06.12.2005

Paul-Émile Victor: jusqu'aux frontières de l'impossible

 


Cet explorateur français (1907-1995), ingénieur, officier de marine et ethnologue, fut le créateur des Expéditions polaires françaises et l'organisateur d'expéditions au Groenland et en terre Adélie.
J'ai pu le rencontrer en 1988, alors qu'il était de passage à Paris pour la présentation de deux de ses ouvrages et l'inauguration d'une exposition consacrée aux Eskimos de la côte est du Groenland.


MC: Lorsque l'on parle de votre expérience de découvreur au pôle Nord et en terre Adélie, on vous qualifie tantôt d'explorateur, tantôt d'aventurier. Laquelle de ces deux appellations vous convient le mieux?
P.-E. Victor: Un explorateur, d'après la définition du dictionnaire, est quelqu'un qui part à la découverte de terres inconnues ou peu connues. C'est ce que j'ai réalisé une fois dans ma vie, en 1937. Sur la côte est du Groenland, j'ai en effet exploré tout un arrière-pays de montagnes, en attribuant à ces différents sites des noms qui figurent désormais sur toutes les cartes de cette région.
Par contre, pour ce qui concerne la terre Adélie, je n'ai pas participé moi-même aux expéditions dans cette contrée de l'Antarctique, même si je les ai organisées et dirigées.
Je crois donc être davantage un aventurier qu'un explorateur, à condition que l'on comprenne le mot "aventure" selon la signification qu'il a dans la langue anglaise (adventure), avec une nuance d'orientation vers un but à atteindre.
Évidemment, la poursuite de l'inutile peut être parfaitement justifiée. Mais si, en complément de l'attrait de l'inutile et de la recherche de ses propres limites, on travaille à apporter de nouvelles connaissances à l'humanité, on fait alors oeuvre scientifique. C'est ce que j'ai cherché à réaliser.

MC: À lire les récits de vos expéditions, on peut parfois se demander quelles furent vos véritables motivations. S'agissait-il pour vous de fringale de découvrir de nouveaux mondes? Ou bien ne s'y mêlait-il pas un désir de fuir la tiédeur d'une vie marquée par ce que vous appelez le «boumédo» (boulot-métro-dodo)?
P.-E. Victor: C'est un peu complexe en vérité. La fuite?... Non! Je ne crois pas avoir jamais fui devant quoi que ce soit.
Étais-je poussé par un désir d'aventure? Certainement! Par instinct et par goût, parce que je suis un scientifique d'esprit et de formation, j'ai toujours été guidé par un souci de connaissance et de recherche.

MC: Au terme de votre traversée du désert de glace en 1936, vous avez écrit: «Parmi mes semblables, j'avais été spectateur. Parmi les Eskimos, j'étais participant. J'ai découvert la liberté. La seule: celle d'être... »
P.-E. Victor: Ce n'est pas du blablabla, je vous assure! J'avais vingt-neuf ans lorsque je me suis lancé dans cette traversée qui a été difficile, extrêmement difficile, pour mes compagnons et pour moi-même. Il m'aura fallu attendre cette merveilleuse aventure pour n'attacher d'importance qu'à ce qui en a vraiment, pour ne pas me laisser grignoter par mes fantômes. En un mot: pour devenir réellement un homme.

MC: Les risques d'une telle expédition étaient très importants. N'êtes-vous pas allé jusqu'à l'extrême limite du possible? Ou de l'impossible?
P.-E. Victor: Oui, mes compagnons et moi étions animés, au départ, par le désir de savoir jusqu'où on ne peut plus aller. Lorsque nous avons réalisé la traversée du Groenland, les conditions de notre expédition étaient beaucoup plus difficiles qu'elles ne pourraient l'être actuellement. Pas de ravitaillement, pas de liaison pour appeler au secours en cas de détresse... Et quand bien même aurions-nous appelé, personne n'aurait pu venir à notre aide.
Il n'en est plus ainsi aujourd'hui. On peut se faire ravitailler par avion ou par hélicoptère tous les 300, voire tous les 100 kilomètres. À la limite, on pourrait même effectuer la traversée de l'Antarctique sans rien avoir ou presque sur le traîneau.

MC: Cinquante ans après vos expéditions au pôle Nord, continuez-vous encore à exploiter des documents datant de cette époque?
P.-E. Victor: J'ai rapporté en effet une très grande quantité de notes prises sur place, auxquelles j'avais joint bon nombre de croquis et d'illustrations sur les traditions des Eskimos, leurs moyens de déplacement, la technique du kayak... Beaucoup de ces documents sont encore inédits, mais le Musée de l'Homme travaille actuellement à leur publication. Plusieurs ouvrages à caractère scientifique paraîtront sous peu.

MC: Pourquoi l'aventurier que vous êtes n'a-t-il pas prolongé son séjour au Groenland? Vous possédiez pourtant la langue et étiez parfaitement initié aux coutumes des Eskimos, au point d'avoir été adopté par une famille...
P.-E. Victor: Après mon expédition de 1937, au cours de laquelle j'avais amassé de très nombreux renseignements sur le mode de vie des Eskimos, j'ai tenu à rentrer en France pour mettre au clair toutes mes notes. En outre, je souhaitais poursuivre mes recherches en entreprenant notamment une expédition tout autour du Cercle polaire afin d'étudier la manière dont des populations différentes s'y prennent pour faire face à des conditions de vie identiques. Mais il y a eu la guerre. Les circonstances ne m'ont pas permis de mener à bien mon projet.

MC: Que sont devenus aujourd'hui les Eskimos?
P.-E. Victor: Je pourrais vous répéter aujourd'hui ce que j'écrivais il y a cinquante ans, lors de mon premier contact avec le Groenland: «Ces Eskimos, je les connais bien... et pourtant, je ne les connais pas. Je sais tout sur eux sans rien savoir!»
Les Eskimos que j'ai connus sont devenus Danois. Ce sont des fonctionnaires, menacés dans leur identité culturelle et leurs traditions les plus authentiques.
La chasse, par exemple, qui fait partie de leurs coutumes quasi viscérales, n'est plus pour eux qu'une activité secondaire. Ils ne sont plus désormais que des chasseurs du dimanche. Et pourtant, leur naturel guette la moindre occasion pour refaire surface. À la fin d'un bon repas, lorsqu'il est rassasié de riz, de sucre et de lait, un Eskimo peut très bien dire: «Je suis repu», puis ajouter presque aussitôt après: «J'ai faim.» Sous-entendu: «... de viande de phoque!»
Quelle que soit la façon dont évolueront leurs pratiques coutumières, je pense que les Eskimos n'ont pas dit leur dernier mot. Qu'ils soient au Groenland, au Canada ou en Alaska, ils ont conscience d'appartenir à une communauté qui entend bien retrouver ses racines.

MC: Des agences de tourisme proposent maintenant le Groenland comme destination. Que pensez-vous de cette forme de tourisme?
P.-E. Victor: Tout d'abord qu'elle coûte extrêmement cher! Mais que l'on organise des balades en traîneau dans la région d'Ammassalik, cela fait partie d'une évolution irréversible... même si ces voyages de luxe m'attristent plutôt.
Les Eskimos en tirent sans aucun doute profit. Mais je constate qu'ils ont troqué leurs anoraks et leurs bottes en peau de phoque pour de la pacotille en caoutchouc et en tissu. Est-ce la preuve qu'ils seront emportés bien malgré eux par un mode de vie au rabais?

 

MC: Des territoires comme le Groenland sont-ils encore des terres d'exploration? La véritable aventure, telle que celle que vous avez connue, ne s'est-elle pas arrachée à l'attraction terrestre pour partir à la conquête de l'espace?
P.-E. Victor: Il est évident que l'aventure a pris aujourd'hui un second souffle. L'espace est en effet un domaine où l'homme pourra satisfaire son désir d'aller toujours plus loin dans l'exploration et la connaissance. Et pourtant, quoique minuscule, notreTerre est encore très vaste si l'on se place du point de vue de l'homme qui l'habite. L'ethnologie a donc encore du champ devant elle, au Groenland comme... en Bretagne! Tout folklore mis à part...
L'aventure, pour moi, est partout... mais peut-être d'abord à l'intérieur de nous-mêmes, dans notre tête. J'ai connu un jeune homme qui avait fait le tour du monde, comme matelot à bord de la Jeanne d'Arc. Et pourtant, il n'avait rien vu, rien entendu. Le malheureux!
L'environnement, bien sûr, aide à définir une véritable vie d'aventure. Mais il ne suffit pas, loin de là.

MC: Si vous deviez repartir maintenant pour une autre expédition, quelle destination choisiriez-vous?
P.-E. Victor: Si j'étais libre et indépendant, je repartirais pour les régions polaires, sans l'ombre d'une hésitation. Il y a largement place pour d'autres explorations dans ces contrées du bout du monde.
La science est infinie. Plus elle progresse, plus elle a de nouvelles découvertes à réaliser.

04.12.2005

Morris, maître du Neuvième Art


 


En 1991, Maurice De Bévère, alias Morris, signait son 64e album de B.D.: L'Amnésie des Dalton. C'est à cette occasion que j'ai pu le rencontrer à Bruxelles.
Depuis 2001, année de la disparition de son créateur, Lucky Luke, le «poor lonesome cow-boy», est plus «solitaire» que jamais. Et le chien Rantanplan est condamné à tout jamais à se prendre pour un chat!


MC: Comment avez-vous découvert et cultivé votre talent de dessinateur de B.D?
Morris
: Certains élèves, en classe, font machinalement des dessins dans la marge de leurs cahiers. Pour moi, c'était le contraire. Je griffonnais souvent des caricatures en pleine page, et les notes de classe n'occupaient que la marge!
En fait, j'ai commencé par le cartoon, dans un studio de dessins animés (la Compagnie belge d'Actualités), puis par le dessin humoristique en une image pour le journal Le Moustique.
Rapidement, j'ai découvert que mes caricatures convenaient plus à la bande dessinée. J'ai alors créé le personnage de Lucky Luke et ai commencé à publier ses aventures, à partir de 1946, dans Le Journal de Spirou.
C'est bien dans ce genre de dessin que je me suis rapidement senti le plus à l'aise et que je prends encore le plus de plaisir. Il faut faire ce métier d'abord pour s'amuser, sans même se demander si son dessin plaira ou non au lecteur. J'ai d'ailleurs souvent remarqué que plus je prends de plaisir à dessiner sans me torturer les méninges sur le pourquoi du comment, plus le lecteur s'amuse lui-même en me lisant.

MC: Vous n'avez donc pas suivi de formation particulière?
Morris: Il n'en était pas question à l'époque où j'ai débuté. Je n'ai fréquenté aucune école ou académie d'art. Par contre, j'ai toujours beaucoup dessiné d'après nature. Le dessin réaliste est fort utile, voire indispensable au dessin humoristique et à la caricature. Sinon, on tombe à coup sûr dans un style beaucoup trop simpliste: une boule pour le nez, une autre pour la tête, etc., ce qui a pour effet d'appauvrir considérablement le dessin. Le meilleur remède contre ce travers consiste à se baser sur des personnages que l'on observe autour de soi.

MC: Certains de ces personnages réels figurent d'ailleurs de temps à autre dans vos albums...
Morris
: En effet! Le lecteur aime bien retrouver des personnages célèbres, des acteurs notamment: Louis de Funès, Sarah Bernhardt, Michel Simon, Alfred Hitchcock qui fait, dans l'un de mes albums, une très brève apparition, exactement comme dans ses films...

 

MC: D'où vient Lucky Luke? Où êtes-vous allé pêcher ce personnage?
Morris: Mon héros, créé il y a maintenant 45 ans de cela, n'est pas né de longues considérations philosophiques! Comme tous les jeunes, j'avais envie de foncer, c'est tout! Avec une belle part d'inconscience, mais heureusement. Sinon, on n'entreprendrait jamais rien.
Pourquoi un cow-boy, et non pas un samouraï ou un mousquetaire? Tout simplement parce que j'ai toujours aimé les westerns. Sans doute aussi parce que j'aimais dessiner les chevaux.
Dans le genre bande dessinée humoristique sur le thème de la Conquête de l'Ouest, on ne trouvait absolument rien, même pas aux États-Unis. Il y avait donc une place à prendre, d'autant plus que le genre western se prête fort bien à la parodie. Pour autant que je me souvienne, c'est ainsi qu'est né Lucky Luke.

MC: Et Rantanplan? D'où vient cet inénarrable chien «plus bête que son ombre»?
Morris: Il a fait sa première apparition dans l'album Sur la piste des Dalton. Lui aussi est lié à un souvenir de jeunesse: le célèbre Rintintin, ce chien qui savait tout faire et que l'on voyait si souvent à l'écran, même déjà du temps du cinéma muet.
Mon Rantanplan est tout à l'opposé de son glorieux ancêtre: c'est le chien le plus bête de l'Ouest!
De manière générale, je remarque que, dans mes dessins, ce sont les anti-héros, les personnages les plus idiots, qui marchent le mieux, à tel point que beaucoup de mes lecteurs prennent parti par exemple pour les Dalton.
Un Italien m'a d'ailleurs confié récemment que je devrais faire gagner les Dalton si je voulais avoir du succès en Italie. C'est bien entendu impossible. Ce serait immoral!

MC: Dans tout vrai western, c'est en effet le bon qui gagne!
Morris: J'ai toujours cherché, dans mes albums, à préserver cette morale de l'histoire. Je me rends compte de l'influence que l'on peut exercer sur les jeunes, y compris par le dessin. Les enfants ont tendance spontanément à imiter, dans le jeu tout d'abord, puis peut-être dans la vie de tous les jours, les héros dont ils lisent les aventures.
Pour cette raison, je tiens à ce que mon héros principal soit un modèle à tous points de vue.

 

MC: On est loin de cette B.D. qui, longtemps, fut considérée comme un art mineur.
Morris: Non seulement la bande dessinée fut longtemps perçue comme un art mineur, mais elle était également très mal considérée. On nous accusait, nous les auteurs, de pervertir la jeunesse. On reprochait pour le moins à la bande dessinée de désapprendre à lire et d'être un obstacle à la vraie littérature.
À mon avis, cette accusation est fausse. Je connais en tout cas de nombreux jeunes qui ont découvert la lecture et la littérature grâce à la bande dessinée.
Pendant de longues années, nous étions donc très mal vus des milieux éducatifs, en plus du fait que notre travail était très mal rétribué! Mais nous ne faisions pas ce métier pour être considérés. Nous avions le feu sacré!
Plus tard, on a assisté à une évolution dans le sens opposé. On en est arrivé à un véritable snobisme de la bande dessinée, en parlant du «Neuvième Art». À ce propos, qu'il me soit permis de rappeler que c'est moi qui ai créé cette expression dans le journal Spirou où je tenais une rubrique régulière sur les bandes dessinées internationales. Initialement, j'avais prévu d'intituler cette rubrique «Le Huitième Art». Ayant été informé que la télévision avait déjà eu droit à cette appellation, j'ai en dernière minute changé le 8 en 9. Mais j'utilisais l'expression de manière ironique, sans me prendre au sérieux. Depuis, la formule a connu le succès que l'on sait.

MC: Dans combien de pays Lucky Luke est-il connu actuellement?
Morris: Mes albums sont traduits dans plus de trente langues, dont l'arabe qui, comme chacun sait, se lit de droite à gauche. À l'impression, les films doivent par conséquent être inversés. Conclusion: tous les personnages, dont Lucky Luke en premier lieu, deviennent gauchers dans les versions arabes de mes albums.

MC: Même si Lucky Luke n'a pas pris une ride en 45 ans, ses traits ont quand même changé. Est-ce dû uniquement à l'évolution de votre dessin?
Morris: À ses débuts, Lucky Luke était un simple cow-boy que je voulais drôle, même s'il était parfois brutal. Puis, au fil des années, il est devenu plus parodique, par contraste avec le réalisme du western américain.
La censure également – celle que je m'impose à moi-même ou celle des autorités officielles – a nettement influencé certains traits de mes personnages. Lucky Luke, par exemple, se sert de son colt uniquement pour contrôler ou intimider ses adversaires. Il tire plutôt sur des pièces que l'on jette en l'air. Ou bien il désarme ses adversaires, quitte à leur donner une bonne fessée. Mais il ne tue jamais personne.

MC: Et la morale est sauve! Est-ce pour les mêmes motifs que votre célèbre cow-boy a désormais troqué son inséparable mégot pour un brin d'herbe.. plus écologique?
Morris: Cette cigarette m'a effectivement causé bien des ennuis et certains courriers pour le moins désagréables, de la part notamment de l'Angleterre et des pays scandinaves.
La controverse a pris fin en 1985-84, lors de la réalisation aux États-Unis d'une série de 26 dessins animés pour la télévision. La commission de contrôle, très pointilleuse sur toute production destinée à la jeunesse, m'a imposé la suppression de la cigarette de mon cow-boy, en vertu du principe que le jeune a tendance à imiter le héros qu'il voit à l'écran et dont il lit les exploits.
Il m'a bien fallu me plier à cette contrainte, même si je constatais qu'il manquait quelque chose à la silhouette de Lucky Luke. D'ailleurs, encore maintenant, je me surprends à lui dessiner parfois un mégot au coin des lèvres!
Avec un peu de recul, je considère ce changement comme bénéfique. Si je peux, de cette manière, contribuer modestement à empêcher certains jeunes de fumer, c'est toujours cela de gagné.
Sans doute est-ce pour cette raison que l'Organisation mondiale de la santé m'a décerné récemment une médaille. J'en suis très flatté... même si cette récompense était plutôt destinée à Lucky Luke en personne! C'est lui en effet qui a eu la volonté de s'arrêter de fumer. Il est vrai qu'il a été encouragé en cela par son cheval Jolly Jumper qui se plaignait, depuis de longues années, d'être victime de tabagisme passif à cause de la mauvaise habitude de son maître!

MC: Poussons le raisonnement jusqu'au bout! Le colt n'est-il pas encore plus nocif que la cigarette? Pourquoi ne pas le supprimer également?
Morris: La censure américaine a voulu effectivement m'imposer une décision en ce sens. Mais j'ai quand même réussi à faire admettre qu'un cow-boy sans revolver est une absurdité, cette arme dût-elle n'être utilisée que pour la parade.
Cette même censure m'a en outre demandé d'éviter dans mes dessins animés toute allusion pouvant être interprétée comme ayant un caractère raciste. Plus de Mexicains endormis! Plus d'Indiens parlant un mauvais anglais! Plus de Noirs jouant un rôle de domestiques! Plus de Chinois tenant une blanchisserie!
Là encore, il m'a bien fallu m'adapter. J'ai d'ailleurs profité de l'occasion pour faire figurer un Indien parlant un excellent anglais, avec l'accent d'Oxford s'il vous plaît! D'où des situations parfaitement cocasses...
Par contre, dans mes albums, je n'hésite pas à montrer encore des Mexicains endormis et je n'y vois absolument rien de méprisant. Si quelque explication doit être apportée pour orienter éventuellement le lecteur dans l'interprétation de mes intentions, je me sers de mon philosophe de service, à savoir de Jolly Jumper. Quand je crois avoir quelque chose d'intelligent à dire, c'est à lui que j'ai recours.

MC: Sur un plan technique, comment collaborez-vous avec vos scénaristes?
Morris: L'idée de départ vient généralement de moi. Puis nous en discutons, pour examiner si nous pouvons en tirer 44 pages, avec un minimum d'un ou deux gags par page.
Lorsque nous nous sommes mis d'accord, les scénaristes rédigent leur texte, planche par planche, avec au besoin des indications sur tel ou tel plan. Je garde toutefois ma liberté de choisir l'angle ou le plan qui me paraissent les mieux adaptés, le but étant de produire des images claires et lisibles dès le premier coup d'oeil.
Dans nos albums, ce n'est pas tellement le suspense qui retient le lecteur. On sait bien que Lucky Luke sera toujours le vainqueur et que les pauvres Dalton s'en tireront la tête basse... ou les fers aux pieds!
Les histoires et aventures que nous retenons ne sont que des occasions de gags, des prétextes à faire rire, ce qui, entre nous soit dit, n'est pas si simple que cela.
Coluche ne disait-il pas que faire pleurer est beaucoup plus facile que faire rire? C'est même plus «reposant», ajoutait-il! Je suis de l'avis de Jules Renard qui affirmait: Les gens ne rient pas assez. C'est pourtant ici-bas que se trouve notre meilleure chance de rire. Au purgatoire et en enfer, il n'en sera plus question. Et au paradis, ça ne sera pas convenable!

02.12.2005

Catherine MAUNOURY : les ailes du succès

 

Hôtesse de l’air, puis chef de cabine à Air France, Catherine Maunoury est aussi une sportive de "haut" niveau: elle pratique depuis 1980 la voltige aérienne, discipline dans laquelle elle s'est illustrée maintes fois. Son palmarès comporte notamment deux titres de championne du monde et onze titres de championne de France. Elle vole actuellement sur un CAP 232.

En 1993, elle a créé le Centre passion Catherine Maunoury (CPCM), où elle forme à la voltige 150 pilotes par an.
Cette interview date de début 1989. Catherine venait de conquérir son sixième titre de championne de France et son premier titre de championne du monde, exploit qu'elle a renouvelé en 2000.

 


MC: Comment avez-vous découvert la voltige aérienne?
C. Maunoury: Mon père a été le premier à me donner le goût de l'aviation. À l'aéro-club de Saint-Malo qu'il fréquentait comme pilote amateur et où il m'emmenait régulièrement, je me suis prise de passion pour ce loisir qui allait devenir pour moi un sport.
À quinze ans, je savais déjà piloter et étais "lâchée" aux commandes d'un avion. Mais j'ai dû attendre, conformément à la réglementation, l'âge de dix-sept ans pour obtenir mon brevet de pilote.
Puis, après une parenthèse correspondant à mes années d'études universitaires et aux débuts de mon activité professionnelle, j'ai décidé de me réinscrire à un aéro-clubs. J'ai constaté alors que je n'étais pas très à l'aise en avion. J'avais peur! Il me fallait donc choisir entre arrêter définitivement, ou bien me perfectionner avec l'aide d'un moniteur.
C'est cette seconde solution que j'ai choisie. Et rapidement, on a remarqué que j'étais méticuleuse et sans doute pas trop maladroite aux commandes d'un avion. On m'a alors proposé d'essayer la voltige sur un biplace-biplan. Après quelques essais, j'ai été prise au jeu et ai retrouvé pleinement confiance en mes moyens.
En l'espace de quatre-cinq ans, j'ai gravi tous les échelons de la préparation et, en 1978, je participais à mon premier championnat du monde à Ceske-Budejovice, en Tchécoslovaquie, après avoir remporté mon premier titre de championne de France à Amiens.

MC: Avez-vous maintenant un statut de pilote professionnelle?
C. Maunoury: Pas du tout! Je ne suis que pilote privée. Certes, j'ai une grande expérience du pilotage et ma situation est un peu particulière du fait que je participe chaque année à de nombreux meetings pour des compétitions ou des démonstrations.
Professionnellement, je suis hôtesse long courrier à Air France. Mais depuis trois ans maintenant, j'ai un statut de sportif de haut niveau, ce qui me permet de n'être liée à mon emploi que par un mi-temps, le reste étant consacré à l'entraînement.

MC: N'avez-vous jamais été tentée par le métier de pilote de ligne?
C. Maunoury: Jusqu'à une époque encore très récente, cette profession était difficilement envisageable pour une femme. En fait, si elle m'avait été accessible, il est probable que j'aurais choisi cette voie. Mais il en a été autrement et ma vie actuelle me comble pleinement.
La voltige me demande de nombreux entraînements et une grande disponibilité à la belle saison. Mais l'hiver, je peux me consacrer totalement à ma vie de famille. Je fais alors le vide et ai tout le temps, pendant cette période de répit, de m'occuper de mes enfants qui ne me voient qu'épisodiquement les week-ends du reste de l'année.

MC: Sur quelles figures est établi le classement des compétitions de voltige aérienne?
C. Maunoury: Une compétition comprend tout d'abord trois programmes de sept à huit minutes chacun, faisant appel à des techniques extrêmement précises de pilotage académique: un programme connu qui est le même pour tous les concurrents, un programme libre à base d'évolutions choisies dans les grandes familles de figures (cloches, vrilles, etc.) et un programme original grâce auquel chaque pilote espère se démarquer des autres concurrents.
Toutes ces figures doivent être exécutées sans entraînement le jour de la compétition. Le cumul des points obtenus détermine évidemment le classement.
Il existe finalement une épreuve très différente qui fait l'objet d'un classement à part: le libre intégral. Chaque pilote essaie, pendant quatre minutes, d'exécuter les figures les plus originales et les plus difficiles. Une seule limite: le temps à respecter.

MC: Quels sont les maîtres de la voltige aérienne?
C.Maunoury: Les Russes et les Américains ont une solide réputation dans cette discipline. Mais à présent, la France a rejoint le top niveau. Les médailles qu'elle a obtenues lors du dernier championnat du monde sont là pour l'attester. Nous sommes pratiquement à égalité, avec toutefois des styles très différents.

MC: Comment inventez-vous vos figures? Est-ce à partir de plans conçus d'abord sur le papier?
C. Maunoury: Même s'il est aujourd'hui très difficile d'inventer des figures inédites, il m'arrive en effet d'imaginer certains enchaînements. Il s'agit souvent, au départ, d'un mélange d'imagination et de hasard. Je peux partir, par exemple, d'une figure que j'ai ratée au cours d'un entraînement. Après coup, j'essaie de recréer la même situation en l'aménageant et en la perfectionnant. Dans le même temps, je soumets mes essais à la critique soit de mon mari (qui est lui-même pilote de voltige), soit de l'entraîneur de l'équipe de France, soit d'amis qui me secondent bénévolement dans ma préparation aux compétitions.
Deux contraintes s'imposent alors à moi. L'esthétique tout d'abord, car je cherche à donner à mes figures un caractère gracieux qui les fasse ressembler à un ballet aérien. Ensuite, la sécurité: la prudence est primordiale et j'entends bien ne pas prendre de risques inutiles.
En voltige aérienne, on est toujours un peu en situation limite. Le véritable danger est de casser l'appareil. Tout comme le pilote, l'avion subit les contrecoups des rapides accélérations.
La voltige est un sport extrêmement violent. Il fait souffrir autant la mécanique que l'organisme humain. En cours d'évolution, on entend souvent des craquements qui prouvent à quel point l'appareil peut atteindre lui aussi ses limites. Il faut donc être très attentif à ne pas outrepasser ses capacités.

MC: Vous servez-vous d'un aide-mémoire pour l'enchaînement des figures que vous effectuez?
C.Maunoury: J'ai effectivement un pense-bête, très schématique. Mais je n'y ai recours que très rarement, pour ne pas dire jamais. Tout se passe très vite et aucune hésitation n'est permise.
Je compare personnellement cette situation à celle du chef d'orchestre. La partition sur le pupitre ne lui est utile qu'exceptionnellement. Un rapide coup d'oeil suffit et c'est au seul mécanisme de la mémoire de continuer à jouer son rôle.

MC: La voltige aérienne apparaît comme un sport particulièrement inconfortable.
C.Maunoury: Ce sont surtout les effets de la pesanteur qui sont désagréables. Parfois, on est comme éjecté de l'appareil. Puis, immédiatement après, on peut être écrasé sur son siège sous l'effet d'une force pouvant atteindre 10 G, soit dix fois le poids de son propre corps.
De nombreux pilotes sont arrêtés par la violence de telles évolutions. Et pourtant, la voltige aérienne est un sport dans lequel on peut durer. Cinquante ans est un âge qui n'a rien d'exceptionnel dans cette discipline.

MC: Certains accidents très graves ont pu ternir l'image de l'aviation-spectacle. En subissez-vous les contre-effets?
C.Maunoury: Actuellement, la réglementation concernant nos exhibitions fait l'objet d'un examen approfondi et elle risque de subir d'importantes modifications. Pour ma part, je crains surtout qu'on en arrive à déconsidérer globalement notre sport, avec toute la part d'émotions et de rêve qu'il procure à de très nombreux spectateurs. Nul ne peut nier qu'il y ait un certain risque. Mais des risques existent aussi dans d'autres sports. Les courses automobiles, par exemple, et même le Tour de France avec la caravane publicitaire ou les voitures suiveuses. On ne peut quand même pas enfermer tous les gens devant leur poste de télé sous prétexte d'une réglementation paranoïaque qui nous interdirait de produire notre spectacle en présence d'une foule de spectateurs! Les accidents doivent servir, certes, de leçons. La meilleure solution serait peut-être de labelliser les pilotes en fonction de leurs compétences reconnues: un tel n'aurait pas le droit de descendre au-dessous de 150 mètres; tel autre, par contre, pour la beauté du spectacle et parce qu'il est un pilote particulièrement chevronné, serait autorisé à descendre plus bas encore. Certaines trajectoires, d'ailleurs, ne présentent aucun risque particulier et, en descente, un pilote doit se garder une réserve de vitesse suffisante qui lui permette de se poser sur la piste, même moteur arrêté.

MC: La voltige aérienne a-t-elle une incidence pratique sur les techniques de l'aéronautique?
C.Maunoury: Notre sport sert sans aucun doute à faire évoluer certaines techniques liées par exemple à la légèreté des appareils ou à la résistance des matériaux. Quoi qu'il en soit, les exhibitions et les compétitions de voltige ont surtout comme effet de susciter chez certains jeunes le désir de devenir pilotes, y compris professionnels.
J'en veux pour preuve mon exemple personnel. Je pratique l'aviation et la voltige parce que j'y trouve un immense plaisir. Mais je n'aurais jamais connu cette passion si je n'avais commencé, dès l'âge de dix ans, par recueillir sur mon carnet les autographes des pilotes que j'admirais et que je rencontrais à l'aéro-club de mon père.

Jean-Claude Marol, défricheur de mots



Jean-Claude Marol nous a quittés le 9 octobre 2001. Il avait 54 ans. Il ne parlait pas, ou si peu, du mal qui le minait de jour en jour. Il est parti, dans la discrétion la plus totale, fidèle au silence dans lequel il aimait à se ressourcer.
En plusieurs occasions, j'ai fait appel à ses services pour l'illustration d'un article. Point besoin n'était alors de lui exposer le projet avec de longs développements. Un mot, un simple détail lui suffisait. Parfois, à l'instant même, la belle mécanique de l'imagination créatrice se mettait en route et nous restions subjugués par son talent, son érudition, son humour, la finesse de ses jugements, son respect de l'autre. Formé à l'art du trait, il a trouvé dans le dessin et l'écriture les formes les mieux adaptées à son regard qui allait chercher jusque dans ses derniers retranchements, pour mieux la respecter, la vérité.
En fait, nous savions peu de choses de lui, de son histoire, sinon qu'il allait piocher sa philosophie et ses nourritures de l'âme en certaines contrées lointaines, là-bas où quelque maître à penser lui avait enseigné les profondeurs mystiques de l'Être.
Jean-Claude est parti, emportant cette part mystérieuse de sa personne que nous n'avons jamais confondue avec de l'anonymat. Il accordait à l'écoute, à la "complicité" (mot qu'il appréciait particulièrement) et à la sympathie des moments privilégiés. Occasionnellement, toujours avec un franc sourire, il savait aussi nous entretenir de ses projets, de son dernier ouvrage en cours, de ses quêtes inassouvies dans les jardins de la Sagesse. Nul doute que les portes de ces jardins lui aient été grandes ouvertes, en cet Ailleurs où les mots sont désormais devenus pour lui superflus, inutiles.
"Plonger, ressurgir... la vie joyeuse!": voilà ce que Jean-Claude m'écrivait en dédicace de ce qui est devenu l'un de ses derniers ouvrages. Des mots que je reçois encore aujourd'hui comme son ultime message.
Dix années auparavant, j'avais eu l'occasion, un peu par hasard, de faire la connaissance de cet artiste illustrateur pas tout à fait comme les autres. Voici comment...


"Tout a commencé quand j'ai dégainé quelques mots à ma façon. Pan! t'es mot! Aussitôt, les filles et les garçons ont dégainé les leurs comme dans "Lucky Luke", plus vite que leur ombre. On s'est tiré dessus à bout portant. Un mot sort, ressort, paf! Un vrai massacre... la joie, quoi!"
L'histoire, cette fois-ci, se passe à Lannion, dans les Côtes-d'Armor, au cours de la deuxième Biennale internationale des illustrateurs de livres pour enfants.
14 heures. Une nuée de gamins, bruyants et excités comme des moineaux soudain libérés de leur cage, prend possession de l'espace. À peine tout ce petit monde a-t-il terminé d'inventorier les lieux que les instits rassemblent leurs troupes:
- Hé! vous là-bas! C'est par ici que ça se passe!
On s'assied sur la moquette. Quelques bribes de chahut de fond de classe. Quelques murmures... Puis c'est le calme. Assis en tailleur, coincé dans un angle de la pièce, Jean-Claude Marol semble encore plongé dans ses pensées, l'air d'un berger des montagnes tout juste descendu de la solitude de son refuge. La présence - la véritable présence - n'a pas nécessairement besoin de gesticulations ni de longs discours pour se manifester.
On fait rapidement connaissance:
- Vous allez vous répartir par petits groupes de cinq ou six. Chaque groupe aura à créer une histoire. Ensemble, vous imaginerez le scénario, la mise en scène. Puis il vous faudra écrire l'histoire et l'accompagner d'illustrations. Voyons! Quels thèmes allons-nous choisir?
- ?!..

Silence général.

 

On n'en est pour l'instant qu'au round d'observation.
Un premier doigt se lève, timidement:
- On pourrait peut-être imaginer l'histoire d'un appareil photo qui refuse de prendre des photos...
- Voilà une bonne idée! Quoi d'autre encore?
- Des chaussettes trouées qui cherchent leur pied!

Quelques ricanements étouffés se risquent à rompre le silence. Puis, comme s'ils n'attendaient que cette aubaine, d'autres rires s'engouffrent immédiatement dans la faille ainsi créée. Il n'en fallait pas plus pour réaliser que cet après-midi de "classe" n'est pas un après-midi comme les autres.
- M'sieur! M'sieur! Et si on parlait d'un aspirateur qui marche à l'envers, qui avalerait tout et recracherait tout?
- Et aussi d'un robinet qui laisserait passer toute l'eau de la mer, avec les poissons, les baleines, les bateaux?
- Moi, je voudrais dessiner un vélo bizarre, rafistolé de tous côtés...
- Le vélo-déglingo en somme!

Et voilà! C'est parti... sur les chapeaux de roue! Les instits accompagnateurs n'en croient pas leurs oreilles. Observateurs tout d'abord discrets, à l'écart, ils se joignent maintenant au peloton de leurs ouailles à l'imagination tout à coup débridée et ils finissent pas s'asseoir eux aussi à même la moquette comme tout le monde.
- Formons à présent les groupes! Qui veut de "l'aspirateur qui marche à l'envers"? Levez la main!
Les mains se lèvent. trop nombreuses.
- Pas tout le monde à la fois! Quels sont les volontaires pour le "vélo-déglingo"?
- Moi!
- Moi M'sieur!
- Moi aussi...

On retrouve parfois les mêmes. Il faudra faire un choix. D'autres, par contre, sont toujours indécis. Il y a encore de la place pour l'appareil photo récalcitrant...
À deux ou trois exceptions près (tel ou tel préfère aller flâner au milieu de l'exposition ou feuilleter les BD en démonstration), chacun trouve sa place au sein d'une équipe. Sans plus attendre, commencent à naître ces surprenantes histoires que l'on ne trouve nulle part sinon dans un coin de rêve bien à soi.
Les traits sont imprécis peut-être, mais qu'importe! L'enchaînement du scénario peut laisser lui aussi à désirer, mais qu'importe encore une fois! Retrouvant ses allures de berger attentif à chaque mouvement et au moindre appel de son troupeau, Marol passe de groupe en groupe, suggérant par-ci une rectification du dessin, affinant une nuance de l'écriture par-là. À la fois présent et discret, il n'impose rien. Il se sait invité et n'a pour l'heure aucune "camelote" à vendre:
- Je suis impliqué comme un boxeur sur un ring: pas de distance, pas de barrière pour me protéger. Je suis moi-même, avec mes défauts et ma fragilité.
Marol aurait-il donc une méthode bien à lui pour libérer les mots et les imaginations, pour transférer un "état de non-communication" en synergie grâce à laquelle chacun se retrouve, loin de tout esprit de compétition, "démultiplié par les trouvailles des copains"? Notre artiste-animateur le reconnaît, lui le premier: lors de ses interventions au sein d'un groupe d'enfants (comme d'adultes d'ailleurs), il se sent "mitraillé" d'aides qui l'encouragent à être lui-même. Et la raison de cette thérapeutique de la communication lui semble évidente:
- C'est par timidité vis-à-vis du langage que j'ai voulu peu à peu réapprendre le langage. J'ai fait beaucoup de dessins d'humour sans paroles. Le silence est pour moi une sorte d'attente du mot juste.
En dépit de l'inflation du verbe que nous fait souvent subir le verbiage ambiant, malgré cette distanciation d'avec le langage que crée l'omniprésent clavier d'ordinateur, peut-être reste-t-il néanmoins possible de "toucher" encore les mots autrement qu'avec le bout des doigts...
Qu'ils soient assassins ou offerts comme on offre une fleur, ces mots ont peut-être toujours un sens. Ils peuvent encore représenter le plus court chemin entre un Toi et un Moi, tel un code grâce auquel peut naître un échange, un affrontement, une intimité...
Tel est en tout cas le pari de Jean-Claude Marol, le secret de son art et de son travail de défricheur de significations.
Le matériau qu'il propose à ses compagnons d'aventure est parfois le mot, tout simplement. Le mot qui attend d'être révélé dans toute sa spécificité. Le mot qui libère... Ajoutez à un MUR deux minuscules voyelles (A et O) et vous traversez l'obstacle apparemment infranchissable pour réinventer l'AMOUR. Quelle fantastique découverte, n'est-ce pas!

 


Et si l'on écrivait aussi CHAMEAU avec deux N en forme de bosses? Mille excuses à nos doctes théoriciens de la langue française, mais vous ne trouvez pas que la signification est ainsi plus évidente, plus explicite?
Qui nous empêche de dessiner le mot NATURE avec des éléments végétaux? Des fleurs par exemple? Et pendant que nous y sommes, pourquoi ne pas orner le F de FLEURS d'autant de pétales que nous le souhaitons?
Proposant sa technique de "calligraphie" aux élèves d'un lycée professionnel, Marol fut un jour témoin d'extraordinaires métamorphoses. Se servant de matériaux et d'outils qu'ils utilisaient quotidiennement (de la tôle, des barres de fer, des cisailles...), les élèves eurent l'idée d'"inscrire" les lettres du mot RISQUE sur un fil métallique, tel un funambule s'aventurant sur son câble d'acier.
Autre surprise avec le mot CAGE, dont les lettres majuscules formaient les barreaux d'un cube à l'intérieur duquel avait été placée une scie à métaux, symbole d'une liberté à recouvrer.
Questionnez Marol à ce sujet, et vous constaterez qu'il multipliera les exemples à partir de mots-objets devenus par je ne sais quel enchantement riches de sens, de tout leur sens. Aucune forfanterie de sa part. C'est tout juste s'il ne s'excuse pas d'être là, comme de trop dans le décor:
- Mon rôle consiste simplement à témoigner de la possibilité de se déplacer d'un point à un autre. À chacun de décider s'il peut en tirer profit. Pour ma part, je pense que tout le monde peut apprendre de tout le monde. Chefs, sous-chefs, adultes, enfants, nous appartenons tous à la même humanité. Quant aux mots que nous utilisons, qu'il nous suffise de les accueillir en vérité pour qu'ils deviennent réellement un lieu d'expression et de communication.
À force d'utiliser les mots, on les use. Nous sommes inondés chaque jour d'une multitude croissante d'informations sonores et visuelles que dispensent, en flot continu, télévision, radio, journaux et magazines, publicité, enseignes commerciales... Ce déluge verbal du monde contemporain finit par affaiblir notre perception du langage. Abuser des épices dans la nourriture tend à atrophier le sens du goût. De même, consommer trop de mots a pour effet de les réduire à de purs signaux mécaniques, à un code insipide d'échange rapide, quasi chiffré et purement utilitaire.

Alors, pourquoi ne pas utiliser les épices à bon escient? Pourquoi ne pas se taire quand le silence est plus opportun, voire plus éloquent, que toute avalanche de mots insignifiants? Sans doute est-il encore temps de donner enfin la parole... aux mots!



En hommage à Marol, par Mag
Si tout est dans tout
Si tout est dans rien
Si rien est un tout
Si tout...n’est pas rien
Vous, je…nous
Sommes TOUT…PARTOUT?
J’espère, je m’y perds, je doute et je redoute
Que RIEN soit seulement...tout au bout de la route.

(livre prétexte: En tout et pour tout de Jean-Claude Marol)

 

 

Léonard Gianadda, mécène des temps modernes


 


C'est une belle histoire. Une histoire vraie, émouvante. L'histoire de deux frères, unis par une indéfectible amitié que le destin, dans sa plus impitoyable cruauté, ne réussira pas à détruire.
Léonard Gianadda est aujourd'hui ingénieur en génie civil. Peut-être a-t-il hérité cette âme de bâtisseur du grand-père Battista, émigré de son Trentino natal pour tenter, du côté de la Suisse, une autre vie, comme manoeuvre tout d'abord, puis comme maçon, et enfin comme entrepreneur.
Pierre, son frère cadet, est plutôt du genre touche-à-tout. Ayant quitté sa Suisse natale pour s'installer en France, près d'Alès, il crée sur sa propriété un zoo, histoire sans doute d'ajouter à sa vie quotidienne une touche de fantaisie.
La soixantaine bien dissimulée sous une carrure de rugbyman, Léonard fait preuve, dans tout ce qu'il entreprend, d'un enthousiasme et d'un dynamisme que rien, aucune circonstance ne semble pouvoir mettre en défaut. Le dictaphone en permanence à portée de main, il passe d'une occupation à l'autre, toujours disponible, attentif au moindre détail, méticuleux au iota près dans son sens de l'organisation.
Vers le milieu des années 70, l'ingénieur a mis au point un projet de construction d'un immeuble locatif à Martigny (Suisse), sur un terrain de plus de 6 000 m² dont il est propriétaire. La «tour Belvédère» a déjà, sur le papier, fière allure...
C'est alors que survient, par deux fois, l'imprévisible. Au printemps 1976, tout d'abord, dès les premiers travaux d'aménagement du terrain, l'entreprise de construction découvre les vestiges d'un temple gallo-romain dédié à Mercure. Martigny «la romaine» avait déjà une réputation archéologique, avec notamment son très bel amphithéâtre. Elle voit soudain s'adjoindre à son patrimoine culturel un autre site, le plus ancien de ce type en Suisse. Le projet de construction est évidemment remis en cause. Que faire?
Le destin se chargera une nouvelle fois d'apporter, à sa manière, une réponse. Le 24 juillet de cette même année 1976, Pierre Gianadda rentre d'une expédition en Égypte où il est allé, accompagné de quelques amis, capturer des reptiles pour le vivarium de Lausanne. Pris dans un orage, le petit avion qui les ramène doit faire escale à Bari, en Italie. Le lendemain, peu après le décollage, l'appareil tombe en panne et doit se poser en catastrophe. Il prend feu immédiatement. Ayant réussi à se libérer, Pierre tente alors de porter secours à ses amis, toujours emprisonnés dans le brasier. Très grièvement brûlé, il décédera une semaine plus tard, le 31 juillet.
Léonard se sentait très proche de son frère. «C'était plus qu'un frère, confie-t-il. Nous étions de véritables amis.» Et la mort récente de leur mère (tuée dans un accident de voiture alors qu'elle se rendait sur la tombe de son mari) les avait rapprochés encore davantage.
Sous le coup de cette nouvelle et cruelle épreuve, Léonard Gianadda décide immédiatement de changer la destination de son projet de construction. Il n'y aura pas d'immeuble, mais un centre culturel construit autour des vestiges du temple gallo-romain qui vient d'être découvert. Le centre sera également érigé pour symboliser une amitié qui, par-delà la mort, reste plus vive que jamais: ce sera la Fondation Pierre Gianadda.


Cette fondation a pour but, globalement, de «contribuer à l'essor culturel et touristique de Martigny», en mettant notamment à la disposition du service des Musées cantonaux des locaux pour l'exposition d'objets archéologiques exhumés sur place. Mais, dès l'entrée du centre, sur la gauche dans une vitrine, une photographie de Pierre Gianadda, tenant dans ses bras un lionceau, rappelle en permanence que ce lieu d'art et de culture est également habité par une autre présence.
Rien ne prédisposait Léonard Gianadda à la réalisation d'un tel projet, sauf quelques solides réminiscences de ses études classiques, avant l'entrée à l'École polytechnique de Lausanne. Mais qu'importe! Il apporte, lui, ce qu'il possède et son savoir-faire. Il fait don du terrain et se charge de la construction. Pour le reste, il fait appel à d'autres compétences techniques.
Les travaux durent deux ans et la fondation est inaugurée le 19 novembre 1978, jour anniversaire de la naissance de Pierre Gianadda. Il aurait eu 40 ans ce jour-là...

 

La Fondation Pierre Gianadda est aujourd'hui un surprenant ensemble de plusieurs pôles d'activité culturelle. Outre le musée gallo-romain qu'il abrite, il comporte une vaste salle polyvalente destinée à accueillir aussi bien des expositions temporaires que des concerts, des conférences, des séminaires...
Plusieurs millions de visiteurs y ont ainsi admiré des oeuvres provenant des plus grands musées mondiaux ou de collections privées: toiles ou sculptures de Klee, Picasso, Goya, Rodin, Giacometti, Poliakoff, Toulouse-Lautrec, Moore, Modigliani, Chagall, Hodler, Braque, Dubuffet, Degas, etc.
Les expositions sont complétées par un parc ombragé et agrémenté de plans d'eau, où ont pris place des sculptures de Brancusi, Miro, Arp, Moore, Segal, Calder, Dubuffet, Rodin, Richier, César...
La Fondation Pierre Gianadda possède en propre quelques sculptures. Elle exclut par contre tout programme d'acquisition de peintures. Son objectif est en effet de créer constamment l'événement en variant au maximum les expositions temporaires (trois à quatre par an), sans monopoliser l'espace disponible par un fonds qui devrait être exploité à longueur d'année. Avec quelles ressources d'ailleurs serait-il possible de constituer ce fonds?
Dans le domaine de la musique classique, la programmation est également prestigieuse. Ici comme pour les thèmes des expositions, Léonard Gianadda se réfère d'abord à ses coups de coeur personnels, en tenant compte évidemment des opportunités et de l'incidence financière des projets. Puis il s'en remet à la compétence des plus grands spécialistes. Martigny a ainsi accueilli des interprètes de renommée internationale, comme Barbara Hendricks, Teresa Berganza, Yehudi Menuhin, Mstislav Rostropovitch, Vladimir Ashkenazy, Isaac Stern, Maurice André, les Solisti Veneti, le Royal Philharmonic Orchestra de Londres...
Clin d'oeil sympathique à une tout autre forme de culture: la fondation Pierre Gianadda possède en outre une magnifique collection de véhicules anciens, dont la Delaunay-Belleville du tsar Nicolas II de Russie, une Rolls Royce «Silver Ghost», une Stanley à vapeur, une Pic-Pic 1912 type F12 et une autre Pic-Pic de 1906 unique au monde. Tous les modèles exposés sont en parfait état de marche. Ils sortent d'ailleurs de temps à autre de leur luxueuse remise à l'occasion d'un mariage ou d'une fête locale. En prime, on aura appris, si on ne le savait déjà, que l'inventeur de l'automobile à moteur à explosion est un régional de l'étape: le Valaisan Isaac de Rivaz (1752-1828).
Alors? Faut-il chercher un lien entre une oeuvre de Matisse, un concert par l'orchestre de la Suisse romande et une Oldsmobile aux chromes étincelants? La réponse du maître des lieux est sans équivoque:
- Quitte à choquer les puristes, j'estime que la diversité peut être porteuse de culture. Certains visiteurs découvrent la fondation attirés par notre collection de voitures anciennes et ils admirent au passage une exposition exceptionnelle du genre «De Matisse à Picasso» (été 1994). Ou inversement, sans oublier les vitrines et panneaux consacrés à la civilisation gallo-romaine. Nous avons voulu que la fondation reste un lieu «humain», avec différentes sections relativement modestes. On peut s'arrêter autant qu'on le souhaite. On peut faire le tour de l'ensemble et l'on n'a pas, en sortant, la sensation de frustration de ne pas avoir tout vu! Sans doute est-ce la clé de notre succès: les visiteurs se sentent bien chez nous.
Le visiteur, à Martigny, peut en effet être au contact de l'art sous différentes formes, sans la barrière de ces lieux plus ou moins guindés et tristounets que sont souvent nos musées traditionnels. Le contrôle est réel, mais très discret. Les conditions d'accueil et la disposition des oeuvres sont telles que l'on peut tout à loisir admirer les tableaux et les sculptures, les examiner de près et en détail, les côtoyer comme nulle part ailleurs. «Chez nous, aime à rappeler Léonard Gianadda, on peut marcher sur les pelouses!»
Depuis son ouverture fin 1978, la Fondation Pierre Gianadda a vu son succès croître constamment. Elle reçoit des visiteurs du monde entier. Léonard Gianadda a d'ailleurs été élu, en 1988, le «Suisse de l'année», une distinction suivie de tant d'autres:
Chevalier de l’Ordre national du Mérite de la République française et Commendatore de la République italienne (1990), Membre correspondant de l’Institut de France - Académie des beaux-arts (1993), Chevalier de la Légion d’Honneur (1995), Prix 1996 du Rayonnement Français, Officier des Arts et des Lettres (1997), etc. Le 4 juin 2003, il est installé sous la Coupole Membre élu de l'Institut – Académie des Beaux-Arts. Son épée d’académicien lui est remise par le ministre Jean-Jacques Aillagon.
Lorsque l'on demande au créateur du centre culturel de Martigny s'il inscrit son action dans la lignée du mécénat, il répond le plus clairement et le plus simplement du monde, sans la moindre fausse modestie:

  • La Fondation Gianadda repose en grande partie aujourd'hui sur le soutien de ses nombreux Amis. Mais pour qu'elle puisse voir le jour, j'ai donné le terrain et ai pris à ma charge les frais de construction. Je lui consacre encore actuellement une part importante de mon temps... et même «autre chose»! Connaissez-vous des exemples de mécénat plus clairs que celui-ci? En outre – dois-je le préciser? -, je n'en attends aucune retombée à caractère personnel ou professionnel. Je ne suis guidé par aucune arrière-pensée.

Il fallait en effet que cela fût dit. S'il existe néanmoins une «arrière-pensée» à l'oeuvre culturelle entreprise par Léonard Gianadda, ce serait sans doute celle-ci: derrière une gourmandise d'action et un dynamisme apparemment sans faille, se cache une volonté de vivre pour deux. Comme un désir de revanche sur le destin. Comme une dette d'amitié envers un frère disparu trop tôt, beaucoup trop tôt. Il est des douleurs secrètes qui vous contraignent à respirer la vie à pleins poumons. Par fidélité.

Plus de renseignements et programme du centre culturel: http://www.gianadda.ch/


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