30.11.2005
Michel Guyot, "châtelain" de Saint-Fargeau

- Amis visiteurs, vous pénétrez dans l'enceinte du château de Saint-Fargeau et nous sommes heureux de vous y accueillir. Depuis des siècles, d'illustres personnages se sont succédé en ce lieu, et mille ans d'histoire vous entourent.
Saint-Fargeau a traversé de nombreux conflits, de multiples bouleversements, des incendies dramatiques et malgré tous ces affronts, il a gardé tout son mystère et sa beauté.
En 1979, Jacques et Michel Guyot, fous de vieilles pierres, rachètent Saint-Fargeau pour un prix symbolique et décident d'y consacrer leur vie.
Par votre visite, vous contribuez à sa sauvegarde: une entrée paye quatre ardoises. Merci.
C'est bien au coeur d'une grande et étonnante histoire que les visiteurs sont invités à pénétrer en franchissant la porte d'entrée du château de Saint-Fargeau (Yonne). Une histoire mouvementée, parfois chaotique.
En l'an de grâce 980, Héribert, évêque d'Auxerre et fils naturel d'Hugues Capet, élève en ce lieu un rendez-vous de chasse fortifié.
Du Xe au XVe siècle, le château est la propriété des seigneurs de Toucy et de Bar, puis de Jacques Coeur, le célèbre argentier de Charles VII. Rien que du beau monde!
En 1453, Antoine de Chabannes, comte de Dammartin, fait construire sur les bases de l'ancienne forteresse le château dans sa configuration actuelle: un pentagone flanqué de six tours majestueuses.
En 1652, Anne-Marie Louise d'Orléans s'y installe. Cousine germaine de Louis XIV, la Grande Demoiselle vient d'être condamnée à cinq ans d'exil suite aux événements de la Fronde auxquels elle a pris une part active. Pour occuper utilement son temps et donner encore plus de relief aux somptueuses fêtes qu'elle se plaît à organiser, elle fait embellir les façades intérieures du château en confiant le chantier à l'architecte François Le Vau.
1955: propriété de la famille Lepeletier des Forts depuis une dizaine de générations, le château connaît de très graves difficultés. Le duc Sosthène de Plessis-Vaudreuil, dernier propriétaire, se résout à vendre la demeure de ses ancêtres. Pour la dernière fois, il franchit le porche de la maison qui l'a vu naître.
1979: influencés par le feuilleton télévisé Au plaisir de Dieu, adapté du roman de Jean d'Ormesson et tourné à Saint-Fargeau, les frères Guyot se portent acquéreurs du grand "vaisseau de briques roses" pour le remettre à flots et le faire revivre. Les recettes des visites et du spectacle nocturne qui s'y déroule chaque été depuis 1980 permettent de financer, pierre par pierre, les travaux de restauration.

Alors que son frère Jacques est parti vers d'autres terres pour s'occuper à nouveau et comme par hasard de vieilles pierres, Michel Guyot a lié sa vie au destin de Saint-Fargeau. Sans le savoir peut-être, vous le croiserez immanquablement dans une allée du parc ou dans un couloir du château.
Lorsqu'il prend possession des lieux pour la ridicule somme de 200 000 francs réunie par son frère et lui, la tâche qui l'attend est immense, démesurée. Deux hectares de toitures sont à refaire entièrement. Les quatre-vingt-dix pièces du château sont vides, dans un état lamentable. Les murs sont lézardés. Le parc est en friche. Les incendies qui ont ravagé les lieux à plusieurs reprises ont laissé leurs traces indélébiles.

Michel Guyot ne se laisse pas démonter pour autant. Les solutions miracles n'existent pas. La seule qu'il connaisse, c'est de mettre la main à la pâte. Et effectivement, ce "cavalier perdu dans un siècle qui n'est pas le sien" (comme l'appelle joliment Georges Suffert) est omniprésent. Levé dès l'aube, il ne laisse à personne le soin de superviser les travaux de restauration en cours, que ce soit dans une charpente à consolider ou un mur à rejointoyer.
Mais où donc va-t-il piocher sa disponibilité et son dynamisme? Vous le verrez faire un petit tour de son domaine pour relever le moindre détail nécessitant une intervention, contrôler l'équilibre de la "cage d'écureuil" qui doit traverser cahin-caha la scène du "son et lumière", puis un peu plus tard régler les ultimes finitions du spectacle qu'il a lui-même mis en scène, s'attarder ensuite quelques instants pour tailler une petite bavette avec tel ou tel visiteur, faire le point avec les techniciens de la régie du "son et lumière", donner enfin une consigne de-ci de-là... Tout cela en plus du reste, par définition imprévisible.

Voilà ce à quoi il faut s'attendre quand on est en présence d'un "raccommodeur de châteaux [capable, comme le note une fois encore fort justement Georges Suffert, de] métamorphoser des pierres en or". Michel Guyot est sûrement un peu "fou". Mais d'une folie éminemment sympathique et, de surcroît, communicative. La preuve? Dès 1981 s'est créée spontanément, autour de notre chevalier des temps modernes, une association des Amis du château de Saint-Fargeau. Pour faire leur l'imposante demeure seigneuriale trônant au centre de leur ville,
ces nouveaux adeptes des vieilles pierres n'ont pas eu besoin d'autre révolution que celle de l'enthousiasme. L'ossature scénographique du "son et lumière" repose sur un noyau de professionnels du spectacle. Les "amis" sont, quant à eux, fidèles aux multiples postes de figurants que la mise en scène leur a confiés. Avec une constance et une conscience des engagements pris qui leur font honneur. Et si l'on multiplie de tels engagements par huit cents bénévoles, on comprend l'ampleur de la ferveur associative sans laquelle les ruines de Saint-Fargeau seraient probablement restées en leur état léthargique.
Oyez, oyez, passants et badauds! Les jours et les nuits de Saint-Fargeau ont, sous l'impulsion du maître de céans, quelque chose de magique. Qu'on se le dise!
22:35 Publié dans Michel Guyot, "châtelain" | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Portraits
29.11.2005
René Morel, Maître d'art

Après le Japon, la France a ses Maîtres d'art. Cette distinction n'a pas oublié les métiers des Bâtisseurs, à commencer par le plus traditionnel d'entre eux. Un tailleur de pierre "Trésor vivant": honneur à toute une profession!
(Ce reportage date de janvier 1996)
Instants privilégiés, inoubliables, que cette visite de la basilique de Saint-Denis (93), en compagnie de René Morel! L'itinéraire suivi délaisse momentanément les splendeurs de l'architecture intérieure du monument ainsi que les superbes verrières et l'alignement des célèbres mausolées, chefs-d'oeuvre de la sculpture funéraire, qu'il abrite.
C'est par l'extérieur, en empruntant les étroits dédales d'un échafaudage accolé au transept nord, que se déroule notre visite. Au passage, mon guide me rappelle les différentes phases de la construction de la basilique qui est en réalité la résultante de cinq édifices distincts successifs. Il s'empresse de souligner aussitôt la qualité du bâtiment "construit avec une méthode et une conscience admirables".
Mais si la technique mise en oeuvre par les bâtisseurs d'antan reste à tout jamais une indéniable référence du savoir-faire, le matériau utilisé ne jouit pas, quant à lui, des mêmes privilèges de pérennité. Avec les effets conjugués du temps et de la pollution ambiante, la pierre se délite. Les couleurs chaudes du calcaire sédimentaire d'origine se sont progressivement estompées sous une couche noirâtre, preuve s'il en est que notre société industrielle sait malheureusement rejeter des déchets indésirables.
C'est ici qu'intervient la compétence des tailleurs de pierre et maçons d'aujourd'hui. Dernier chaînon en date d'une longue histoire, leur mission consiste, en plus d'un bon nettoyage de surface, à retirer de-ci de-là des volumes de pierre dégradés, érodés, voire pulvérulents, pour les remplacer par d'autres volumes à l'identique. Le rendu de ce travail de chirurgie de la pierre exige non seulement l'utilisation d'un calcaire se rapprochant le plus possible de celui d'origine, mais aussi le recours à des outils respectant les aspects de taille propres à chaque époque. Qu'il s'agisse du IVe, du VIIIe, du XIe ou du XIIIe siècle, ces aspects présentent des spécificités face auxquelles le tailleur de pierre, oeuvrant à l'entretien et à la restauration du bâtiment, doit "se recaler" en permanence.
Des plus imposants blocs de façade assemblés sans le moindre interstice au plus minuscule détail d'une voussure nettoyée récemment au laser, René Morel est en mesure d'apprécier l'état de chaque pièce de ce gigantesque puzzle. Depuis vingt ans, il est responsable de l'équipe chargée des travaux sur la basilique. On comprendra dès lors pourquoi ce chantier est devenu le sien par excellence. Pourquoi également il sait vous en parler non seulement avec le talent du vrai professionnel, mais aussi et surtout avec l'enthousiasme de celui qui croit aux valeurs de sa profession.
René Morel, alias "la Fermeté de Saint-Vincent de Reins", a reçu une formation de tailleur de pierre au sein de l'Association ouvrière des Compagnons du Devoir. Au terme de son Tour de France, il est engagé par l'entreprise Quélin pour superviser les travaux de restauration de la basilique du Saint-Sépulcre de Jérusalem.
Chargé de l'encadrement et de la formation de la main-d'oeuvre locale, il restera sur place de 1970 à 1976. C'est alors que son entreprise lui propose le poste de conducteur de travaux à Saint-Denis.
Au contact, même occasionnel, de René Morel, on réalise rapidement que la compétence est, certes, le fruit de l'expérience et d'une accumulation de connaissances, mais aussi et avant tout un état d'esprit. Sans doute est-ce pour cette raison que le compagnon "la Fermeté de Saint-Vincent de Reins" a fait partie, le 21 novembre 1995, des douze Maîtres d'art retenus pour la promotion annuelle.
Instauré en 1994 par le ministère de la Culture et inspiré de la tradition japonaise des "Trésors vivants", ce titre honorifique a pour but de "distinguer les meilleurs professionnels des métiers d'art, choisis par leurs pairs pour l'excellence de leur savoir-faire".
La distinction est accompagnée d'une aide financière [100 000 F] que René Morel a décidé de consacrer à un projet auquel il n'a pu, jusqu'à présent, donner suite: la réalisation d'un escalier en pierre en ayant recours à des méthodes de taille très simples appliquées aux XVe-XVIe siècles.
Est-il besoin de le souligner? Le nouveau Maître d'art n'a pas attendu cette distinction officielle pour se consacrer à la formation et à la transmission de son savoir. Pour ne citer que le seul chantier de la basilique de Saint-Denis, il s'y est vu confier la responsabilité d'une quarantaine d'apprentis tailleurs de pierre.
Et Pierre Morel d'ajouter, avec une touche de philosophie que l'on appréciera comme il se doit:
- L'institution des "Trésors vivants" est très estimable, comme étant la reconnaissance de l'expérience transmise aux générations futures. Mais cette transmission du savoir n'est pas exclusivement réservée à des personnes, compagnons ou autres, ayant des engagements dans des sociétés ou associations spécialisées. J'ai fait moi-même mon premier apprentissage de tailleur de pierre chez un artisan qui n'était pas issu du compagnonnage, mais qui avait une compétence au moins équivalente, sinon supérieure à celle de certains compagnons.
Transmettre la passion du travail bien fait n'est pas l'apanage de certaines catégories privilégiées. Tout un chacun peut être animé par cet état d'esprit et pourrait, à ce titre, se voir décerner la qualification de "Trésor vivant".
En spécialiste de la pierre, René Morel sait rester admiratif devant le savoir-faire de ses prédécesseurs: les constructeurs de cathédrales. Des premières fondations de la future basilique de Saint-Denis aux travaux en cours qui visent à la maintenir dans toute sa splendeur, l'histoire ne s'interrompt pas. Plus fondamentalement encore que la seule conservation de la pierre et des édifices, le patrimoine ne serait-il pas cette sublime tradition que les bâtisseurs se transmettent de génération en génération?
21:05 Publié dans René Morel, "Trésor vivant" | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Bâtisseurs
28.11.2005
Jean-Louis Briançon, chercheur d'eau

Le modernisme a chassé de notre société, voire de notre mémoire, de nombreux métiers traditionnels. Disparus après de longues années, après des siècles peut-être, de bons et loyaux services, ils sont réduits à n'être plus que les témoins inertes d'une autre époque. En sera-t-il bientôt ainsi de la profession de puisatier?
Témoignage de Jean-Louis Briançon, que j'ai rencontré dans son petit village de Haute-Provence.
Discret et réservé, Jean-Louis Briançon n'en est pas moins un passionné. Dès qu'il se sent en confiance, il vous parle avec autant de ferveur du cinéma d'antan (il retape de vieux projecteurs dégotés je ne sais où), de la fabrication du miel (il a ses propres ruches), de l'archéologie (sa collection de monnaies antiques ferait plus d'un envieux) ou des attraits touristiques de sa Provence natale où, comme chacun sait, il fait bon vivre.
Mais, sous son allure faussement blasée de celui qui aurait tout donné pour son travail sans avoir vraiment reçu la reconnaissance qu'il mérite, c'est surtout de son métier qu'il parle avec le plus d'entrain. Sans emballement excessif, sans esbroufe, sans la moindre trace de fanfaronnade... Et pourtant, bon nombre de ses interventions mériteraient de figurer en bonne place au chapitre des exploits!
Jean-Louis Briançon est puisatier. C'est à son père et à son grand-père qu'il doit ce savoir-faire qu'il exerce depuis une trentaine d'années [ce reportage date de 1996]. À son actif, des centaines de puits creusés ou restaurés, un peu partout en France. La demande, précise-t-il, est aujourd'hui encore fréquente, beaucoup plus qu'on ne l'imagine couramment. Nombreux sont en effet les particuliers qui, pour arroser leur jardin ou pour leur consommation personnelle, souhaitent une autre eau que celle du robinet. Seule contrainte évidente: faire analyser l'eau pompée de la nappe phréatique. Mais quel avantage! Surtout quand on n'apprécie que modérément l'eau de Javel...
À l'époque de la mécanisation et de la robotisation, y compris dans les métiers de la construction, les techniques mises en oeuvre par Jean-Louis Briançon et les compagnons de sa petite entreprise semblent d'un autre âge. Elles ont pourtant fait et continuent de faire leurs preuves. Les spécialistes en forage utilisent, certes, des engins très performants, mais leur efficacité n'est pas du même ordre. Ce sont des "trous" qu'ils creusent, et non pas des puits! Et Jean-Louis Briançon d'ajouter avec un brin de malice:
- Il n'est pas rare que certains clients, après l'intervention d'un foreur, fassent appel à nos services dès que leur système d'adduction d'eau s'avère insuffisant, voire inefficace. On ne peut comparer une canalisation de vingt ou trente centimètres avec un puits d'un mètre dix de diamètre. Dans le premier cas, on est tributaire des caprices, des déplacements ou même de l'épuisement de la nappe phréatique. Il faut alors aller creuser plus loin. Ce que je propose, pour ma part, est très différent. Lorsque je construis un puits, je garantis l'eau, sinon le client ne paie pas. En outre, je descends toujours deux ou trois mètres au-dessous du niveau de la nappe pour assurer une importante réserve d'eau. Il se peut enfin qu'en complément du puits proprement dit, je creuse une galerie d'un mètre soixante de hauteur pour mieux exploiter la source en amont et optimiser ainsi le rendement en eau.

Voulez-vous un autre argument mettant en avant les avantages de la technique manuelle et artisanale? Jean-Louis Briançon vous répond sans hésiter:
- Les forages actuels nécessitent de gros engins de chantier qui, pour se déplacer et être opérationnels, s'accommodent très mal d'espaces restreints. Quant à nous, les puisatiers, nous passons partout et pouvons même nous installer au milieu d'une pelouse sans tout casser. Une fois notre travail terminé, il restera à peine la trace d'une roue de brouette!
Comment n'être pas convaincu? Ajoutons à cela la dimension quelque peu magique de l'intervention du puisatier.
De tout temps, les mythologies ont donné une importance essentielle à l'eau. Parce qu'elle est habitée par des forces bénéfiques ou maléfiques, parce qu'elle revêt un caractère sacré, on ne peut l'utiliser, selon ces croyances traditionnelles, qu'après avoir satisfait à certains rites. D'où, par exemple, la présence de croix surmontant fréquemment les puits.
Les "rites" auxquels se soumet Jean-Louis Briançon avant toute construction de puits n'ont pas à l'évidence cette connotation religieuse ou sacrée. Néanmoins, on peut rester intrigué par le fait que ses compétences proprement techniques ne sont utiles et exploitables que parce qu'il met préalablement en pratique un don : celui de "chercheur d'eau". Le puisatier est également et tout d'abord un sourcier. C'est d'ailleurs à cette seule condition qu'il peut effectivement garantir l'eau à ses clients.
À notre époque où tout est mesuré au micron près, avec la mise en oeuvre de technologies toutes plus complexes les unes que les autres, il est étrange de constater que l'on puisse encore avoir recours à la baguette et au pendule pour détecter la présence de l'eau. Le Petit Larousse Illustré définit la radiesthésie comme la "sensibilité hypothétique à certaines radiations, connues ou inconnues". On peut difficilement être plus circonspect! Au lieu de s'interroger plus ou moins gratuitement sur le pourquoi et le comment des choses, Jean-Louis Briançon se contente, pour sa part, d'exploiter ses capacités innées:
- Dès que j'arrive sur un terrain que je ne connaissais pas, je me dirige instinctivement vers un endroit où je "sens" l'eau. C'est indépendant de ma volonté... Lorsqu'on me commande un puits, j'opère bien sûr cette recherche de manière plus systématique, en me servant de la baguette et du pendule qui m'aident à détecter le plus précisément possible l'emplacement et la profondeur de la source, même si celle-ci est réduite à un simple filet d'eau.
J'ignore l'explication de ce phénomène qui, pour moi, n'a rien d'extraordinaire. Je sais simplement qu'il est efficace. Une seule fois, l'eau n'était pas au rendez-vous et j'avais creusé pour rien.
À ceux qui resteraient sceptiques sur la fiabilité de cette technique, je dirais tout simplement qu'il s'agit d'une réaction du subconscient, plus sensible que le reste de notre corps, au champ magnétique émis par le frottement de la source contre les parois de terre ou de roche où elle chemine en sous-sol. La baguette et le pendule ne servent qu'à amplifier la réaction du subconscient. Il n'y a là aucun mystère, aucun pouvoir surnaturel. Il suffit de faire le vide en soi et de s'autosuggestionner de la manière suivante: "Je désire me rendre sensible à la présence d'un courant d'eau situé sous mes pieds à n'importe quelle profondeur."
Par nécessité, et avec l'aide de vieux sourciers qui m'ont communiqué le fruit de leur longue expérience, j'ai été amené à exploiter et développer cette aptitude naturelle. Mais elle est accessible à tous.
À tous? Ce n'est sans doute pas si évident que cela, tout comme sont exceptionnelles les techniques mises en oeuvre par le puisatier.
Les outils ont bien sûr été perfectionnés au fil du temps. Il n'en demeure pas moins vrai que le travail reste très artisanal. À l'endroit précis indiqué par la baguette et le pendule, Jean-Louis Briançon trace un cercle sur le sol. Au centre, il plante un piquet auquel il attache une ficelle, longue de 70 centimètres. Et il donne le premier coup de pioche.
Une pioche, une pelle au manche raccourci, un seau pour remonter la terre, un marteau pneumatique, une chèvre, un treuil électrique: tel est l'équipement, rudimentaire, qui suffit au puisatier. Quant au fil à plomb, il n'est pas nécessaire. La technique de la progression en colimaçon a fait, depuis belle lurette, ses preuves. C'est la seule que connaisse Jean-Louis Briançon, même lorsqu'il droit creuser à 30, 40, 50 mètres, voire davantage.
À cet inventaire, il faut ajouter, lorsque la roche résiste au marteau piqueur, la dynamite. Le sourcier-puisatier devient alors artificier, avec tous les risques que cela comporte. Une mèche qui fait long feu, un détonateur qui ne fonctionne pas et qu'il faut aller précautionneusement déterrer, les risques d'éboulement, la pierre qui se détache de la paroi, les émanations de méthane, la perte d'équilibre, la chute, les grenades ou autres vestiges de la guerre qu'il faut remonter d'un puits à restaurer: c'est bien de risques en effet qu'il s'agit et notre puisatier sait de quoi il parle. Deux de ses compagnons ont en effet trouvé la mort au cours d'un forage. Pour sa part, il est resté 48 heures prisonnier d'un effondrement de buses et il a connu l'hôpital par suite d'une asphyxie:
- Cela m'étonne que je sois encore vivant! Après trente années de métier, je dois vous avouer que j'ai toujours peur dans un puits. C'est cette peur qui m'a sauvé la vie, car c'est elle qui engendre la prudence, d'autant plus qu'au fond du puits, au fur et à mesure que vous descendez, vous êtes de plus en plus seul, coupé du monde extérieur.
En écoutant Jean-Louis Briançon vous parler des ficelles et des innombrables dangers de son métier, vous vous rendez compte que, progressivement, il est passé du savoir-faire à sa "vision très particulière de l'existence":
- Il n'est pas bon de côtoyer par trop la mort. Elle n'est pas bonne conseillère. Ou alors, elle vous enseigne à ne pas accorder trop d'importance aux choses d'ici-bas.
"Ce soir, je ne serai peut-être plus là": certains vous disent cette phrase à la légère alors que pour nous, elle traduit une réalité quotidienne. Nous grandissons avec elle, nous vieillissons avec elle.
Avoir en permanence la mort pour compagne vous amène à tout relativiser. Plus rien ne vous choque, plus rien ne vous atteint, surtout pas les inepties de ceux qui viennent vous importuner pour quelques peccadilles!
Étrange paradoxe en effet que celui de ce métier qui vous entraîne dans les entrailles de la terre, à la recherche d'une eau source de vie pour autrui, alors que vous risquez votre propre vie:
- Il est impossible de faire ce boulot si l'on n'a rien dans les tripes! Bien sûr, il nous permet de vivre. Mais il faut déjà être capable de creuser au minimum un mètre cinquante par jour. Et surtout, quand on descend dans un puits, on n'est jamais sûr de remonter le soir. C'est à la limite de la folie.
Ce constat étrangement amer, à la fois désabusé et passionné, nous permet de donner d'autant plus d'importance aux perspectives que Jean-Louis Briançon esquisse pour le devenir de sa profession. Pour lui-même, il n'en attend plus grand-chose. Il a, en maintes occasions, fait ses preuves, et de belle manière. Combien de fois, au-delà de quarante mètres de profondeur, ne s'est-il pas retrouvé seul à creuser, tout simplement parce que ses compagnons avaient atteint leurs limites personnelles et que la peur les tétanisait! Et pourtant viendra bien le moment où il lui faudra passer le relais. Mais à qui?

C'est par une belle journée d'été, sous le chaud soleil de Provence, que j'ai rencontré Jean-Louis Briançon. Il en était à son énième chantier: un puits relativement peu profond, d'une vingtaine de mètres. De la routine apparemment... Et pourtant, quelque chose dans son comportement donnait à penser que ce chantier avait pour lui une particularité. Déjà, il semblait contrarié de devoir, avec ses deux compagnons, construire le puits en l'habillant intérieurement de buses, et non pas de belles pierres. Mais va pour l'empilement de buses, puisque telle était la demande du client!
Par-delà cette impression première, le visage de Jean-Louis Briançon traduisait une certaine nostalgie et c'est à l'heure du pastis, au moment où les langues se délient, que j'en appris la véritable raison: le puits en cours de finition était, pour notre puisatier, le premier de toute sa longue carrière où il n'était pas descendu lui-même pour creuser.
23:10 Publié dans Jean-Louis Briançon, puisatier | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Bâtisseurs
Profession : cylindreur

Quelles étaient les conditions de travail des cylindreurs aux premières heures des entreprises routières ? Des anciens de l'ex-entreprise Veuve Gaëtan Brun (Blois) s'en souviennent, non sans émotion.
De 1950 à 1960, Suzanne et Jacques Quinet n'ont eu d'autre cadre de vie que celui de divers chantiers en Loir-et-Cher, Indre-et-Loire et Seine-et-Marne. À la vitesse de 4-5 km à l'heure, ils avaient besoin de plusieurs jours pour se rendre sur place à partir du dépôt blésois. Il fallait bien rythmer son allure sur celle du mastodonte d'acier avec lequel on allait désormais faire vie commune ! On partait pour environ trois ans, au terme desquels on revenait à la case départ pour une révision totale du matériel. C'est là qu'intervenaient des mécaniciens plus spécialisés.
Un camion, piloté par Eusèbe Beignet, partait régulièrement du dépôt pour approvisionner les cylindreurs en fuel, huile, chiffons et pioches. Mais dans le déroulement quotidien du chantier, le cylindreur était seul responsable de l'état de son outil de travail. Il devait notamment faire face aux éventuels pépins ou ennuis techniques plus sérieux et entreprendre sur place les réparations nécessaires. Faute de temps en semaine, il consacrait son dimanche aux travaux d'entretien courant, cuivres y compris qu'il se faisait un devoir d'astiquer.
D'étape en étape selon l'avancement du chantier, la roulotte suivait. Complément indispensable du cylindre, elle était la seule résidence du foyer, puis éventuellement de la famille.
Bien sûr, l'espace et le confort y étaient plutôt sommaires. Pour tous accessoires et ustensiles affectés à la roulotte et pris en compte par le mécanicien, un inventaire de 1945 dressait la liste suivante : une cuisinière avec tuyaux, un tisonnier, un seau et une pelle à charbon, un seau à eau, une lampe à pétrole avec support, deux chaises, une table, un buffet, deux armoires, un sommier métallique à tendeurs, un escabeau, deux écriteaux avertisseurs, quatre cadenas pour les coffres.
Pour l'eau courante, le branchement électrique et les commodités, on faisait appel aux voisins, selon que la roulotte était stationnée sur une place de village ou à proximité d'une ferme. En échange, le cylindreur égalisait un terrain, une cour, un chemin.
Quant aux enfants en âge d'être scolarisés, ils devaient s'adapter à l'école locale. Puis on frappait à la porte d'une autre école lorsque toute la petite famille se déplaçait pour suivre la progression du chantier.Quelles étaient les conditions de travail des cylindreurs aux premières heures des entreprises routières ? Des anciens de l'ex-entreprise Veuve Gaëtan Brun (Blois) s'en souviennent, non sans émotion.
De 1950 à 1960, Suzanne et Jacques Quinet n'ont eu d'autre cadre de vie que celui de divers chantiers en Loir-et-Cher, Indre-et-Loire et Seine-et-Marne. À la vitesse de 4-5 km à l'heure, ils avaient besoin de plusieurs jours pour se rendre sur place à partir du dépôt blésois. Il fallait bien rythmer son allure sur celle du mastodonte d'acier avec lequel on allait désormais faire vie commune ! On partait pour environ trois ans, au terme desquels on revenait à la case départ pour une révision totale du matériel. C'est là qu'intervenaient des mécaniciens plus spécialisés.
Un camion, piloté par Eusèbe Beignet, partait régulièrement du dépôt pour approvisionner les cylindreurs en fuel, huile, chiffons et pioches. Mais dans le déroulement quotidien du chantier, le cylindreur était seul responsable de l'état de son outil de travail. Il devait notamment faire face aux éventuels pépins ou ennuis techniques plus sérieux et entreprendre sur place les réparations nécessaires. Faute de temps en semaine, il consacrait son dimanche aux travaux d'entretien courant, cuivres y compris qu'il se faisait un devoir d'astiquer.

D'étape en étape selon l'avancement du chantier, la roulotte suivait. Complément indispensable du cylindre, elle était la seule résidence du foyer, puis éventuellement de la famille.
Bien sûr, l'espace et le confort y étaient plutôt sommaires. Pour tous accessoires et ustensiles affectés à la roulotte et pris en compte par le mécanicien, un inventaire de 1945 dressait la liste suivante : une cuisinière avec tuyaux, un tisonnier, un seau et une pelle à charbon, un seau à eau, une lampe à pétrole avec support, deux chaises, une table, un buffet, deux armoires, un sommier métallique à tendeurs, un escabeau, deux écriteaux avertisseurs, quatre cadenas pour les coffres.
Pour l'eau courante, le branchement électrique et les commodités, on faisait appel aux voisins, selon que la roulotte était stationnée sur une place de village ou à proximité d'une ferme. En échange, le cylindreur égalisait un terrain, une cour, un chemin.
Quant aux enfants en âge d'être scolarisés, ils devaient s'adapter à l'école locale. Puis on frappait à la porte d'une autre école lorsque toute la petite famille se déplaçait pour suivre la progression du chantier.
Malgré les difficultés d'une telle vie itinérante, Suzanne et Jacques parlent de ces années avec une certaine nostalgie. Avec surtout une réelle fierté. Dans le salon de la maison qu'ils habitent aujourd'hui, ils exhibent la maquette en bois de leur cylindre et de leur roulotte d'antan. Et de commenter, le regard un brin malicieux : « C'est dans cette roulotte que nous avons fait notre voyage de noces ! »

23:10 Publié dans J. et S. Quinet, cylindreurs | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Bâtisseurs
Il a osé le fer
La tour Eiffel n'a évidemment plus aucun secret pour personne. Mais connaissez-vous la tour Travert ? Si ce n'est pas le cas, lorsque la route de vos vacances ou d'un week-end au coeur de la France profonde vous emmènera en Anjou, faites donc un crochet du côté de Fougeré, un sympathique et paisible patelin du Maine-et-Loire. C'est là qu'Henri Travert, la septantaine dépassée mais toujours rayonnante, vous parlera de l'histoire de « sa » tour.

Pour souder toutes les pièces de ce gigantesque puzzle par éléments d'un mètre, 2 800 électrodes y ont été de leurs bons et loyaux services avant de rendre l'âme. « Au sommet de ma tour, commente notre génial bricoleur, je savais enfin souder ! »
Passons sur les tracasseries pour le permis de construire ! Le député local a eu l'excellente idée de tout arranger. Heureusement pour les zélés représentants de l'administration, car ils risquaient, dixit l'impertinent Henri, de se retrouver face à un fusil de chasse !
C'est ainsi que la tour Travert a été inaugurée en grande pompe le 7 novembre 1982, en présence de 3 000 personnes. Peinte initialement en jaune, puis en bleu-blanc-rouge pour célébrer le bicentenaire de la Révolution française, c'est toujours sous ces couleurs républicaines qu'elle domine de ses 16 mètres de hauteur la campagne environnante. On vient la voir d'un peu partout, même de l'étranger.
Les Monuments historiques - rien que cela ! - s'intéresseraient, semble-t-il, à cette curiosité touristique. Mais pour l'heure, celle-ci n'a pas encore l'âge vénérable requis pour figurer dans un quelconque inventaire. Quoi qu'il en soit de ces honneurs à venir, elle attend votre visite. Sur place, ne détournez surtout pas votre regard d'une petite boîte installée au premier plan, presque dissimulée au milieu d'un énorme fer à cheval, sur laquelle vous lirez : « Merci pour le courage ! »
23:10 Publié dans Henri Travert, soudeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Bâtisseurs
« Sentir le bois avec ses mains »
Bénévent-l’Abbaye est un village comme tant d’autres au cœur de la France dite « profonde ». Cette paisible localité de la Creuse vit paisiblement à l’écart des grands flux touristiques. Seuls, les deux clochers de l’église abbatiale y attirent l’attention : ils sont recouverts de « tuiles » de châtaignier. Ce détail architectural est d’ailleurs lié à une autre curiosité locale, à savoir une fabrique de bardeaux, vraisemblablement la dernière du genre dans notre pays. Cette entreprise familiale a été créée en 1956 par Marc Richard, un artisan formé sur le tas, qui a appris le métier (un métier apparemment sans nom, hormis celui bien banal de «fabricant de bardeaux») de son père, scieur de long, puis au sein de l’entreprise Leclair de Marsac. C’est aujourd’hui Joël Richard, fils de Marc, qui a pris la relève.
Les bardeaux (ou « essentes ») fabriqués à Bénévent-l’Abbaye sont presque exclusivement en châtaignier, la partie restante étant en chêne.
Outre le fait qu’il pousse abondamment et rapidement (une coupe tous les 25 ans), le châtaignier a en effet de nombreuses qualités : il est imputrescible (à condition que la pente de la toiture soit au minimum de 45 degrés), ne craint pas les parasites (hormis les termites), ne nécessite pas de traitement avant et après la pose, résiste très bien au vent et à la grêle… C’est en plus un parfait isolant thermique et acoustique. Une toiture en essentes de châtaignier peut durer au bas mot une centaine d’années. Sous l’effet du tanin et de l’humidité ambiante, elle s’obscurcira, mais ne variera pratiquement pas dans ses qualités d’isolation.
Les arbres utilisés pour la fabrication des bardeaux sont achetés sur pied et exploités directement par l’entreprise Richard. Une fois coupé en tronçons de 30-35 cm de longueur, le bois, encore vert, est fendu dans le sens du fil. Aujourd’hui, la fendeuse hydraulique a remplacé le « dépertoir » et le maillet. Mais Marc Richard s’empresse d’ajouter : « Je ne suis pas sûr que le résultat soit aussi fin qu’auparavant. Pour travailler le bois, il faut le sentir avec ses mains. Certains clients réclament des essentes parfaitement lisses et planes. Elles sont donc fabriquées à la scie. Mais, par la suite, elles vrillent très souvent : le bois prend sa revanche quand on ne le respecte pas ! »Les planchettes obtenues par la fente ont 30-35 cm de longueur et 6-12 cm de largeur. Elles sont alors fixées sur un chevalet (la « chèvre ») pour être travaillées à la plane. Leur épaisseur est réduite sur toute la surface pour atteindre 12 à 16 mm à la base et 2 à 4 mm au faîte, une légère courbe étant préservée. Chaque essente doit être bombée ou « cofine » pour mieux se plaquer, lors de la pose, sur l’essente fixée en dessous.
Reste un ultime travail de finition, effectué au « paroir ». Le bardeau standard, droit à la base, peut être chanfreiné pour permettre un meilleur écoulement de l’eau de pluie. Il peut également recevoir une forme d’écaille de poisson, de pointe de lance ou toute autre configuration demandée par le client.

23:05 Publié dans Marc Richard, fabricant de bardeaux | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Bâtisseurs
Le bestiaire insolite du sculpteur Jean-Michel Pradel-Fraysse

N'en déplaise aux fabulistes, les animaux de la création ne sont pas réservés aux leçons de morale pour enfants sages. Qu'ils soient bipèdes ou quadrupèdes, qu'ils évoluent sur terre, dans l'air ou en milieu aquatique, ils peuvent également entrer dans le monde de l'art, par la grande porte. Dans l'art de la décoration par exemple.
Dans la série "Nos amies les bêtes", il doit être rare de trouver animaux plus attachants que ceux observés et sculptés par Jean-Michel Pradel-Fraysse.
Vous imaginiez par exemple le cochon pataugeant lamentablement, à grand renfort de grognements, dans sa fange nauséabonde, avant de figurer, soit dit entre nous, au menu du jour de votre restaurant préféré. Détrompez-vous! L'artiste est à même de transformer les cochonnets, gorets et porcelets en créatures qu'on ne pourra plus supporter de voir croupissant dans les exhalaisons fétides d'une porcherie. Avec leur petite queue tirebouchonnante à ravir, leur groin inspiré qu'on imagine mal finissant en museau vinaigrette, leurs oreilles qui semblent flotter au vent comme de fiers étendards, les voici transfigurés, transformés en véritables oeuvres d'art, dans l'attente d'une destination ultérieure encore inconnue.
Le bestiaire quelque peu insolite de Jean-Michel Pradel-Fraysse ne s'en tient évidemment pas là. Son arche de Noé accueille également des bisons écarlates qui ornent curieusement une certaine bannière étoilée, des poissons multicolores immortalisés dans leurs surprenants cadres de béton, un bouledogue à l'allure pataude qui n'en finit pas de ronchonner, un rhinocéros impressionnant de force et de tendresse et une kyrielle de moutons moutonnants prêts à peupler à la queue leu leu toutes vos insomnies...
Pour sûr, Jean-Michel Pradel-Fraysse porte sur la gent animale un regard de sympathie. Il la "tient en respect", par la vertu de cette fibre artistique qui, c'est bien connu, est apte à sublimer le quotidien le plus pâle et le plus terre-à-terre.
Avant d'opter pour une telle démarche un brin singulière, il a fait ses classes par les voies les plus ordinaires et quelques chemins de traverse. Une longue tradition familiale l'initie tout d'abord et tout naturellement à l'art de la pierre. Après un BEP dans cette discipline à l'École des Métiers du Bâtiment de Felletin, dans la Creuse, il réintègre pour deux ans l'entreprise paternelle. Puis il se lance dans le sacro-saint et incontournable "audiovisuel", version conception et création de décors. Mais il est dit qu'on retourne toujours à ses premières amours et Jean-Michel n'échappe pas à la règle: il revient en effet à la sculpture en 1982-83, bien décidé à ne plus commettre d'infidélités envers cette élue des Beaux-Arts.
C'est alors que jaillit l'éclair, que naît l'inspiration, celle sur laquelle il entend faire désormais reposer toute l'originalité de sa démarche créatrice. Reprenant à son compte la technique des mascarons haussmanniens, voire même celle, beaucoup plus ancienne, des frises et des bas-reliefs, il imagine des motifs décoratifs destinés à ornementer une façade, une cour intérieure ou les parties communes d'un immeuble.
Au départ, conformément au langage convenu que lui impose l'orthodoxie architecturale, il adopte une facture somme toute très classique. Ce sera le cas notamment pour sa première intervention, menée de concert avec l'architecte-décorateur Alain Maignan, lors d'une opération de rénovation d'un immeuble rue Godot-de-Mauroy (Paris - IXe). Les éléments ornementaux qu'il propose (entre autres un dieu Éole étonnamment joufflu, alternant avec une tête de Zeus au faciès intimidant) restent en réalité très sages. Certes, leur apparition sur un mur de façade ne sera possible qu'au terme de maintes palabres, parce que le promoteur, l'architecte et l'artiste lui-même sauront surtout présenter les arguments qu'il faut. Mais, une fois l'opération terminée, la satisfaction est unanime et enthousiaste.
Fin du premier acte!

Pour l'heure, Jean-Michel Pradel-Fraysse est attelé à peaufiner sa démarche artistique. Régulièrement, il bat la campagne, fréquente les zoos ou organise une séance de pose dans son atelier pour saisir une attitude, mieux reproduire un détail anatomique ou capter telle ou telle vibration de la psychologie animale.
Dans le même temps, il perfectionne sa technique, mettant au point les matériaux composites (sa "soupe personnelle") qu'il utilise pour réaliser ses sculptures. Au passage, on notera qu'il fait aussi appel au béton, en attendant l'utilisation future de l'enrobé.
Le deuxième acte est donc en cours, toutes portes grandes ouvertes. L'artiste a plus d'un tour dans son sac. Il se dit prêt à réaliser du "sur mesure" pour habiller un pan de mur ou un plafond, apportant le détail qui fait toute la différence, tel le grain de beauté au milieu d'un visage. Son atout principal: une vraie passion pour son art, jointe à une grande connaissance des contraintes techniques architecturales:- L'architecture et la sculpture, commente-t-il, s'ignorent trop souvent. Leurs fonctions, il est vrai, sont différentes. Mais pourquoi ne seraient-elles pas complémentaires?
Peut-être verra-t-on dans cette remarque un appel du pied en direction des promoteurs, architectes ou divers maîtres d'oeuvre, et l'on aura raison. Le sculpteur animalier n'entend pas jouer les bêtes curieuses. Son projet est des plus sérieux, à condition de le comprendre avec ce grain de sel indispensable qu'est l'humour.
Qui a dit que l'acte de bâtir devait être triste?
(ce reportage date de novembre-décembre 1995)
Informations complémentaires: http://www.pradel-fraysse.org/
14:55 Publié dans Pradel-Fraysse, sculpteur animalier | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Portraits
Marcel Lopès, inventeur

Habitué du célèbre Concours Lépine, ce "p'tit" mécanicien d'Aubervilliers collectionne les inventions de son cru. Entre autres "services rendus à la cause du progrès", il a mis au point une technique de freinage en catastrophe qui risque de révolutionner le monde de la construction automobile. Excusez du peu!
(ce reportage date de mars-avril 1990)
C'est bien vrai! Ce n'est pas une coquetterie de sa part. Marcel Lopès est incapable de vous dire le nombre de médailles et autres distinctions qu'il a accumulées depuis 1933, date de sa première participation -et déjà médaille d'or!- au Concours Lépine.
Dans le lot, il est une une récompense à laquelle il tient plus que tout et qu'il arbore sans fausse modestie au revers de sa veste: la Croix d'Officier de l'ordre du Mérite de l'invention, pour "services éminents rendus à la cause du progrès" (Bruxelles, décembre 1976).
Sinon, dans le minuscule bureau du garage qu'il partage avec ses chats (et son comptable!) à Aubervilliers, on ne sait où porter le regard tant les murs sont tapissés de diplômes, les uns jaunis par le temps, les autres encadrés depuis peu: Grand Prix du Conseil municipal de Paris à l'exposition des travaux et chefs-d'oeuvre d'habileté professionnelle, Médaille d'Or au Concours d'inventeurs de Monaco, Médaille d'Or avec félicitations du jury au Salon international des inventeurs de Bruxelles, Croix de Chevalier de l'Ordre du Mérite, de la Recherche et de l'Invention, membre de l'académie des Sciences de Chieti (italie), etc., sans oublier évidemment les Médailles d'Or, d'Argent ou de Vermeil reçues moult fois au Concours Lépine depuis plus de cinquante ans.
Ce mécanicien de 81 ans continue de superviser lui-même la marche de son garage. Mais entre les clients tous plus pressés les uns que les autres, la dépanneuse à appeler de toute urgence pour remorquer un véhicule accidenté, la pile de papiers-factures-prospectus-revues qui s'amoncelle sur le bureau, une ribambelle de chats qui jouent les jaloux et miaulent tout ce qu'ils savent dès que la porte de l'armoire laisse passer une bonne odeur de chair tendre, le téléphone qui n'en finit pas de sonner, notre génial trouve-tout n'a pas encore réussi à inventer la journée de 48 heures! Et pourtant, dans ce pêle-mêle d'occupations tous azimuts, on perçoit aisément où Marcel Lopès met ses priorités. Avec l'aide d'un ou deux compagnons, les affaires du garage suivent leur petit bonhomme de chemin. Et pendant ce temps...
- Puisque vous m'avez fait l'amitié de me rendre visite, vous allez voir ce que vous allez voir! Une merveille, je vous dis! Vous n'en croirez pas vos yeux.
Voyons donc!
Mais non! Pas tout de suite. Avec un art consommé du suspense, notre hôte s'en va trifouiller dans son armoire mécanique, tout en écartant d'une main un collier anti-puces, une boîte de ron-ron, le diplôme version 1989 -une Médaille d'Or, comme par hasard!- du Concours Lépine et une liasse de papiers dont il est, à coup sûr, le seul au monde à connaître le classement: 2 500 coupures de presse qui parlent... devinez de qui! Eh oui! Cet homme impeccablement cravaté se tenant aux côtés de son Altesse Sérénissime le Prince de Monaco, c'est bien lui, le "p'tit" mécanicien d'Aubervilliers, qui n'a pour tout bagage que son certificat d'études. Et là, c'est encore lui, représentant fièrement les couleurs de la France au Xe Salon international des Inventeurs de Bruxelles.
Une pause, le temps de reclasser vaille que vaille toute cette avalanche d'éloges, et le moment est venu de découvrir enfin "la" merveille qui a fait couler tant d'encre dans le monde des inventeurs.

Précautionneusement, sur un coin de bureau préalablement dégagé et essuyé du plat de la main, Marcel Lopès installe la toute première de ses inventions, imaginée et construite en 1926, alors qu'il n'avait que 17 ans.
Merveille des merveilles, en effet, que cette mécanique parfaitement huilée dont les minuscules rouages se mettent comme par enchantement en marche, sans un bruit, sans à-coups, sous la seule action de l'air comprimé. Pas la peine de demander: "À quoi ça sert?", les explications -pas le secret!- de la fabrication font partie de la visite:
- Longueur hors tout: 380 mm; largeur hors tout: 180 mm; hauteur: 280 mm; poids: 3 kg 400. Construction entièrement à la main, sans aucune machine-outil ni aide extérieure, avec uniquement des matériaux de récupération: bronze, acier, plomb, étain, boîtes en fer-blanc, feuille de zinc, embouts de pompe de bicyclette, baleines de parapluie, valves de roues d'automobile, élastiques, un robinet à gaz, un bouchon de lampe à acétylène, etc. Alésage: 16 mm. Course: 30 mm.

La caractéristique de cette machine est son fonctionnement à double effet, à air comprimé. Marche avant et marche arrière par "reversion" automatique. Vitesse réglée par un régulateur centrifuge à boules, équipé d'un balancier.
Comprenne qui pourra! Toujours est-il que cette petite mécanique qui semble tout droit sortie d'un univers à la Jules Verne a par la suite inspiré de nombreux perfectionnements techniques dans la machine à vapeur des temps modernes. Mais à l'insu de notre jeune prodige... En effet, celui-ci n'entendait rien à l'époque au dédale administratif des dépôts de brevets. Et il fut ni plus ni moins victime du piratage. À bon entendeur, salut! La reconnaissance officielle du Concours Lépine modéra-t-elle cette amertume? Sans doute. Et pourtant, une revanche restait à prendre.
Pour faire savoir à qui voulait bien l'entendre que c'était bien lui, et personne d'autre, l'inventeur de la "distribution à double transfert et à double échappement par tiroir cylindrique", il a lancé le défi suivant aux ingénieurs, techniciens et mécaniciens du monde entier: une prime de 500 000 millions de centimes ("jusqu'à épuisement de tous ses biens") sera offerte à celui qui réalisera une autre "locomotive" en tous points identique à la sienne et dans exactement les mêmes conditions (construction à la main avec matériaux de récupération).
- À ce jour, 5 639 candidats s'y sont cassé les dents! Et j'attends toujours... De toute façon, quand je jugerai le moment venu, je ferai don de mon invention -et de son secret de fabrication- aux Arts et Métiers.
Pendant ce temps, la petite merveille continue d'épater quiconque l'approche. Et en tout premier lieu, son inventeur!
Puis il y eut d'autres trouvailles, d'autres brevets: appareils de levage, jauge universelle à signal lumineux pour réglage précis et mise au point rapide des moteurs à essence, appareil à signal lumineux pour vérification et réglage des pompes à injection sur moteurs diesel, etc.

La dernière invention en date du mécanicien d'Aubervilliers risque de révolutionner le monde de la construction automobile. Il s'agit d'un dispositif intégral de sécurité (D.I.S.) en cas de défaillance, sur un véhicule, du maître cylindre de freins, du servofrein, d'un étrier, d'un cylindre récepteur, d'un correcteur, etc., ou bien en cas de rupture d'une tuyauterie d'alimentation d'huile dans le circuit hydraulique de freinage.
En clair: vous conduisez votre véhicule et, soudain, la pédale de frein ne répond plus. Vous appuyez jusqu'au plancher... et votre voiture continue sa course folle vers l'obstacle inévitable. Le dispositif mis au point par Marcel Lopès et déjà testé expérimentalement sur quelques voitures permet au conducteur d'arrêter en catastrophe son véhicule. La rupture accidentelle des freins est en outre signalée aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur du véhicule par un avertisseur sonore et des voyants lumineux. Dernier avantage très appréciable: l'ensemble du dispositif de sécurité est commandé automatiquement pas la pédale de frein.
Bref, les risques de carambolage sont réduits au minimum, voire supprimés. Le véhicule endommagé obéit au contrôle de son conducteur. L'irréparable a pu être évité et l'accident -souvent mortel- est écarté.
Quant à savoir laquelle de ses deux inventions -la locomotive et le D.I.S.- Marcel Lopès préfère... aucune réponse! Allez donc comprendre ce qui se passe dans la tête d'un inventeur!
11:58 Publié dans Marcel Lopès, inventeur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Portraits
SAVIGNAC : un affichiste "maniaque de la clarté"
On a dit de lui qu'il était "le plus grand affichiste français de sa génération".
Formé à l'école de Cassandre, il a su rapidement trouver son style bien à lui, fait de rigueur, de simplicité du trait, de recours permanent au gag visuel.
Cette interview date de septembre 1989. Elle n'en garde pas moins toute son actualité. Raymond Savignac est décédé en 2002.
MC: Un affichiste de renom et d'expérience tel que vous-même connaît-il encore le trac lorsqu'il voit l'une de ses oeuvres exposée à tous les regards sur les murs d'une ville?
Savignac: En dépit de mon âge et d'une longue expérience dans mon métier, je connais en effet le trac. Je suis un homme de l'ombre et ressens quelque inquiétude dès que l'une de mes oeuvres doit être révélée au grand jour. Dans le même temps, j'éprouve une réelle jouissance, et sans doute un brin d'orgueil, lorsque je me promène dans les rues et que j'aperçois mes affiches: - C'est pourtant bien vrai! C'est moi qui ai fait cela!
Parfois, je suis comme étonné de voir s'accomplir à nouveau ce qui est toujours resté pour moi un rêve de gamin. Lorsque je voyais des "réclames" sur les murs, j'enviais ceux qui étaient capables de les réaliser.
MC: Dans le monde actuel où tout est conditionné par l'audiovisuel, l'affiche n'est-elle pas le parent pauvre de la publicité?
Savignac: Autrefois, l'affiche avait toute l'importance que lui conférait la compétence de l'imprimeur. C'est lui qui était le premier interlocuteur de l'annonceur. Lorsque l'on utilisait la lithographie, l'affiche naissait comme d'un acte d'amour entre le papier et la presse, alors qu'avec les rotatives ultra-perfectionnées utilisées de nos jours, qui peuvent vous sortir toutes les couleurs à la fois, le résultat est souvent plus proche de la bouillie pour chats que du travail bien fait.
Aujourd'hui, l'affiche n'intéresse plus guère les agences de publicité. De plus, au bout de neuf jours de mise dans le circuit, elle doit disparaître.
Pour ma part, j'ai toujours pensé que l'on pouvait parfaitement associer l'art au commerce et que l'affiche ne devait pas "fumer le mégot" des autres moyens d'expression artistique. Comme le dessin de façon plus générale, elle reste plus gravée dans la mémoire qu'une avalanche d'images plus ou moins artistiques. Les cent mille images d'un film laissent l'esprit en repos; l'image fixe met l'esprit en mouvement.

Savignac: Je me considère moi-même comme un maniaque de la clarté. Une affiche doit crever le mur. Elle ne peut à la fois être vue et rester invisible!
Je me suis sur ce point souvent heurté à l'incompréhension de certains annonceurs qui voulaient se faire connaître... sans trop se faire remarquer! Et pourtant, jusqu'à preuve du contraire, il est impossible d'avancer si l'on appuie simultanément sur l'accélérateur et le frein.
Dans le domaine de la publicité, le succès appartient non pas aux velléitaires, mais à ceux qui "y vont carrément". Lorsqu'un annonceur fait appel à mes services, il ne me demande pas de traduire des sentiments altruistes. Mon travail ne comporte donc aucun rôle social direct, même s'il consiste en fait à chanter les louanges de la créativité humaine. Dans le flot des informations qui me sont données en vrac par mon client pour la promotion du petit dernier de ses produits, il me faut faire le tri et trouver UNE idée simple qui apparaîtra, en fin de compte, comme lumineuse.
Une bonne affiche doit toujours traduire un sentiment fort. Un seul!
MC: Vous arrive-t-il de "sécher" devant des projets qui vous sont soumis?
Savignac: Très rarement. Mais cela m'arrive quand même.
Habituellement, je discerne très rapidement les grandes lignes de ce que sera mon affiche. Il me faut ensuite partir à la recherche du détail qui fera palpiter l'idée.
En effet, une fois trouvée, cette idée ne se suffit pas à elle-même. Il faut la clarifier encore, la décanter, la mettre en valeur. Il faut décider, trancher dans le vif, supprimer tout ce qui est superflu, donc inutile.
Pourquoi faire des centaines et des centaines de dessins? L'important est de créer des images fortes, qui soient de nature à ne pas être oubliées.
MC: Dans votre autobiographie, vous faites état de votre admiration pour Charlie Chaplin. Le personnage de Charlot, et plus généralement celui du clown, a-t-il eu une influence sur votre style, notamment sur l'importance que vous attribuez au gag visuel?
Savignac: Sans nul doute. En vieillissant, je préfère pourtant Buster Keaton à Charlie Chaplin. Le côté "mélo" de ce dernier a plutôt tendance maintenant à m'agacer . Il n'empêche que ces deux géants du cinéma comique restent pour moi des maîtres dans l'art du raccourci, cet art même qui résume, à mes yeux, tout le métier d'affichiste.
J'ai en outre été influencé par les dessins humoristiques de certains journaux anglo-saxons comme The Punch et le New-Yorker. Question de sensibilité... En tout cas, je considère qu'un seul de ces dessins vaut bien parfois toute une saison théâtrale à Paris!
J'ai réalisé, en 1967, à la demande de Louis Merlin, une affiche pour la première Semaine nationale du Cirque. Le personnage du clown s'est évidemment imposé à moi, même si je suis personnellement peu sensible aux gags, à mon avis trop routiniers, que l'on voit très souvent dans les cirques.J'ai une très grande estime pour le talent de ces merveilleux artistes que furent Grock ou les Fratellini. Mais je préfère le clown involontaire qui se promène dans la rue, le comique de situation n'obéissant à aucune tradition. Il est plus proche des gags que j'utilise pour faire vivre mes affiches.
MC: Pour donner vie à vos affiches, pour les insérer en pleine vie quotidienne, vous y faites habituellement figurer un personnage qui pourrait bien être Monsieur-Tout-le-Monde et qui, en tout cas, fait partie intégrante du message.
Savignac: L'identification au message est la clé de tout support publicitaire. On a eu recours, à une certaine époque, à des Noirs pour vendre du cacao. De nos jours, on fait appel aux charmes féminins, aux animaux favoris, à la grivoiserie quand ce n'est pas l'obscénité.
Pour ma part, je préfère inventer des personnages sans nom ni traits distinctifs, qui peuvent être en effet chacun d'entre nous, avec ses drôleries et parfois son côté ridicule. Pour cette raison, je refuse tout détail racoleur ou indécent. Ce sont les êtres humains en chair et en os qui m'intéressent, avec leurs travers certes, mais aussi avec ce qu'ils ont d'attachant et parfois de touchant.
Le succès de mes affiches est dû, me semble-t-il, non pas au fait qu'elles sont meilleures, esthétiquement parlant, que beaucoup d'autres, mais à leur caractère "humain". Tout le monde peut s'y reconnaître.
On voit régulièrement des affiches bien travaillées, excellentes graphiquement, au risque parfois d'être trop "intellectuelles", pour ne pas dire torturées. Elles peuvent convenir au dessin satirique, mais elles n'ont rien à voir avec une quelconque prétention publicitaire.
MC: Vous avez affirmé que le dessin politique n'était pas votre affaire. Et pourtant, on lit sous votre plume, dans votre autobiographie, que vous aimeriez bien réaliser des affiches où vous exprimeriez vos idées...
Savignac: J'ai effectivement réalisé des affiches, à une période donnée, contre un parti politique majoritaire. Résultat: ces affiches ont été plus prisées par le parti attaqué que par celui que je défendais!
Mes opinions politiques n'ont pas pour autant été altérées. Mais je n'attends plus rien de prétendus dirigeants qui s'agenouillent devant les sondages pour se fixer un comportement ou qui ont recours à un gourou pour se façonner leur propre look.
MC: Sans cet esprit frondeur, vous ne seriez peut-être pas parvenu à la notoriété et -qui sait?- au talent qui ont marqué votre carrière d'affichiste...
Savignac: Pourquoi utiliser un langage douceâtre quand on peut s'exprimer plus directement?
Des médecins de renom m'ont demandé un jour une affiche pour illustrer une campagne contre le cancer. Dès qu'ils ont vu mon projet, ils l'ont, par pusillanimité de leur part, refusé en bloc, sous prétexte qu'il était trop réaliste. On voulait une affiche plus rassurante.
De même, pour inciter les conducteurs à la prudence sur les routes, il faudrait avoir recours à la dérision du genre: "Allez-y! Conduisez le pied au plancher! Il y a eu à cet endroit 30 morts l'an dernier. Il nous en faut 50 cet été!"
Ne retrouve-t-on pas ici le style de Charlie Chaplin dans les "Temps Modernes"? Ce film est d'un graphisme superbe et, dans le même temps, c'est une satire impitoyable.
MC: Une fois dans votre carrière, vous avez fait une incursion du côté du théâtre en signant les costumes et les décors de "l'Avare", sur une mise en scène de Jean-Paul Roussillon. Cette collaboration fut-elle une faiblesse passagère?
Savignac: Pas du tout! Cette expérience m'a fasciné. Et pourtant, que de travail! Il m'a fallu changer totalement la disposition de mon atelier. Il n'était pas non plus facile de s'adapter à l'esprit de "l'Avare". Le résultat fut, je pense, très apprécié. J'eus surtout l'agréable surprise de constater que mes décors accrochaient bien la lumière.
Je n'ai pas eu par la suite à travailler sur d'autres projets identiques pour la bonne et simple raison que l'occasion ne s'est pas présentée. D'ailleurs, je préfère inventer mon propre spectacle, même s'il ne dure qu'une fraction de seconde.

Savignac: Des expositions sont régulièrement organisées, en France ou à l'étranger, autour de mon oeuvre.
Pour ma part, je ne conserve mes originaux que depuis sept ou huit ans. Mais je détruis toutes mes esquisses. De toute façon, je n'ai pas l'intention de consacrer mon temps à une quelconque rétrospective. Me replonger dans mon passé ne m'intéresse absolument pas.
Je pense n'avoir plus rien à prouver désormais. Je m'efforce toutefois de croire que j'ai encore de l'avenir devant moi. En plus, et cela pour moi prime sur tout, ça m'amuse toujours de faire ce que j'ai à faire. Être affichiste est un fichu métier, mais c'est bien le plus beau que je connaisse.
Affiches de Savignac conservées au musée de la Publicité (Paris):http://www.museedelapub.org/virt/affi/middlesavignac.html...
- "L'affiche est aux Beaux-Arts ce que le catch est aux bonnes manières."
- "Mon but est de faire des affiches costaudes, certes, mais qui restent humaines et sympathiques. Je veux qu'elles touchent. Je ne sais pas comment j'y parviens, mais je crois qu'une certaine tendresse transparaît."
- "Le public ne regarde pas une affiche. Il la voit... En une fraction de seconde, l'homme de la rue doit percevoir ce qu'elle veut dire. Les qualités esthétiques sont donc secondaires, sinon superflues."
09:21 Publié dans Savignac, affichiste | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Interviews
Maître cadranier

Originaire des Vosges où il est né en 1957, Rémi Potey se retrouve dans le Queyras en1975 à garder les moutons. Il sera berger cinq années. Au cours de ses pérégrinations, il constate l'existence, mais aussi l'état de délabrement de nombreux cadrans solaires dans la contrée qu'il sillonne.
Ses longs moments de solitude lui permettent surtout de s'imprégner des vraies richesses de la vie, tout en cultivant une sensibilité artistique nourrie de spontanéité. « On découvre tout dans la nature, aime-t-il à répéter. On finit même par y trouver des mots que l'on n'a lus nulle part ailleurs. La nature apprend à vivre tranquille, sans se bercer d'illusions. La formation livresque est somme toute relative. Il faut vite la laisser de côté pour faire appel à la connaissance que l'on porte au-dedans de soi. »
Délaissant les troupeaux pour les pistes, Rémi sera ensuite moniteur de ski pendant plusieurs saisons. Pour arrondir ses fins de mois, il se lance, en 1984, dans la réalisation d'un poster de dessins à la plume d'églises du Queyras. Édité à compte d'auteur, ce poster connaît un grand succès.
Dans la foulée, il en édite un autre qui est également très vite épuisé. Sensibilité, spontanéité, appel à ses richesses intérieures et à ses dons naturels, la méthode commence à porter ses fruits.
1985 : Rémi se trouve sur les échafaudages. Son père, déjà, était maçon. Il le devient également, au sein d'une petite entreprise locale, sans la moindre formation initiale, mais « si on travaille avec passion, on trouve de façon empirique les secrets du métier ».
C'est alors que, courant 1986, se produit un déclic majeur pour ce touche-à-tout sans complexes. L'entreprise de maçonnerie dans laquelle il travaille s'est vu confier les travaux de restauration de l'église d'Aiguilles, dans le Queyras. Sur la façade du monument, trône un majestueux « Zarbula » (du nom du célèbre maître cadranier piémontais qui sillonna la région au milieu du XIXème siècle). Le cadran solaire est malheureusement en piteux état.
Instinctivement, l'architecte des Monuments historiques Alain Tillier propose à Rémi de le restaurer. Il sait que le manoeuvre n'a aucune formation dans l'art de la fresque, ni a fortiori en gnomonique. Mais il a remarqué, lors du chantier, qu'il a un sérieux et étonnant « coup de patte ».
Sans trop savoir dans quelle aventure il se lance, Rémi accepte illico de relever le défi. Il examine le « Zarbula » sous toutes les coutures, analyse la texture de son support, teste les pigments et s'aperçoit rapidement que « ce n'est pas si compliqué que cela ». Sans la moindre qualification ad hoc, sous le contrôle attentif d'Alain Tillier, il exécute les travaux de restauration en 1987.
Le résultat est plus que concluant. Encourageant ! Un nouveau cadranier est né.

Les commandes de restauration et de création se succèdent. D'autres cadraniers, du côté de Grenoble notamment, se posent en concurrents, mais contrairement à eux, Rémi applique la méthode traditionnelle de l'a fresco. Les pigments, d'origine naturelle, sont peints sur un enduit de chaux et de sable encore humide. D'où des délais très courts, ceux que pratiquaient les grands maîtres italiens de la fresque : le travail est exécuté suivant le rythme de la journée (la fameuse giornata). Une oeuvre commencée le matin doit être terminée le soir. Si elle présente des dimensions trop importantes, elle sera réalisée en plusieurs parties. Mais se pose alors le problème des raccords qui devront évidemment être invisibles. Ils seront donc effectués en biais, en suivant telle ou telle ligne du dessin particulièrement adaptée à cette opération (un pli de vêtement par exemple).
Les pigments, détrempés à l'eau, sont emprisonnés dans le support de manière à en être indissociables. Ils recevront seulement alors en surface une fine pellicule de résine acrylique pour que soient améliorées l'étanchéité et la résistance à l'agression des intempéries, de la pollution et des rayons ultraviolets.
Qu'on est donc loin de la technique appliquée ailleurs, sans le moindre scrupule esthétique, à partir de peintures acryliques sur un support de ciment sec !
En création, pour le tracé de la fonction horaire du cadran et le positionnement du « style », Rémi Potey utilise un logiciel pour être dégagé de tout calcul rébarbatif. À la limite, notre artiste considère cet aspect utilitaire du cadran comme purement accessoire, voire sans importance. En tout cas, « cela ne l'intéresse pas ».
La véritable fonction du cadran est ailleurs selon lui, dans sa richesse esthétique, dans son rôle symbolique, dans l'originalité et la signification de la devise qu'il comporte. Pour ces différentes raisons, chaque cadran solaire est unique. Quand bien même il présenterait des similitudes dans le dessin ou le format avec telle ou telle autre réalisation, il serait original par sa position.
Étrange et passionnant personnage que ce Rémi Potey ! Au contact des heures, il a appris la philosophie du temps. Qu'importe l'heure en définitive, puisqu'elle n'a qu'une fonction sociale secondaire et qu'elle n'est pas indispensable pour (bien) vivre. N'est-elle pas une invention humaine pour disséquer en instants artificiels et utilitaires le flux du temps cosmique dans lequel nous sommes immergés ?
Telle est bien la leçon première du cadran solaire : contrairement à ce que prétendent nous faire accroire nos horloges sophistiquées, seul le temps compte vraiment, celui que nous ne maîtrisons pas. Nous en percevons seulement la lente et inexorable progression en observant les frémissements d'une ombre sans cesse changeante. Instant d'éternité que l'on vit intensément, simplement, instinctivement, en faisant abstraction de son être et de sa raison�

Autrefois, les devises des cadrans solaires se voulaient moralisatrices, donneuses de leçons. C'était du genre : « Mortel, sais-tu à quoi je sers ? À marquer les heures que tu perds », « Pendant que tu me regardes, tu vieillis », « Toutes blessent, la dernière tue », « Hélas ! L'heure que tu regardes est peut-être celle de ta mort »� Bonjour l'ambiance ! On ne pouvait imaginer meilleures maximes pour� remettre les pendules à l'heure !
Au lieu de répéter comme les Anciens que « philosopher, c'est apprendre à mourir », Rémi Potey préfère une philosophie qui apprend à vivre. Pour lui, un cadran solaire sans divisions horaires se justifie comme tel. Quant aux adages, dictons et autres pensées de haute voltige, il leur donne une tournure résolument optimiste, privilégiant l'instant présent à un lendemain qui nous acheminera, à plus ou moins long terme, vers ce que l'on sait. Vers ce que l'on craint peut-être�
Accorde le rythme de ton c�ur
Aux battements de mes instants.
Comprends-tu maintenant
Comme il est temps d'aimer ? »
L'instant présent, symbolisé par l'ombre d'un cadran, se nourrit de lumière, aime à répéter Rémi. Et d'ajouter : « L'ombre passe, mais la lumière demeure. »
09:10 Publié dans Rémy Potey, maître cadranier | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Portraits


