j'arrive sur un terrain que je ne connaissais pas, je me dirige instinctivement vers un endroit où je "sens" l'eau. C'est indépendant de ma volonté... Lorsqu'on me commande un puits, j'opère bien sûr cette recherche de manière plus systématique, en me servant de la baguette et du pendule qui m'aident à détecter le plus précisément possible l'emplacement et la profondeur de la source, même si celle-ci est réduite à un simple filet d'eau.
J'ignore l'explication de ce phénomène qui, pour moi, n'a rien d'extraordinaire. Je sais simplement qu'il est efficace. Une seule fois, l'eau n'était pas au rendez-vous et j'avais creusé pour rien.
À ceux qui resteraient sceptiques sur la fiabilité de cette technique, je dirais tout simplement qu'il s'agit d'une réaction du subconscient, plus sensible que le reste de notre corps, au champ magnétique émis par le frottement de la source contre les parois de terre ou de roche où elle chemine en sous-sol. La baguette et le pendule ne servent qu'à amplifier la réaction du subconscient. Il n'y a là aucun mystère, aucun pouvoir surnaturel. Il suffit de faire le vide en soi et de s'autosuggestionner de la manière suivante: "Je désire me rendre sensible à la présence d'un courant d'eau situé sous mes pieds à n'importe quelle profondeur."
Par nécessité, et avec l'aide de vieux sourciers qui m'ont communiqué le fruit de leur longue expérience, j'ai été amené à exploiter et développer cette aptitude naturelle. Mais elle est accessible à tous.

À tous? Ce n'est sans doute pas si évident que cela, tout comme sont exceptionnelles les techniques mises en oeuvre par le puisatier.
Les outils ont bien sûr été perfectionnés au fil du temps. Il n'en demeure pas moins vrai que le travail reste très artisanal. À l'endroit précis indiqué par la baguette et le pendule, Jean-Louis Briançon trace un cercle sur le sol. Au centre, il plante un piquet auquel il attache une ficelle, longue de 70 centimètres. Et il donne le premier coup de pioche.
Une pioche, une pelle au manche raccourci, un seau pour remonter la terre, un marteau pneumatique, une chèvre, un treuil électrique: tel est l'équipement, rudimentaire, qui suffit au puisatier. Quant au fil à plomb, il n'est pas nécessaire. La technique de la progression en colimaçon a fait, depuis belle lurette, ses preuves. C'est la seule que connaisse Jean-Louis Briançon, même lorsqu'il droit creuser à 30, 40, 50 mètres, voire davantage.
À cet inventaire, il faut ajouter, lorsque la roche résiste au marteau piqueur, la dynamite. Le sourcier-puisatier devient alors artificier, avec tous les risques que cela comporte. Une mèche qui fait long feu, un détonateur qui ne fonctionne pas et qu'il faut aller précautionneusement déterrer, les risques d'éboulement, la pierre qui se détache de la paroi, les émanations de méthane, la perte d'équilibre, la chute, les grenades ou autres vestiges de la guerre qu'il faut remonter d'un puits à restaurer: c'est bien de risques en effet qu'il s'agit et notre puisatier sait de quoi il parle. Deux de ses compagnons ont en effet trouvé la mort au cours d'un forage. Pour sa part, il est resté 48 heures prisonnier d'un effondrement de buses et il a connu l'hôpital par suite d'une asphyxie:
- Cela m'étonne que je sois encore vivant! Après trente années de métier, je dois vous avouer que j'ai toujours peur dans un puits. C'est cette peur qui m'a sauvé la vie, car c'est elle qui engendre la prudence, d'autant plus qu'au fond du puits, au fur et à mesure que vous descendez, vous êtes de plus en plus seul, coupé du monde extérieur.
En écoutant Jean-Louis Briançon vous parler des ficelles et des innombrables dangers de son métier, vous vous rendez compte que, progressivement, il est passé du savoir-faire à sa "vision très particulière de l'existence":
- Il n'est pas bon de côtoyer par trop la mort. Elle n'est pas bonne conseillère. Ou alors, elle vous enseigne à ne pas accorder trop d'importance aux choses d'ici-bas.
"Ce soir, je ne serai peut-être plus là": certains vous disent cette phrase à la légère alors que pour nous, elle traduit une réalité quotidienne. Nous grandissons avec elle, nous vieillissons avec elle.
Avoir en permanence la mort pour compagne vous amène à tout relativiser. Plus rien ne vous choque, plus rien ne vous atteint, surtout pas les inepties de ceux qui viennent vous importuner pour quelques peccadilles!

Étrange paradoxe en effet que celui de ce métier qui vous entraîne dans les entrailles de la terre, à la recherche d'une eau source de vie pour autrui, alors que vous risquez votre propre vie:
- Il est impossible de faire ce boulot si l'on n'a rien dans les tripes! Bien sûr, il nous permet de vivre. Mais il faut déjà être capable de creuser au minimum un mètre cinquante par jour. Et surtout, quand on descend dans un puits, on n'est jamais sûr de remonter le soir. C'est à la limite de la folie.
Ce constat étrangement amer, à la fois désabusé et passionné, nous permet de donner d'autant plus d'importance aux perspectives que Jean-Louis Briançon esquisse pour le devenir de sa profession. Pour lui-même, il n'en attend plus grand-chose. Il a, en maintes occasions, fait ses preuves, et de belle manière. Combien de fois, au-delà de quarante mètres de profondeur, ne s'est-il pas retrouvé seul à creuser, tout simplement parce que ses compagnons avaient atteint leurs limites personnelles et que la peur les tétanisait! Et pourtant viendra bien le moment où il lui faudra passer le relais. Mais à qui?



C'est par une belle journée d'été, sous le chaud soleil de Provence, que j'ai rencontré Jean-Louis Briançon. Il en était à son énième chantier: un puits relativement peu profond, d'une vingtaine de mètres. De la routine apparemment... Et pourtant, quelque chose dans son comportement donnait à penser que ce chantier avait pour lui une particularité. Déjà, il semblait contrarié de devoir, avec ses deux compagnons, construire le puits en l'habillant intérieurement de buses, et non pas de belles pierres. Mais va pour l'empilement de buses, puisque telle était la demande du client!
Par-delà cette impression première, le visage de Jean-Louis Briançon traduisait une certaine nostalgie et c'est à l'heure du pastis, au moment où les langues se délient, que j'en appris la véritable raison: le puits en cours de finition était, pour notre puisatier, le premier de toute sa longue carrière où il n'était pas descendu lui-même pour creuser.