11.01.2006

Arlette LE MORE : une peinture aux couleurs de la vie




Dans une interview accordée en 1990, Arlette Le More définissait sa vision de l'art. Avec le recul et après relecture attentive de ce texte, il lui a semblé ne rien devoir changer aux réponses qu'elle m'apportait alors.

MC: Arlette Le More, comment êtes-vous née à la peinture?
Arlette Le More: À l'âge de 12-13 ans, j'ai commencé à crayonner sur tout ce qui me tombait sous la main. Même sur les murs de ma chambre, ce qui, évidemment, n'avait pas l'heur de plaire à mes parents! Mais comme ils étaient très attentifs, ils m'ont permis de fréquenter une école de dessin dans le XIIIe arrondissement de Paris. Puis, deux années plus tard, ils m'ont orientée vers la figurine de mode. La peinture? On ne connaissait pas dans la famille. Dessiner? D'accord, mais à condition que ça serve au moins à quelque chose d'utile.
Mon entrée à l'école des Beaux-Arts, en 1951, a bien sûr été déterminante pour moi. J'y ai pratiqué pendant quatre années la sculpture monumentale.
Après une parenthèse de sept ans, pour cause de naissance d'enfants et de départ en province, je me suis tournée vers la peinture. Durant une assez longue période, je n'ai fait qu'engranger, dessiner, étudier l'histoire de l'art contemporain et regarder beaucoup!
C'est alors qu'un premier marchand a remarqué mes toiles. Puis un second� Il y eut ensuite quelques salons. J'avais pris le départ de ce qui allait réellement devenir pour moi une profession.

MC: L'Académie, les Beaux-Arts� Est-ce un canal obligé pour tout artiste qui souhaite percer un jour ou l'autre? Ou bien les autodidactes ont-ils eux aussi leurs chances?
A. Le More: L'école des Beaux-Arts a beaucoup changé, depuis 1951, dans ses concepts et ses visées. Pour ma part, je la défends, car elle dispense une vraie formation. On y apprend le métier. On s'y confronte aux autres ainsi qu'aux thèmes imposés. Elle offre en outre la possibilité d'un certain compagnonnage et la mise à disposition d'un atelier pour travailler.
Pour le reste, à savoir le talent, on le possède ou non. C'est précisément le rôle de l'école ou autres établissements similaires de révéler les ressources de chaque artiste en puissance.
Les autodidactes ne peuvent bénéficier d'un tel privilège et de cette indispensable somme d'informations. D'où les difficultés qu'ils peuvent rencontrer pour évoluer.
Mais ce ne sont là que des généralités et l'histoire de l'art regorge d'exemples contraires.

MC: Si le génie n'a pas - ou si peu - droit à la spontanéité, le Beau ne serait-il donc qu'une valeur consensuelle, voire une convention de langage?
A. Le More: Je le pense en effet. Le beau correspond pour moi à une vision que mon voisin de palier perçoit vraisemblablement d'une tout autre manière.
Où est la laideur? Où est la beauté? Où est le vrai?
Des normes sont certes admises et servent de références. Il ne faut donc pas avoir peur d'un certain académisme, de la "chose" apprise.
C'est une grossière erreur d'imaginer que l'on ne doive faire confiance qu'à l'intuition. Il faut d'abord apprendre à voir, à regarder et à comprendre.
Le plus grand service que l'on puisse rendre à quiconque veut s'orienter vers une technique d'art plastique, c'est en effet de lui apprendre à décortiquer ce qu'il voit, à analyser, à rechercher la synthèse. Cette chimie interne propre à l'artiste est la base d'une véritable culture.

MC: Toute expression artistique s'inscrit-elle dans une histoire? L'artiste se définit-il aussi par rapport aux autres?
A. Le More: Même si l'on peut entretenir des nostalgies ou de l'admiration pour tel ou tel maître à penser, on est toujours tributaire de l'époque dans laquelle on vit. Notre monde est constitué d'idées et d'images que nous partageons tous et dont nous nous imprégnons.
Quant à savoir si je suis libre ou non de m'exprimer comme je l'entends, sans être tributaire du goût du jour, il est évident que, comme tout artiste, je suis écartelée entre ce que je voudrais réaliser et ce que je ne puis réaliser aujourd'hui. La prospective est le propre de l'artiste. Mais aller contre mon gré en empruntant le courant de l'esthétisme du moment, dans le sens du vent? Non! Cent fois non! Suivre la mode n'a, à mes yeux, aucun sens.


MC: Tout artiste souhaite néanmoins, plus ou moins consciemment, inscrire son nom dans l'histoire de l'art�

A. Le More: Tout dépend des ambitions personnelles.
Il me semble en effet que les artistes femmes sont beaucoup moins soucieuses que leurs homologues masculins de la place qu'elles occupent ou qu'elles occuperont dans cette histoire. Les hommes se préoccupent de postérité. Les femmes, beaucoup moins. Du moins est-ce mon point de vue. Il est possible que je me trompe lourdement, car la société évolue. Le monde des artistes aussi.
Je suis pour ma part intéressée par le spectacle de la vie. J'essaie d'y participer avec les moyens qui sont miens. Point final! Je suis totalement accaparée par l'acte de peindre. Le reste m'importe peu.

MC: Dans la grande communauté que forment les artistes, la concurrence ne fait pas de cadeau. Il faut vendre, se placer. Et chacun se retrouve seul.
A. Le More: Bien sûr! Un artiste est plus ou moins armé pour assumer la charge promotionnelle de son talent.
Il se peut qu'il cherche à percevoir tout de suite le fruit de son travail. Pour ce faire, il ira au plus facile et produira ce que le public attend dans l'immédiat. Je pense pourtant que la vocation de l'artiste ne se limite pas à cette immédiateté. Même s'il ne rencontre pas de succès rapide, même s'il ne figure pas au Top 50, un artiste authentique poursuivra sa démarche dans le sens de l'écriture qu'il croit être la sienne, quoi qu'il en coûte.
Il n'en demeure pas moins vrai que la reconnaissance, fût-elle minime, est indispensable au créateur. En réponse à son travail solitaire en atelier, il a besoin d'être écouté, apprécié, aimé et entouré de ses pairs.

MC: Votre peinture est sans nul doute le fruit d'une évolution personnelle. De quelles influences vous réclamez-vous?
A. Le More: Sculpteurs ou peintres, certains professeurs de mes débuts m'ont en effet fortement influencée. Ils gravitaient eux-mêmes dans l'orbite de leurs propres maîtres. Les peintres représentaient pour moi l'évolution et l'aboutissement de l'École française, de la peinture post-cézanienne notamment.
Puis mon cheminement s'est affirmé. Mon style s'est précisé autour de trois dominantes: le thème, la couleur et le rythme.
La couleur, c'est la vie. Le rythme est une pulsion qui vous habite en permanence. Même lorsque je cherche à réaliser des toiles plus sages, plus tranquilles, je suis comme malgré moi emportée par ces deux constantes.
Dois-je reconnaître que je les subis? En tout cas, elles s'imposent à moi au point que leur absence dans une toile me mettrait maintenant mal à l'aise.

MC: Quels sont les événements, les spectacles, les situations dont vous vous inspirez dans votre peinture?
A. Le More: Il m'est tout d'abord facile d'énumérer ce qui ne m'inspire pas directement. Comme tout un chacun, je suis sensible à la beauté d'un coucher de soleil ou d'une montagne enneigée. Mais ces cartes postales ne représentent pas pour moi un sujet de peinture.
De même pour certains thèmes plus intimistes, comme la maternité - et pourtant, je suis mère et grand-mère! - ou les enfants. Sans doute est-ce parce que je respecte trop cette sphère personnelle et qu'il m'est difficile de l'aborder.
Vous constaterez que certaines de mes toiles sont inspirées par des milieux culturels que j'ai pu côtoyer, comme l'Égypte le Maroc ou la Grèce. Mais je n'en fais jamais état en termes de folklore ou de pittoresque. Je préfère les compositions qui, tout en étant tournées vers une certaine mythologie, sont le fruit de mon imagination.

MC: Vous autres, artistes, avez une mécanique intérieure difficile à cerner pour les profanes que nous sommes�
A. Le More: J'ai toujours sur moi des carnets de notes que je crayonne à la moindre occasion. C'est un moyen de m'approprier ce que je vois, observe et ressens.
Un artiste est, par définition, un "voyeur". Il reconstruit en permanence l'univers dans lequel il vit. Il le recrée. La peinture est d'abord un acte "mental".
Plus que des éléments figuratifs, je retiens des impressions de rythmes, d'assemblages et harmonies de couleurs. S'il m'arrive, par exemple, d'introduire, comme cela s'est produit, un drapeau sur une toile, je n'y vois aucunement le symbole d'une idéologie, mais plutôt un prétexte, un motif de coloration, un rassemblement de points forts, une confrontation de tons.


MC: Qu'est-ce que l'inspiration pour un artiste? Comment vous mettez-vous en condition pour peindre?

A. Le More: Je m'installe à mon chevalet comme d'autres se rendent à leur bureau. Il ne faut pas attendre le moment de l'inspiration qui est une notion très romantique, souvent illusoire. Certes, je connais comme tout artiste des périodes plus propices à la création et des "états de grâce" dans l'élaboration d'une toile.
Dans la réalité, certaines échéances sont à respecter: une commande à honorer, un salon qui approche, un marchand qui vient s'approvisionner� Il faut alors livrer dans les délais imposés. C'est le côté contraignant, mais inévitable, de notre métier.

MC: dans la vie courante, le langage est souvent trompeur, imprécis. Ou bien il se dérobe et l'on n'arrive pas expulser de son tréfonds ce que l'on souhaiterait dire. Grâce à son mode particulier d'expression, l'artiste est en somme un privilégié.
A. Le More: Pour sûr! La peinture, au même titre que toute expression artistique, est un immense privilège. Le registre que nous utilisons est illimité, puisque nous passons aisément de l'art conceptuel à l'art hyperréaliste.
La peinture fait appel à des ressorts très simples. Elle est fondée sur une exigence plastique et se complexifie par la suite dès qu'elle se greffe sur la vie. Elle est ainsi porteuse de toute la gamme des émotions auxquelles donne naissance le coeur humain.




MC: Même s'il vous faut vous bagarrer en permanence avec la matière, avec le matériau que vous utilisez?
A. Le More: Il arrive en effet que nous soyons confrontés à des effets proprement insupportables dès qu'ils sont mis à plat, que ce soit dans le format, la dimension ou le rapport entre les tons. Alors, j'abandonne pour un temps la rigidité du projet initial et le résultat est souvent très éloigné de l'intention de départ. Où est dans tout cela la part de la vérité? Et celle du rêve?

MC: Fignolez-vous la définition de vos couleurs?
A. Le More: Peindre un beau vert - ou toute autre couleur -, y revenir sans cesse, le moduler, le reprendre, le vernir pour obtenir le ton idéal� Non! Telle n'est pas ma préoccupation principale.
Pour moi, une couleur n'existe que parce qu'elle est juxtaposée à une autre couleur. Un vert n'a de présence et de réelle consistance que s'il est placé à côté d'un jaune, d'un bleu ou d'un rouge.

MC: Si, en plus de votre palette de peintre, vous disposiez d'un lexique composé de seulement trois mots, lesquels choisiriez-vous?
A. Le More: Sans hésiter: Amour et Joie. C'est le résumé de toute vie. De la mienne pour le moins.

MC: Et le troisième mot?
A. Le More: Peut-être Autonomie� ne serait-ce que pour donner libre cours au dynamisme qui m'anime et dans lequel je me reconnais totalement.

MC: Il se dégage en effet de votre personne un tonus évident�
A. Le More: Certains artistes nourrissent leurs �uvres de toutes leurs angoisses. De fait, le drame et le tourment sont des sources de l'art.
Pour ma part, par tempérament, par bonheur à l'abri de grands bouleversements et gourmande de la vie qu'il me plaît de partager, je suis plutôt gaie. D'aucuns diraient « positive ». Le sérieux n'est pas nécessairement triste!




Cette interview, réalisée pour la revue ACTION sociale et santé, a été reprise dans le livre A. Le More, éditions Le Léopard d'or, 2004, 144 p.

Informations complémentaires : http://perso.wanadoo.fr/prc/les_artistes/cv_artistes/cv_l...

06.12.2005

Paul-Émile Victor: jusqu'aux frontières de l'impossible

 


Cet explorateur français (1907-1995), ingénieur, officier de marine et ethnologue, fut le créateur des Expéditions polaires françaises et l'organisateur d'expéditions au Groenland et en terre Adélie.
J'ai pu le rencontrer en 1988, alors qu'il était de passage à Paris pour la présentation de deux de ses ouvrages et l'inauguration d'une exposition consacrée aux Eskimos de la côte est du Groenland.


MC: Lorsque l'on parle de votre expérience de découvreur au pôle Nord et en terre Adélie, on vous qualifie tantôt d'explorateur, tantôt d'aventurier. Laquelle de ces deux appellations vous convient le mieux?
P.-E. Victor: Un explorateur, d'après la définition du dictionnaire, est quelqu'un qui part à la découverte de terres inconnues ou peu connues. C'est ce que j'ai réalisé une fois dans ma vie, en 1937. Sur la côte est du Groenland, j'ai en effet exploré tout un arrière-pays de montagnes, en attribuant à ces différents sites des noms qui figurent désormais sur toutes les cartes de cette région.
Par contre, pour ce qui concerne la terre Adélie, je n'ai pas participé moi-même aux expéditions dans cette contrée de l'Antarctique, même si je les ai organisées et dirigées.
Je crois donc être davantage un aventurier qu'un explorateur, à condition que l'on comprenne le mot "aventure" selon la signification qu'il a dans la langue anglaise (adventure), avec une nuance d'orientation vers un but à atteindre.
Évidemment, la poursuite de l'inutile peut être parfaitement justifiée. Mais si, en complément de l'attrait de l'inutile et de la recherche de ses propres limites, on travaille à apporter de nouvelles connaissances à l'humanité, on fait alors oeuvre scientifique. C'est ce que j'ai cherché à réaliser.

MC: À lire les récits de vos expéditions, on peut parfois se demander quelles furent vos véritables motivations. S'agissait-il pour vous de fringale de découvrir de nouveaux mondes? Ou bien ne s'y mêlait-il pas un désir de fuir la tiédeur d'une vie marquée par ce que vous appelez le «boumédo» (boulot-métro-dodo)?
P.-E. Victor: C'est un peu complexe en vérité. La fuite?... Non! Je ne crois pas avoir jamais fui devant quoi que ce soit.
Étais-je poussé par un désir d'aventure? Certainement! Par instinct et par goût, parce que je suis un scientifique d'esprit et de formation, j'ai toujours été guidé par un souci de connaissance et de recherche.

MC: Au terme de votre traversée du désert de glace en 1936, vous avez écrit: «Parmi mes semblables, j'avais été spectateur. Parmi les Eskimos, j'étais participant. J'ai découvert la liberté. La seule: celle d'être... »
P.-E. Victor: Ce n'est pas du blablabla, je vous assure! J'avais vingt-neuf ans lorsque je me suis lancé dans cette traversée qui a été difficile, extrêmement difficile, pour mes compagnons et pour moi-même. Il m'aura fallu attendre cette merveilleuse aventure pour n'attacher d'importance qu'à ce qui en a vraiment, pour ne pas me laisser grignoter par mes fantômes. En un mot: pour devenir réellement un homme.

MC: Les risques d'une telle expédition étaient très importants. N'êtes-vous pas allé jusqu'à l'extrême limite du possible? Ou de l'impossible?
P.-E. Victor: Oui, mes compagnons et moi étions animés, au départ, par le désir de savoir jusqu'où on ne peut plus aller. Lorsque nous avons réalisé la traversée du Groenland, les conditions de notre expédition étaient beaucoup plus difficiles qu'elles ne pourraient l'être actuellement. Pas de ravitaillement, pas de liaison pour appeler au secours en cas de détresse... Et quand bien même aurions-nous appelé, personne n'aurait pu venir à notre aide.
Il n'en est plus ainsi aujourd'hui. On peut se faire ravitailler par avion ou par hélicoptère tous les 300, voire tous les 100 kilomètres. À la limite, on pourrait même effectuer la traversée de l'Antarctique sans rien avoir ou presque sur le traîneau.

MC: Cinquante ans après vos expéditions au pôle Nord, continuez-vous encore à exploiter des documents datant de cette époque?
P.-E. Victor: J'ai rapporté en effet une très grande quantité de notes prises sur place, auxquelles j'avais joint bon nombre de croquis et d'illustrations sur les traditions des Eskimos, leurs moyens de déplacement, la technique du kayak... Beaucoup de ces documents sont encore inédits, mais le Musée de l'Homme travaille actuellement à leur publication. Plusieurs ouvrages à caractère scientifique paraîtront sous peu.

MC: Pourquoi l'aventurier que vous êtes n'a-t-il pas prolongé son séjour au Groenland? Vous possédiez pourtant la langue et étiez parfaitement initié aux coutumes des Eskimos, au point d'avoir été adopté par une famille...
P.-E. Victor: Après mon expédition de 1937, au cours de laquelle j'avais amassé de très nombreux renseignements sur le mode de vie des Eskimos, j'ai tenu à rentrer en France pour mettre au clair toutes mes notes. En outre, je souhaitais poursuivre mes recherches en entreprenant notamment une expédition tout autour du Cercle polaire afin d'étudier la manière dont des populations différentes s'y prennent pour faire face à des conditions de vie identiques. Mais il y a eu la guerre. Les circonstances ne m'ont pas permis de mener à bien mon projet.

MC: Que sont devenus aujourd'hui les Eskimos?
P.-E. Victor: Je pourrais vous répéter aujourd'hui ce que j'écrivais il y a cinquante ans, lors de mon premier contact avec le Groenland: «Ces Eskimos, je les connais bien... et pourtant, je ne les connais pas. Je sais tout sur eux sans rien savoir!»
Les Eskimos que j'ai connus sont devenus Danois. Ce sont des fonctionnaires, menacés dans leur identité culturelle et leurs traditions les plus authentiques.
La chasse, par exemple, qui fait partie de leurs coutumes quasi viscérales, n'est plus pour eux qu'une activité secondaire. Ils ne sont plus désormais que des chasseurs du dimanche. Et pourtant, leur naturel guette la moindre occasion pour refaire surface. À la fin d'un bon repas, lorsqu'il est rassasié de riz, de sucre et de lait, un Eskimo peut très bien dire: «Je suis repu», puis ajouter presque aussitôt après: «J'ai faim.» Sous-entendu: «... de viande de phoque!»
Quelle que soit la façon dont évolueront leurs pratiques coutumières, je pense que les Eskimos n'ont pas dit leur dernier mot. Qu'ils soient au Groenland, au Canada ou en Alaska, ils ont conscience d'appartenir à une communauté qui entend bien retrouver ses racines.

MC: Des agences de tourisme proposent maintenant le Groenland comme destination. Que pensez-vous de cette forme de tourisme?
P.-E. Victor: Tout d'abord qu'elle coûte extrêmement cher! Mais que l'on organise des balades en traîneau dans la région d'Ammassalik, cela fait partie d'une évolution irréversible... même si ces voyages de luxe m'attristent plutôt.
Les Eskimos en tirent sans aucun doute profit. Mais je constate qu'ils ont troqué leurs anoraks et leurs bottes en peau de phoque pour de la pacotille en caoutchouc et en tissu. Est-ce la preuve qu'ils seront emportés bien malgré eux par un mode de vie au rabais?

 

MC: Des territoires comme le Groenland sont-ils encore des terres d'exploration? La véritable aventure, telle que celle que vous avez connue, ne s'est-elle pas arrachée à l'attraction terrestre pour partir à la conquête de l'espace?
P.-E. Victor: Il est évident que l'aventure a pris aujourd'hui un second souffle. L'espace est en effet un domaine où l'homme pourra satisfaire son désir d'aller toujours plus loin dans l'exploration et la connaissance. Et pourtant, quoique minuscule, notreTerre est encore très vaste si l'on se place du point de vue de l'homme qui l'habite. L'ethnologie a donc encore du champ devant elle, au Groenland comme... en Bretagne! Tout folklore mis à part...
L'aventure, pour moi, est partout... mais peut-être d'abord à l'intérieur de nous-mêmes, dans notre tête. J'ai connu un jeune homme qui avait fait le tour du monde, comme matelot à bord de la Jeanne d'Arc. Et pourtant, il n'avait rien vu, rien entendu. Le malheureux!
L'environnement, bien sûr, aide à définir une véritable vie d'aventure. Mais il ne suffit pas, loin de là.

MC: Si vous deviez repartir maintenant pour une autre expédition, quelle destination choisiriez-vous?
P.-E. Victor: Si j'étais libre et indépendant, je repartirais pour les régions polaires, sans l'ombre d'une hésitation. Il y a largement place pour d'autres explorations dans ces contrées du bout du monde.
La science est infinie. Plus elle progresse, plus elle a de nouvelles découvertes à réaliser.

04.12.2005

Morris, maître du Neuvième Art


 


En 1991, Maurice De Bévère, alias Morris, signait son 64e album de B.D.: L'Amnésie des Dalton. C'est à cette occasion que j'ai pu le rencontrer à Bruxelles.
Depuis 2001, année de la disparition de son créateur, Lucky Luke, le «poor lonesome cow-boy», est plus «solitaire» que jamais. Et le chien Rantanplan est condamné à tout jamais à se prendre pour un chat!


MC: Comment avez-vous découvert et cultivé votre talent de dessinateur de B.D?
Morris
: Certains élèves, en classe, font machinalement des dessins dans la marge de leurs cahiers. Pour moi, c'était le contraire. Je griffonnais souvent des caricatures en pleine page, et les notes de classe n'occupaient que la marge!
En fait, j'ai commencé par le cartoon, dans un studio de dessins animés (la Compagnie belge d'Actualités), puis par le dessin humoristique en une image pour le journal Le Moustique.
Rapidement, j'ai découvert que mes caricatures convenaient plus à la bande dessinée. J'ai alors créé le personnage de Lucky Luke et ai commencé à publier ses aventures, à partir de 1946, dans Le Journal de Spirou.
C'est bien dans ce genre de dessin que je me suis rapidement senti le plus à l'aise et que je prends encore le plus de plaisir. Il faut faire ce métier d'abord pour s'amuser, sans même se demander si son dessin plaira ou non au lecteur. J'ai d'ailleurs souvent remarqué que plus je prends de plaisir à dessiner sans me torturer les méninges sur le pourquoi du comment, plus le lecteur s'amuse lui-même en me lisant.

MC: Vous n'avez donc pas suivi de formation particulière?
Morris: Il n'en était pas question à l'époque où j'ai débuté. Je n'ai fréquenté aucune école ou académie d'art. Par contre, j'ai toujours beaucoup dessiné d'après nature. Le dessin réaliste est fort utile, voire indispensable au dessin humoristique et à la caricature. Sinon, on tombe à coup sûr dans un style beaucoup trop simpliste: une boule pour le nez, une autre pour la tête, etc., ce qui a pour effet d'appauvrir considérablement le dessin. Le meilleur remède contre ce travers consiste à se baser sur des personnages que l'on observe autour de soi.

MC: Certains de ces personnages réels figurent d'ailleurs de temps à autre dans vos albums...
Morris
: En effet! Le lecteur aime bien retrouver des personnages célèbres, des acteurs notamment: Louis de Funès, Sarah Bernhardt, Michel Simon, Alfred Hitchcock qui fait, dans l'un de mes albums, une très brève apparition, exactement comme dans ses films...

 

MC: D'où vient Lucky Luke? Où êtes-vous allé pêcher ce personnage?
Morris: Mon héros, créé il y a maintenant 45 ans de cela, n'est pas né de longues considérations philosophiques! Comme tous les jeunes, j'avais envie de foncer, c'est tout! Avec une belle part d'inconscience, mais heureusement. Sinon, on n'entreprendrait jamais rien.
Pourquoi un cow-boy, et non pas un samouraï ou un mousquetaire? Tout simplement parce que j'ai toujours aimé les westerns. Sans doute aussi parce que j'aimais dessiner les chevaux.
Dans le genre bande dessinée humoristique sur le thème de la Conquête de l'Ouest, on ne trouvait absolument rien, même pas aux États-Unis. Il y avait donc une place à prendre, d'autant plus que le genre western se prête fort bien à la parodie. Pour autant que je me souvienne, c'est ainsi qu'est né Lucky Luke.

MC: Et Rantanplan? D'où vient cet inénarrable chien «plus bête que son ombre»?
Morris: Il a fait sa première apparition dans l'album Sur la piste des Dalton. Lui aussi est lié à un souvenir de jeunesse: le célèbre Rintintin, ce chien qui savait tout faire et que l'on voyait si souvent à l'écran, même déjà du temps du cinéma muet.
Mon Rantanplan est tout à l'opposé de son glorieux ancêtre: c'est le chien le plus bête de l'Ouest!
De manière générale, je remarque que, dans mes dessins, ce sont les anti-héros, les personnages les plus idiots, qui marchent le mieux, à tel point que beaucoup de mes lecteurs prennent parti par exemple pour les Dalton.
Un Italien m'a d'ailleurs confié récemment que je devrais faire gagner les Dalton si je voulais avoir du succès en Italie. C'est bien entendu impossible. Ce serait immoral!

MC: Dans tout vrai western, c'est en effet le bon qui gagne!
Morris: J'ai toujours cherché, dans mes albums, à préserver cette morale de l'histoire. Je me rends compte de l'influence que l'on peut exercer sur les jeunes, y compris par le dessin. Les enfants ont tendance spontanément à imiter, dans le jeu tout d'abord, puis peut-être dans la vie de tous les jours, les héros dont ils lisent les aventures.
Pour cette raison, je tiens à ce que mon héros principal soit un modèle à tous points de vue.

 

MC: On est loin de cette B.D. qui, longtemps, fut considérée comme un art mineur.
Morris: Non seulement la bande dessinée fut longtemps perçue comme un art mineur, mais elle était également très mal considérée. On nous accusait, nous les auteurs, de pervertir la jeunesse. On reprochait pour le moins à la bande dessinée de désapprendre à lire et d'être un obstacle à la vraie littérature.
À mon avis, cette accusation est fausse. Je connais en tout cas de nombreux jeunes qui ont découvert la lecture et la littérature grâce à la bande dessinée.
Pendant de longues années, nous étions donc très mal vus des milieux éducatifs, en plus du fait que notre travail était très mal rétribué! Mais nous ne faisions pas ce métier pour être considérés. Nous avions le feu sacré!
Plus tard, on a assisté à une évolution dans le sens opposé. On en est arrivé à un véritable snobisme de la bande dessinée, en parlant du «Neuvième Art». À ce propos, qu'il me soit permis de rappeler que c'est moi qui ai créé cette expression dans le journal Spirou où je tenais une rubrique régulière sur les bandes dessinées internationales. Initialement, j'avais prévu d'intituler cette rubrique «Le Huitième Art». Ayant été informé que la télévision avait déjà eu droit à cette appellation, j'ai en dernière minute changé le 8 en 9. Mais j'utilisais l'expression de manière ironique, sans me prendre au sérieux. Depuis, la formule a connu le succès que l'on sait.

MC: Dans combien de pays Lucky Luke est-il connu actuellement?
Morris: Mes albums sont traduits dans plus de trente langues, dont l'arabe qui, comme chacun sait, se lit de droite à gauche. À l'impression, les films doivent par conséquent être inversés. Conclusion: tous les personnages, dont Lucky Luke en premier lieu, deviennent gauchers dans les versions arabes de mes albums.

MC: Même si Lucky Luke n'a pas pris une ride en 45 ans, ses traits ont quand même changé. Est-ce dû uniquement à l'évolution de votre dessin?
Morris: À ses débuts, Lucky Luke était un simple cow-boy que je voulais drôle, même s'il était parfois brutal. Puis, au fil des années, il est devenu plus parodique, par contraste avec le réalisme du western américain.
La censure également – celle que je m'impose à moi-même ou celle des autorités officielles – a nettement influencé certains traits de mes personnages. Lucky Luke, par exemple, se sert de son colt uniquement pour contrôler ou intimider ses adversaires. Il tire plutôt sur des pièces que l'on jette en l'air. Ou bien il désarme ses adversaires, quitte à leur donner une bonne fessée. Mais il ne tue jamais personne.

MC: Et la morale est sauve! Est-ce pour les mêmes motifs que votre célèbre cow-boy a désormais troqué son inséparable mégot pour un brin d'herbe.. plus écologique?
Morris: Cette cigarette m'a effectivement causé bien des ennuis et certains courriers pour le moins désagréables, de la part notamment de l'Angleterre et des pays scandinaves.
La controverse a pris fin en 1985-84, lors de la réalisation aux États-Unis d'une série de 26 dessins animés pour la télévision. La commission de contrôle, très pointilleuse sur toute production destinée à la jeunesse, m'a imposé la suppression de la cigarette de mon cow-boy, en vertu du principe que le jeune a tendance à imiter le héros qu'il voit à l'écran et dont il lit les exploits.
Il m'a bien fallu me plier à cette contrainte, même si je constatais qu'il manquait quelque chose à la silhouette de Lucky Luke. D'ailleurs, encore maintenant, je me surprends à lui dessiner parfois un mégot au coin des lèvres!
Avec un peu de recul, je considère ce changement comme bénéfique. Si je peux, de cette manière, contribuer modestement à empêcher certains jeunes de fumer, c'est toujours cela de gagné.
Sans doute est-ce pour cette raison que l'Organisation mondiale de la santé m'a décerné récemment une médaille. J'en suis très flatté... même si cette récompense était plutôt destinée à Lucky Luke en personne! C'est lui en effet qui a eu la volonté de s'arrêter de fumer. Il est vrai qu'il a été encouragé en cela par son cheval Jolly Jumper qui se plaignait, depuis de longues années, d'être victime de tabagisme passif à cause de la mauvaise habitude de son maître!

MC: Poussons le raisonnement jusqu'au bout! Le colt n'est-il pas encore plus nocif que la cigarette? Pourquoi ne pas le supprimer également?
Morris: La censure américaine a voulu effectivement m'imposer une décision en ce sens. Mais j'ai quand même réussi à faire admettre qu'un cow-boy sans revolver est une absurdité, cette arme dût-elle n'être utilisée que pour la parade.
Cette même censure m'a en outre demandé d'éviter dans mes dessins animés toute allusion pouvant être interprétée comme ayant un caractère raciste. Plus de Mexicains endormis! Plus d'Indiens parlant un mauvais anglais! Plus de Noirs jouant un rôle de domestiques! Plus de Chinois tenant une blanchisserie!
Là encore, il m'a bien fallu m'adapter. J'ai d'ailleurs profité de l'occasion pour faire figurer un Indien parlant un excellent anglais, avec l'accent d'Oxford s'il vous plaît! D'où des situations parfaitement cocasses...
Par contre, dans mes albums, je n'hésite pas à montrer encore des Mexicains endormis et je n'y vois absolument rien de méprisant. Si quelque explication doit être apportée pour orienter éventuellement le lecteur dans l'interprétation de mes intentions, je me sers de mon philosophe de service, à savoir de Jolly Jumper. Quand je crois avoir quelque chose d'intelligent à dire, c'est à lui que j'ai recours.

MC: Sur un plan technique, comment collaborez-vous avec vos scénaristes?
Morris: L'idée de départ vient généralement de moi. Puis nous en discutons, pour examiner si nous pouvons en tirer 44 pages, avec un minimum d'un ou deux gags par page.
Lorsque nous nous sommes mis d'accord, les scénaristes rédigent leur texte, planche par planche, avec au besoin des indications sur tel ou tel plan. Je garde toutefois ma liberté de choisir l'angle ou le plan qui me paraissent les mieux adaptés, le but étant de produire des images claires et lisibles dès le premier coup d'oeil.
Dans nos albums, ce n'est pas tellement le suspense qui retient le lecteur. On sait bien que Lucky Luke sera toujours le vainqueur et que les pauvres Dalton s'en tireront la tête basse... ou les fers aux pieds!
Les histoires et aventures que nous retenons ne sont que des occasions de gags, des prétextes à faire rire, ce qui, entre nous soit dit, n'est pas si simple que cela.
Coluche ne disait-il pas que faire pleurer est beaucoup plus facile que faire rire? C'est même plus «reposant», ajoutait-il! Je suis de l'avis de Jules Renard qui affirmait: Les gens ne rient pas assez. C'est pourtant ici-bas que se trouve notre meilleure chance de rire. Au purgatoire et en enfer, il n'en sera plus question. Et au paradis, ça ne sera pas convenable!