25.11.2005

Dirk FRIMOUT : un savant dans l'espace




La tête dans les étoiles pour mieux comprendre notre bonne vieille Terre (et les dangers qui la menacent), les astronautes, cosmonautes et autres spationautes sont des témoins privilégiés de l'extraordinaire aventure humaine au-delà de nos horizons quotidiens. Dirk Frimout est de ceux-là. En mars 1992, à bord de la navette spatiale américaine "Atlantis", cet astronaute belge a fait partie, avec six autres membres d'équipage, de la mission Atlas I. Il m'a reçu dans son bureau bruxellois, fin 1993.

MC: Entre le moment où vous avez posé votre candidature auprès de l'Agence spatiale européenne et le jour où vous avez effectivement décollé à bord d'"Atlantis", près de quinze années se sont écoulées. L'attente a dû vous paraître démesurément longue.
D. Frimout: J'ai posé effectivement ma candidature en 1977-78. L'Europe, qui avait contribué au programme de la navette spatiale en construisant le laboratoire "Spacelab", pouvait présenter un astronaute pour la première mission de cette navette.
Chaque pays européen concerné proposant dans un premier temps cinq candidats, le groupe des présélectionnés atteignait la cinquantaine. J'étais du nombre. Puis, de sélection en sélection, d'examen en examen, le groupe fut réduit à quatre candidats et je me suis trouvé être le cinquième sur la liste. Il s'en était fallu d'une place!
L'Agence spatiale européenne m'a néanmoins demandé de joindre le groupe des heureux élus pour m'occuper de leur entraînement scientifique. J'ai accepté. Cette mission a volé fin novembre-début décembre 1983. Elle était composée de six membres, dont Ulf Merbold, de l'Allemagne fédérale.
La NASA a ensuite décidé d'autres vols prévus tout d'abord pour 1985, puis 1986, et comportant des expériences confiées aux pays européens. Elle a dans ce but fait appel à la candidature d'astronautes scientifiques. La Belgique m'a ainsi proposé en 1985, comme réserve pour un vol devant se dérouler en 1986. Malheureusement, en janvier de cette année-là, s'est produite la terrible catastrophe de "Challenger" explosant peu après son décollage. Tous les programmes furent remis immédiatement en question.
La mission prévue pour 1986 a été retardée à 1991, puis 1992. Entre-temps, en mars 1991, l'un des astronautes titulaires candidats à la mission ayant dû renoncer à son poste pour cause de maladie, on a fait appel à moi pour le suppléer. J'ai donc été désigné comme devant faire effectivement partie de la mission juste six mois avant le vol.
En réalité, ce choix n'a pas changé grand-chose pour moi. J'étais prêt, exactement comme les autres. Le seul changement a été la responsabilité qui tout à coup m'incombait. Mais quinze années d'attente, cela n'a rien d'extraordinaire dans ce genre d'aventure.

MC: Depuis votre retour, êtes-vous encore candidat pour une autre mission?
D. Frimout: Je suis un astronaute scientifique, et non pas professionnel. Si d'autres programmes avaient été prévus, où j'aurais pu m'insérer avec mes compétences scientifiques, j'aurais bien sûr aimé retourner dans l'espace. Mais tel ne fut pas le cas. De surcroît, les vols habités n'ont pas particulièrement la cote actuellement, vu leur coût.
J'ai dû faire un choix. Etant donné mon âge [Dirk Frimout avait 52 ans en 1993], je ne dispose plus de quinze années devant moi pour tenter une deuxième expérience spatiale. Cela demande beaucoup de sacrifices et de discipline. Il faut orienter toute sa carrière en fonction de ce but à atteindre. Comme les perspectives n'offraient aucune garantie et que j'avais l'impression d'être sous-utilisé à l'Agence spatiale européenne, je n'ai pas voulu monopoliser toute ma vie professionnelle sur un tel objectif pour le moins aléatoire. J'ai donc accepté la proposition de Belgacom [direction du département Recherches et Développement] qui représentait un nouveau challenge pour moi tout en présentant des frontières communes avec le domaine du spatial.

MC: Lors de votre mission, quelles recherches scientifiques avez-vous plus particulièrement effectuées à bord de la navette spatiale?
D. Frimout: Je suis depuis longtemps impliqué dans la recherche fondamentale en aéronomie, autrement dit l'étude de l'atmosphère du point de vue des réactions chimiques. Sur cette étude sont évidemment venus se greffer les problèmes résultant de la dégradation de la couche d'ozone et de l'effet de serre. Notre mission avait notamment pour but d'apporter des éléments nouveaux à cet "état des lieux".
L'atmosphère représente un laboratoire chimique extrêmement complexe, constitué de nombreux composants dont on ne comprend pas toujours le rôle exact. On observe actuellement des fluctuations dans la couche d'ozone qui, comme chacun sait, filtre les rayons ultraviolets, ce rayonnement étant une menace pour la vie sur notre planète dans la mesure où il détruit les molécules organiques.
L'ozone est une molécule d'oxygène triatomique produite en continu par le Soleil. Dans le même temps, il est détruit en continu par des mécanismes à la fois naturels et artificiels. On connaît l'effet nocif des chlorofluorocarbones produits par notre civilisation moderne. On sait également que certains phénomènes naturels - les éruptions volcaniques par exemple - ont un effet direct sur la couche d'ozone. Mais quels sont les facteurs les plus déterminants dans l'équilibre naturel? Et si cet équilibre est aujourd'hui menacé, quelle est la responsabilité exacte de l'homme?

MC: Les observations que vous avez faites au cours de votre mission spatiale vous ont-elles permis de confirmer les conclusions auxquelles vous étiez déjà parvenu auparavant? Ou bien êtes-vous allé de surprise en surprise?
D. Frimout: À trois cents kilomètres d'altitude autour de la Terre, l'observation réserve en effet des surprises. Mais globalement, les analyses que nous avons pu faire là-haut confirment bien les affirmations de la recherche fondamentale. Elles ont prouvé qu'on a eu raison de contrôler et limiter la production de certains produits ayant un effet direct sur la qualité de notre couche d'ozone. Nous ne pouvons rien contre les phénomènes naturels, mais quand il s'agit de limiter ce que nous produisons nous-mêmes, nous pouvons effectivement intervenir.

MC: Vos responsabilités scientifiques vous ont-elles pourtant laissé le temps de vous émerveiller? Une mission dans l'espace représente encore un événement exceptionnel, peu banal...
D. Frimout: J'y repense encore souvent. Ce fut pour moi une expérience inouïe. Nous devons être actuellement trois cents privilégiés à avoir eu cette chance extraordinaire d'y avoir été associés. C'est quand même bien peu par rapport à la population du globe! À la lumière de cette merveilleuse aventure et à partir de mes notes prises à bord de la navette spatiale, j'ai écrit un livre [En quête de la Planète bleue, éditions Labord, Bruxelles, 1993]. J'y revis ma mission minute par minute. J'y exprime ce que j'ai vu et ressenti, sans autre souci que le souvenir et la spontanéité.

MC: Parmi ces souvenirs, y en est-il un qui reste particulièrement présent à votre esprit?
D. Frimout: J'ai été envoyé dans l'espace... pour observer la Terre! Cette Terre, vue d'ici-bas, a pour nous des dimensions gigantesques. Mais de là-haut, elle apparaît évidemment sous une autre perspective. Nous en faisons le tour en 90 minutes!
Maintenant, quand on me parle de tel ou tel pays lointain où je ne suis jamais allé, je me surprends à dire: "Quel beau pays!" Et je me mets à le décrire tel que je l'ai vu... de là-haut!
La Terre m'est apparue comme un immense vaisseau spatial à bord duquel nous sommes tous embarqués. Chacun de nous y a un rôle au sein de l'équipage et chaque tâche est importante, irremplaçable même, pour que le vaisseau continue à fonctionner normalement.
Durant le vol à bord de la navette spatiale, chacun des astronautes est accaparé par le travail qu'il a à accomplir. Mais nous avons quand même le temps de regarder par les hublots. Nous accumulons un maximum d'images, si bien qu'au retour sur Terre, nous éprouvons quelque difficulté à faire le tri parmi toutes ces sensations.

MC: Le moment de l'envol doit être particulièrement stressant? Quel souvenir en gardez-vous?
D. Frimout: Le lancement de la navette est bien sûr un moment impressionnant: nous l'attendions depuis tellement longtemps! Mais nous sommes bien préparés à vivre cette phase de notre mission, seconde par seconde, sans tension particulière.
Pour moi comme pour mes compagnons d'aventure, le moment le plus fantastique s'est produit après huit minutes et demie. La navette a pris alors le maximum d'accélération. Nous sommes sur le dos, collés à notre siège. Puis, tout à coup, quand la navette a acquis la vitesse nécessaire pour tourner en orbite autour de la Terre, les moteurs sont coupés et nous nous retrouvons en apesanteur. C'est un moment réellement euphorique. Tout le monde se met à crier de joie. Enfin, nous voici dans l'espace! Tous les efforts réalisés pour parvenir à ce moment-là sont récompensés. Nous avons réussi!

MC: De tels instants doivent créer des liens très forts avec vos coéquipiers?
D. Frimout: ... des liens que le temps ne pourra pas défaire! Cela ne veut pas dire que nous nous rencontrions souvent. Un appel téléphonique par-ci, un appel par-là... Mais ce que nous avons vécu ensemble durant les années d'entraînement intensif et pendant la mission proprement dite a fait de nous une équipe indissociable.

MC: L'Euro Space Center de Redu, en Belgique, a tout naturellement fait appel à vous pour concevoir les stages d'initiation aux réalités de l'espace qu'il propose désormais, notamment aux jeunes. Ne craignez-vous pas que de tels stages, à force de faire rêver, ne créent en définitive que de l'illusion? L'espace est quand même réservé à une infime minorité de privilégiés.

D. Frimout: Il n'est pas interdit de rêver! Le rêve peut même déboucher, pour tel ou tel, sur un choix de carrière. Les stages dont vous parlez ont d'abord un objectif pédagogique: faire comprendre ce qu'est une mission spatiale, non pas de manière abstraite, mais à partir d'expériences vécues par l'ensemble des participants.
Généralement, on ignore tout de ce que représente la réalisation d'une telle mission: les efforts demandés, les compétences multiples et variées mises à contribution, la complexité des expériences programmées, etc. Et au bout du compte, on embarque toutes ces expériences sur une "bombe" qui est lancée dans l'espace!
Un camp spatial permet de mieux appréhender cet univers à la fois humain et scientifique, que ce soit sous l'angle de l'équipe qui reste au sol ou à travers le regard des astronautes à bord de la navette.
Il arrive que de jeunes stagiaires, après une semaine passée à Redu, me parlent comme de véritables "collègues". J'en suis, je vous prie de le croire, très flatté. Où est la réalité? Où est la fiction? Permettez à l'astronaute que je suis de reconnaître au rêve toute la place qu'il mérite!