21.11.2005
Marcel THOMAS, collectionneur d’étoiles
Discret il fut, discret il est resté.Marcel Thomas fut un obscur du déclic photographique. Il aura pourtant, quarante-cinq années durant, engrangé une étonnante moisson de portraits de stars, tous arts confondus.
Marcel Thomas aurait-il fait sienne, en l’adaptant, cette maxime de Shakespeare? Sa vie, quoi qu’il en soit, se sera déroulée sous le double signe de la célébrité et de la discrétion: célébrité des monstres sacrés de la scène et de l’écran qu’il aura, avec un incroyable aplomb, maintes fois abordés; discrétion de cet insatiable de la photo, uniquement soucieux d’enrichir ses albums de portraits glanés dans le vaste monde du star-system, comme d’autres collectionnent les autographes ou les papillons.
Apparemment, rien ne préparait Marcel à ce jeu de poursuite grandeur nature, habituellement réservé aux reporters aguerris ou aux paparazzi. Rien, sinon une vague prédisposition pour la chose théâtrale et une première initiation au maniement de la « boîte carrée », lors des « 21 jours » que tous les futurs bidasses devaient effectuer avant le véritable enrôlement.
Lorsque notre photographe du dimanche débarque à Paris, un certain jour de 1945, il n’a de pratique de la « mise en boîte » que quelques photos de famille réalisées avec son Kodak 6 ½-11 et des clichés de maisons de Fresnois-la-Montagne, son « patelin » d’origine où il n’y avait, se rappelle-t-il, que trois voitures et un seul appareil photographique: le sien.
Ajoutons des portraits de militaires, compagnons de manœuvres et d’infortune pendant la Guerre de 39-45, ainsi qu’un semblant de reportage sur les quais de Seine, esquissé lors d’une escapade parisienne en 1937, et le compte sera bon.
Quelque indice commence toutefois à révéler un talent sous-jacent: se rendant au travail, que ce soit à l’usine sidérurgique de Longwy avant la mobilisation de 1939, ou dans l’atelier parisien de confection où il est employé en 1946, une année après son retour de captivité, il ne part jamais sans son boîtier, au cas où! Et le hasard, ou je ne sais quel destin, est parfois bon conseiller.
Pour l’autodidacte de la photographie qu’est Marcel Thomas, la période de 1949 à 1953 sera particulièrement féconde. Début juin de chaque année, se déroule aux Tuileries la célèbre Kermesse aux Étoiles où défilent les artistes français et étrangers, occasion rêvée, convenons-en, pour un "chasseur de têtes" de constituer ou enrichir sa galerie de portraits.
Pour quelle raison? Poussé par quel instinct ou quelle « folie »? Marcel Thomas fréquente immédiatement ce plateau de rêve, guettant le passage des célébrités du grand écran. Pour autant que notre ami s’en souvienne, le comédien mexicain Pedro Armendariz sera le premier de la liste. Ce sera effectivement le début d’une longue, très longue série où prendront place, au fil des années des centaines, sans doute même des milliers de visages célèbres.
Une seule méthode pour Marcel Thomas et elle sera la bonne: il s’approche des stands aux autographes et, lorsque prend fin la séance d’écriture et de sourires plus ou moins convenus dispensés alentour, crânement, naïvement dirions-nous, il tente également sa chance: « Je suis un admirateur. Permettez-vous que je vous prenne en photo? Je ne suis pas un professionnel, mais j’aimerais tant que vous figuriez dans mon album. »

Et voilà! Le tour est joué. Pas plus difficile que cela! Notre collectionneur repart avec son nouveau butin. Progressivement, il affinera la technique, sans y mettre la moindre filouterie pour parvenir coûte que coûte à ses fins. En voulez-vous la preuve? Ses autres terrains de chasse seront la Comédie-Française, puis Pleyel, puis le théâtre des Champs-Élysées. Les présentations sont toujours aussi simples et spontanées, « sans aucune idée derrière la tête » (comprenons: sans intention d’exploiter subrepticement, dans un but commercial, les clichés): « Permettez-vous, Madame, que je vous prenne en photo? »
On connaît maintenant la suite, à cette nuance près que les directeurs et administrateurs des plus grandes salles parisiennes, du "Français" à l’Opéra, de l’Olympia au Marigny ou aux Bouffes-Parisiens, ouvrent désormais toutes grandes leurs portes à celui qu’ils baptiseront plus tard le « doyen des photographes ». Ils l’invitent même aux générales, lui réservant autant que possible le meilleur strapontin ou les « bonnes marches » des corbeilles (les plus proches à la fois de la scène et de la sortie, permettant de déguerpir dès la fin du spectacle pour se précipiter en coulisses où à la porte des loges des artistes). Elvire Popesco, Ramon Novaro, Edwige Feuillère, Piaf, Denise Grey, Brigitte Bardot, Michèle Morgan, Maria Callas, Charlie Chaplin, Jean Gabin, Pavarotti, Johnny Halliday, Louis Armstrong, Sidney Bechet, Brel, Brassens, Aznavour, Gainsbourg, Rostropovitch, Hemingway, Elvis Presley, René Clément tournant Gervaise (pour ne citer que ces quelques exemples choisis presque au hasard) font ainsi leur entrée dans les albums de Marcel Thomas. Images volées? Certainement pas. Instantanés pris à la sauvette? Sans doute, quand il est impossible de faire autrement. Mais toujours les portraits captés par l’objectif portent la marque d’un réel respect, voire d’une étrange complicité que Marcel Thomas, aujourd’hui encore, se risque à appeler « amitié ».
Le succès et l’expérience aidant, le jeu de poursuite devenant de plus en plus grisant, l’incorrigible chasseur de portraits va peaufiner sa technique d’approche. Les loges et coulisses des théâtres ne lui suffisent plus, aussi fertiles soient-elles. Il faut aller maintenant au devant de l’information, pour savoir où réside, où passera telle ou telle vedette lors de son séjour parisien. La passion du collectionneur ne se caractérise-t-elle pas par une perpétuelle insatisfaction?
Marcel Thomas se constitue alors un carnet d’adresses et son réseau d’informateurs: les voituriers, les chauffeurs de maître, les réceptionnistes (la clé de la chambre 73 est dans la « boîte à sel »: Monsieur Untel est donc sorti!). Ajoutez à cette mine de renseignements les pages spectacles de France-Soir, les coups de téléphone des copains chasseurs d’autographes, et voici notre Marcel enfourchant illico son vélo pour se rendre à la porte de tel hôtel, titillé par le tenace espoir d’ajouter une nouvelle star à son hit-parade secret.
Des noms? La liste serait démesurément longue, de Colette à Simenon ou Agatha Christie, de Sardou « tout gamin » à Nana Mouskouri (« Impossible de lui faire enlever ses lunettes: elles font partie de son personnage! ») ou Patricia Kaas (« Ah! Ces jeunes chanteurs d’aujourd’hui, dès qu’ils ont sorti un disque, ils deviennent emmerdants! »), de Gary Cooper ou Greta Garbo à Montgomery Clift ou Ava Gardner, de Rubinstein à Karajan (« lui aussi hautain, presque méprisant! »), de Grace Kelly à Mendès-France ou au petit-fils de Jules Verne, sans oublier celle qui deviendra reine d’Angleterre sous le nom d’Elisabeth II et que le vrai-faux reporter, de plus en plus enhardi, se permettra de héler des gradins d’un hippodrome parisien pour obtenir un meilleur cadrage.
Bien sûr, il y aura des échecs, dont certains resteront pour Marcel Thomas le regret de sa vie: le célébrissime clown Grock (« J’étais pourtant à quelques mètres de lui. Comment ai-je pu être bête à ce point pour le manquer? »), les Beatles (et rebelote pour la litanie d’auto-insultes, alors que Bruno Coquatrix était un ami et qu’il suffisait de le suivre) et surtout l’éblouissante Marilyn qui manque cruellement à l’appel.
Il est bien loin ce temps où le jeune Marcel, alors âgé de 15 ans, allait travailler en usine. Réfugié dans la solitude de son petit deux-pièces de la rue Séguier, le photographe a rangé son appareil au fond d’un tiroir. De graves problèmes de santé lui interdisent de sortir le soir, à l’heure où tous les spectacles prennent vie. La vue elle-même a baissé, mais le regard reste vif, presque malicieux, illuminant un visage où s’affichent de belles bacchantes à la Brassens: « Ah! Brassens! Lui aussi un copain. On m’a même pris une fois pour lui, au point de me demander un autographe. Je me suis bien entendu exécuté, mais en guise de signature, j’ai dessiné au bas de la photo du chanteur un appareil photographique. Puis, rendant le précieux trophée à l’admirateur, je lui ai dit: - Vous voyez, je vous ai bien eu! »
Des anecdotes de cette veine, Marcel Thomas en a à revendre, chacune assaisonnée d’une bonne dose de détails insolites, sur fond d’une inconditionnelle admiration mêlée d’affection. Il vous raconte ainsi, l’émotion dans la voix, comment en présence John Wayne, il s’est trouvé tout à coup en panne de flash. Maudits soient ces satanés appareils et ceux qui les fabriquent! Et l’acteur américain, avec une stupéfiante bonhomie, de rassurer le malheureux photographe, de lui prodiguer même quelques conseils, avant de prendre la pose souhaitée une fois tout remis en ordre.
Autre souvenir merveilleux: le tournage de Casque d’or. Pourquoi Marcel erre-t-il par là? Par quel passe-droit est-il accepté, non pas une fois, mais durant une bonne partie des prises de vue? Comment dit-on? La chance sourit aux audacieux. Toujours est-il que la moisson sera bonne: Simone Signoret, Serge Reggiani, Loleh Bellon, avec en prime cet aparté de « Casque d’or » en personne: « Mais on te voit partout, toi! »
Comment ne pas mentionner également la divine Marlène Dietrich? ’émotion se teinte ici d’amertume: « Elle sortait du Ritz, vêtue d’une ravissante robe rouge, portant un chapeau blanc, des chaussures et des gants blancs. Je l’ai photographiée ainsi. Mais pourquoi ai-je négligé le petit groom qui la précédait, une corbeille de fleurs dans les bras? J’aurais dû reculer un peu pour prendre l’ensemble de cette scène au lieu d’un plan rapproché sur le seul visage de Marlène. »
Avec son langage bien à lui, tantôt musclé, tantôt d’une surprenante candeur, Marcel Thomas se remémore un nouvel épisode de sa saga photographique, particulièrement révélateur de sa stratégie: « Je voulais photographier Barbara Hendricks sortant d’une émission télévisée. M’approchant d’elle dans la rue, je suis aussitôt intercepté par un garde du corps qui veut s’interposer: - Monsieur, lui dis-je aussitôt, je ne vous ai pas adressé la parole. C’est à Madame que je veux parler. Elle me répondra si elle veut et ce qu’elle voudra! Puis, m’adressant alors à Barbara Hendricks:- Madame, puis-je vous photographier? J’ai déjà un portrait de vous, mais il ne me plaît pas. Elle me répond immédiatement: - Avec plaisir! Je vous en prie, Monsieur. Je prends donc la photo, puis une seconde par précaution, remercie la cantatrice et me tourne finalement vers le garde du corps: - Vous voyez, Monsieur! Ce n’est pas plus compliqué que cela. »
Il est difficile d’imposer une limite à cette cascade de péripéties et d’instantanés, d’autant qu’à ce stade de la confidence, nous n’en sommes toujours qu’aux premières pages des nombreux et épais albums de Marcel Thomas.
Impossible toutefois de ne pas faire figurer, dans ce défilé de la mémoire, l’extraordinaire, l’irremplaçable Môme Piaf: « J’ai pu la voir lors de l’une de ses dernières représentations. Elle était très malade et ne pouvait s’approcher du micro qu’aidée par une infirmière. Celle-ci la tenait par les épaules et venait la rechercher au terme du récital. Jamais je ne me serais permis de la photographier dans cet état. Sa vie privée, d’ailleurs, ne m’intéressait pas. L’une des seules photos que j’aie d’elle la représente sortant du théâtre, un ours en peluche dans la main. »
Spectacle bouleversant de tendresse, en effet, au travers duquel Marcel Thomas apparaît tel qu’en lui-même, sans forfanterie, sans la moindre manigance, guidé par sa seule passion de collectionneur d’étoiles, ignorant tout de l’exploitation lucrative qu’il aurait pu envisager de sa volumineuse photothèque, toujours surpris de la « gentillesse » que les plus grandes vedettes du spectacle ont pu lui manifester.
(décembre 1996 - ce texte a été partiellement repris dans l’ouvrage Portraits de stars)
Marcel Thomas s’en est allé au-delà des étoiles en 1990. Grâce à la perspicacité et à la ténacité de son ami Gérard Gagnepain, il est sorti de l’anonymat et deux recueils de photos ont vu le jour:
- Portraits de stars, Sélection du Reader’s Digest, 1996, 224 pages
- Chasseur d’étoiles, éditions du Chêne, 2002


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Pierre Béarn : un slogan dans l'Histoire
Mai 68... Pierre Béarn a la soixantaine bien sonnée. Cet ex-vendeur de boîtes de cirage, livreur de bière, apprenti mécanicien, ouvrier d'usine, vendeur à la sauvette, commis d'architecte, barman, agent de publicité, gérant de café, coureur cycliste, engagé dans la Marine de guerre, quartier-maître timonier, quartier-maître instructeur, chroniqueur gastronomique, romancier de la mer, commandant d'un chalutier d'évacuation à Dunkerque en 1940, résistant de la première heure, attaché de presse d'une certaine « Mission Afrique » en 1952, animateur d'émissions de radio, conférencier, bouquiniste, etc., est aux premières loges pour constater la nouvelle révolte qui gronde, puis explose dans les rues de Paris. Sa librairie du Zodiaque, sise rue Monsieur-le-Prince, donne directement sur le boulevard Saint-Michel. Le Quartier Latin lui est familier, puisqu'il y vit et y travaille. Et notre libraire se joint même à la contestation en descendant sur les barricades érigées sous ses fenêtres.
Et la suite, pour rocambolesque qu'elle puisse paraître, n'en est pas moins vraie, n'en déplaise aux Don Quichotte de l'intelligentsia ou de la maffia parisianocentriste trop enclins à vouer aux gémonies quiconque se démarque de l'establishment littéraire.
Un bref moment de réflexion, et Pierre Béarn sort de ses tiroirs le poème Couleurs d'usine (publié chez Seghers en 1951) qui comportait la strophe suivante:
Pour gagner ainsi le salaire
D'un énorme jour utilitaire
Métro, boulot, bistrot, mégots, dodo, zéro. »

Dans la foulée de la grande kermesse soixante-huitarde au cours de l'été 1970, notre brave et cher Eddy Mitchell lance une chanson dont le titre n'est autre que « Métro, boulot, dodo ». Veillant comme il se doit au grain de l'intégrité, la SACEM oblige le chanteur à reverser trois douzièmes de ses droits d'auteur à Pierre Béarn. On frise les démarches procédurières.
Et rebelote avec l'animateur des Grosses Têtes qui s'entête d'attribuer, avec l'appui occasionnel de Jean Dutourd, le slogan à Jacques Prévert. Il faudra ultérieurement tout le talent et l'autorité de Bernard Pivot pour clore (définitivement?) cette question, quoi qu'en ait pu penser Philippe Bouvard. Lors de l'une de ses célèbres émissions télévisées, en 1986, l'animateur d'Apostrophes récite les quatre vers faisant l'objet du litige et les attribue explicitement à leur auteur: Pierre Béarn. Justice était enfin rendue.
Aussi riche en rebondissements qu'ait pu être cette page d'histoire, elle ne résume pas à elle seule la personnalité de Pierre Béarn, tant s'en faut. Il suffit, pour s'en convaincre, de parcourir sa bibliographie: vingt-cinq recueils de poèmes et de fables, six romans, deux recueils de nouvelles, deux ouvrages de gastronomie, une biographie (Paul Fort), quatre recueils de reportages et enquêtes, soixante-quatre numéros d'une revue littéraire (La Passerelle) qu'il écrit « seul »�
Ajoutons enfin quelques projets, aux titres éloquents de « Ramasse-miettes » ou d' « Aventures libertines, troublantes et folichonnes de Bobinette et de Tutu ».
À quatre-vingt-seize ans, bon pied bon oeil, Pierre Béarn ne se contente pas de vivre de souvenirs ou de regrets. Premièrement: le stress? Il ne connaît pas, en dépit des inévitables ennuis de santé liés à l'âge. Secundo: il entend bien boucler le siècle en continuant, encore et encore, à prendre la vie du bon côté, à « rêver d'amour et de liberté », poursuivant une activité littéraire commencée alors qu'il avait à peine neuf ans et que, sur un coin de table dans le bistrot de son père fréquenté entre autres par la bande à Bonnot, il griffonnait quelques vers en argot pour chanter ses premières amours enfantines.
Ce baroudeur de la plume aura tout vu, tout connu, à la faveur d'un périple au long cours fait de découvertes, d'aventures, d'engagements divers au service des belles-lettres. Paul Guth l'a qualifié de « râleur impénitent ». André Malraux de « farfelu numéro 2 » (par référence au titre d'un ouvrage que le grand écrivain lui dédicaçait en 1928). On le dit encore fataliste, un brin désabusé face à l'hypocrisie ambiante. Il n'attend rien, certes, d'un quelconque idéal métaphysique, sinon celui de la générosité et de la liberté:
À la lumière de mon coeur
Seul s'il le faut
Et les mains vides
Rêvant à l'Humanité sauvée des langages. »
Familier des grands noms de la littérature français Pierre Barn ne s'est jamais soucié de faire partie du sérail. Aux ronds de jambe, il préfère les coups de gueule, ce qui ne l'empêche pas - ô ironie de l'histoire! - d'avoir sa place dans la collection des « Poètes d'aujourd'hui » chez Seghers, aux côtés des Baudelaire, Brecht, Breton, Borges. Il figure également, aux côtés cette fois-ci de Fénelon, Florian, Queneau, Anouilh et du grand La Fontaine, dans le recueil des « Grands classiques Nathan » consacré aux « Fables d'hier et d'aujourd'hui ».Et puisque nous en sommes au chapitre des honneurs, déclinons jusqu'au bout la liste des citations: président d'honneur des écrivains de Champagne et de la Commission de l'AGESSA (la « sécu » des écrivains), inventeur du « Mandat des poètes » (association de solidarité en faveur des gens de lettres moins favorisés par les aléas de la notoriété), membre du Comité directeur de la Société des gens de lettres, Grand Prix de poésie de l'Académie française (1995), chevalier de la Légion d'Honneur (remise par un président de la République, fin lettré de surcroît, qui fréquentait régulièrement la librairie de la rue Monsieur-le-Prince), chevalier des Arts et des Lettres, médaille de Vermeil de la Ville de Paris, médaille de la Résistance, officier du Mérite national.
Et pourtant, serait-on tenté d'ajouter, Pierre Béarn reste un solitaire, ignoré ou presque dans son propre pays. Le slogan « Métro, boulot, dodo » a connu le sort que l'on sait. Mais on ignore tout ou presque de son auteur. On ignore surtout que ce soixante-huitard avant l'heure, « passant de son siècle », a mûri et produit une oeuvre littéraire où la Poésie s'est enrichie de quelques pages qui, sauf injustice flagrante, entreront dans la postérité.
Faut-il, une fois encore, se révolter contre pareille ingratitude? « Pourquoi se plaindre, commente froidement Pierre Béarn, d'une certaine méconnaissance du monde littéraire à mon égard? Je n'ai pas voulu jouer le jeu. Tant pis pour moi! »
Faute de mieux ou pas, las sans doute d'écrire « avec son sang », le poète s'est lancé à corps perdu dans une autre aventure: celle de la Fable. Et c'est bien comme fabuliste en effet que Pierre Béarn souhaiterait inscrire son nom, si elle existe, dans la mémoire de ce siècle. Les créateurs de belles histoires habitées par des espèces vivantes différentes de la nôtre n'ont-ils pas l'inestimable faculté d'inventer un autre monde, un univers à leur mesure, là où les bons sont ceux qui sont prédestinés à l'être, et où les méchants le sont vraiment, sans fioritures de style?
La frontière entre Bien et Mal, entre Ombre et Lumière, telle est bien en effet la raison d'être du poète:
La vie flétrie de l'ombre irrite mon tourment,
Je voudrais apporter aux hommes la lumière!
Je rêve de crisper sur la laideur mes mains
Pour accoucher la nuit de ses giclées de monstres
Et réveiller le Dieu qui manque à son Destin. »
Le poète ne serait-il pas, à sa manière, un dieu à la recherche de son royaume perdu? Mais pourquoi, dans cet univers du « Bonheur dans la négation », la réalité est-elle aussi tenace?
Semblable à la clarté fuyante d'un orage
Et qui zèbre la nuit sans arracher sa peau?
Sur le monde avili si je posais mes mains
Pour accoucher la nuit de ses giclées de monstres
J'enfanterais un Dieu privé de son Destin.
Que dansent le Mépris, la Haine, la Vengeance!
Flammes du feu malsain cernez mon incendie!
Le sacrifice est vain puisque tout recommence.
Je souffre en ma santé des maladies humaines,
Du refus d'un miracle à l'ombre de mes mains,
De n'être en ce bourbier que peine entre les peines. »
(mai-juin 1998)
Pierre, notre ami, nous a quittés le 27 octobre 2004, à l'âge de 102 ans et des projets plein la tête, confiant le flambeau de son oeuvre à son épouse, Brigitte Egger-Béarn.
Pour tout contact:
Les Amis de Pierre Béarn
60, rue Monsieur-le-Prince
75006 - Paris
Informations sur le site : http://pierrebearn.free.fr/index.htm
14:35 Publié dans Pierre Béarn, poète | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Portraits
Luc VANHERCKE: l'homme qui redonne la parole aux murs
Luc Vanhercke se présente lui-même comme un « non-conformiste acceptable ». Mais ne lui dites surtout pas qu'il est un original ; il le prendrait mal. On ne peut cependant qu'être ébahi par le caractère singulier et hétéroclite des hobbies de cet informaticien belge.Il porte tout d'abord deux casquettes (Bartolomeo Mecanico et Bernardo Molinero) pour quatre centres d'intérêt. Avec un seul et même but : le plaisir de cultiver ses passions.
Première passion : des espèces de bestioles noirâtres aux longues pattes-mâchoires, qu'on appelle bêtement des araignées, mais qui ont droit, dans la terminologie vanherckienne, au nom savant d' « opilions ».
Deuxième passion : les moulins à eau d'Aragon, véritable « culture oubliée ».
En troisième position, vient la chasse aux images de signalisation routière. Tous pays confondus, la recherche est ici limitée ici soit aux panneaux représentant des enfants à proximité d'une école, soit aux panneaux de chantier ou encore ceux mentionnant un danger de chute de pierres. Pourquoi ce choix ? Le non-conformisme ne se justifie pas !
Vient enfin la dernière passion : les publicités routières. La moisson d'images recueillies au hasard des voyages par Luc et une vingtaine d'amis adeptes du déclic photographique est classée en diverses rubriques : alcools, bières, autres boissons, alimentation, soins corporels, shopping, maison et jardin, lessive et entretien, électroménager, huiles et carburants, lubrifiants, etc. Et Luc de préciser illico : « Tous les murs peints ne méritent pas de figurer dans la collection. Les conditions d'admission sont très strictes. »

Quelles sont donc ces conditions ?
Sont refusées d'emblée toutes les publicités sur le site même, comme les enseignes de restaurant ou de magasin du genre « Ici, c'est mieux qu'en face », quelle que soit la qualité esthétique du message.
Ne sont retenues que les publicités génériques (promotion d'une marque, d'un produit, d'un service), peintes à même le support mural et non sur une toile ou une plaque émaillée. Derechef, pourquoi ce choix ? Voir plus haut la réponse à la même question.
Ce faisant, Luc Vanhercke tire quelques conclusions sur l'art et la manière de la publicité avant que celle-ci ne devienne ce qu'elle aujourd'hui, à savoir un produit rapidement périssable.
Autrefois, ou même encore hier, chaque publicité était une oeuvre unique, celle d'un artiste ou d'une équipe d'artistes (les « pignonistes » ou « étiquettistes ») qui pouvait sillonner un pays entier pour le compte d'une marque donnée. L'�uvre était bien sûr adaptée au site, au support mural, à la seule condition d'être immédiatement lisible et compréhensible pour les passants. Elle était donc généralement implantée sur un axe important de circulation et porteuse d'un message court, direct, facilement mémorisable : « Buvez ceci, buvez cela ! C'est bon pour la santé.» Pas besoin de jeux de mots alambiqués, ni de montage d'images complexe. Le message était clair et pouvait rester en place un bon laps de temps.
« Le coût de la peinture, précise Luc, était amorti sur plusieurs années, alors que de nos jours, toute publicité se voit rapidement recouverte par une autre, avant même de se détériorer ou d'avoir délivré pleinement son message. »
Cela n'allait pas sans une certaine naïveté qui peut aujourd'hui faire sourire. Il n'empêche que ces « réclames », désormais victimes de l'oubli des automobilistes grisés de vitesse, parfois recouvertes de lierre ou dans un état lépreux, sont d'authentiques oeuvres d'un art « primitif ». Globalement, elles représentaient comme un vaste musée de plein air, témoin d'une histoire et d'une époque révolues.

Luc Vanhercke ne tient pas à être pris pour un « psychopathe de la pub ». Pour lui, seule l'idée compte, autrement dit la valeur ethnologique de sa quête d'images du passé, comme autant de témoins des rêves et de la vie quotidienne de nos prédécesseurs. Ce qui ne l'empêche pas d'espérer une hypothétique renaissance des publicités peintes sur les murs : « De temps en temps, mais pas assez souvent, nous trouvons une publicité peinte moderne. À chaque fois, c'est un moment privilégié qui provoque chez moi un rêve éveillé. »
Un mur aveugle n'a-t-il pas meilleure allure s'il est peint, avec éventuellement un joli trompe-l'�il, au lieu d'être défiguré par un panneau standardisé ? La pérennité d'un mur peint ne témoigne-t-elle pas par ailleurs de la tradition et de la fiabilité d'un produit ? Et pendant qu'on y est, pourquoi ne pas revenir à des slogans courts et limpides au lieu de se laisser aller à une logorrhée publicitaire à la subtilité parfois ténébreuse ?
Il serait injuste toutefois de ne voir en Luc Vanhercke qu'un passéiste fidèle, contre les vents et les marées du modernisme, à la bonne vieille « réclame » d'antan. Il avoue savoir tenir compte des dures réalités du monde de la pub. Mais contre la cacophonie incessante des images qui harcèlent notre environnement quotidien, il en est convaincu : les vieilles pubs routières font partie de notre héritage culturel commun. Comme telles, elles doivent être mémorisées, sauvegardées, voire restaurées.
Les murs n'ont donc pas seulement des oreilles. Ils peuvent aussi parler, retrouver la parole. A bon entendeur, salut !
http://www.elve.net/
14:35 Publié dans Luc Vanhercke, collectionneur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Portraits


