28.11.2005

Le bestiaire insolite du sculpteur Jean-Michel Pradel-Fraysse



N'en déplaise aux fabulistes, les animaux de la création ne sont pas réservés aux leçons de morale pour enfants sages. Qu'ils soient bipèdes ou quadrupèdes, qu'ils évoluent sur terre, dans l'air ou en milieu aquatique, ils peuvent également entrer dans le monde de l'art, par la grande porte. Dans l'art de la décoration par exemple.

Dans la série "Nos amies les bêtes", il doit être rare de trouver animaux plus attachants que ceux observés et sculptés par Jean-Michel Pradel-Fraysse.
Vous imaginiez par exemple le cochon pataugeant lamentablement, à grand renfort de grognements, dans sa fange nauséabonde, avant de figurer, soit dit entre nous, au menu du jour de votre restaurant préféré. Détrompez-vous! L'artiste est à même de transformer les cochonnets, gorets et porcelets en créatures qu'on ne pourra plus supporter de voir croupissant dans les exhalaisons fétides d'une porcherie. Avec leur petite queue tirebouchonnante à ravir, leur groin inspiré qu'on imagine mal finissant en museau vinaigrette, leurs oreilles qui semblent flotter au vent comme de fiers étendards, les voici transfigurés, transformés en véritables oeuvres d'art, dans l'attente d'une destination ultérieure encore inconnue.
Le bestiaire quelque peu insolite de Jean-Michel Pradel-Fraysse ne s'en tient évidemment pas là. Son arche de Noé accueille également des bisons écarlates qui ornent curieusement une certaine bannière étoilée, des poissons multicolores immortalisés dans leurs surprenants cadres de béton, un bouledogue à l'allure pataude qui n'en finit pas de ronchonner, un rhinocéros impressionnant de force et de tendresse et une kyrielle de moutons moutonnants prêts à peupler à la queue leu leu toutes vos insomnies...
Pour sûr, Jean-Michel Pradel-Fraysse porte sur la gent animale un regard de sympathie. Il la "tient en respect", par la vertu de cette fibre artistique qui, c'est bien connu, est apte à sublimer le quotidien le plus pâle et le plus terre-à-terre.
Avant d'opter pour une telle démarche un brin singulière, il a fait ses classes par les voies les plus ordinaires et quelques chemins de traverse. Une longue tradition familiale l'initie tout d'abord et tout naturellement à l'art de la pierre. Après un BEP dans cette discipline à l'École des Métiers du Bâtiment de Felletin, dans la Creuse, il réintègre pour deux ans l'entreprise paternelle. Puis il se lance dans le sacro-saint et incontournable "audiovisuel", version conception et création de décors. Mais il est dit qu'on retourne toujours à ses premières amours et Jean-Michel n'échappe pas à la règle: il revient en effet à la sculpture en 1982-83, bien décidé à ne plus commettre d'infidélités envers cette élue des Beaux-Arts.
C'est alors que jaillit l'éclair, que naît l'inspiration, celle sur laquelle il entend faire désormais reposer toute l'originalité de sa démarche créatrice. Reprenant à son compte la technique des mascarons haussmanniens, voire même celle, beaucoup plus ancienne, des frises et des bas-reliefs, il imagine des motifs décoratifs destinés à ornementer une façade, une cour intérieure ou les parties communes d'un immeuble.
Au départ, conformément au langage convenu que lui impose l'orthodoxie architecturale, il adopte une facture somme toute très classique. Ce sera le cas notamment pour sa première intervention, menée de concert avec l'architecte-décorateur Alain Maignan, lors d'une opération de rénovation d'un immeuble rue Godot-de-Mauroy (Paris - IXe). Les éléments ornementaux qu'il propose (entre autres un dieu Éole étonnamment joufflu, alternant avec une tête de Zeus au faciès intimidant) restent en réalité très sages. Certes, leur apparition sur un mur de façade ne sera possible qu'au terme de maintes palabres, parce que le promoteur, l'architecte et l'artiste lui-même sauront surtout présenter les arguments qu'il faut. Mais, une fois l'opération terminée, la satisfaction est unanime et enthousiaste.
Fin du premier acte!

Fort de cet encouragement, Jean-Michel Pradel-Fraysse n'entend pas en rester là. Ses chères créatures continuent de lui titiller l'inspiration. Si l'on est capable de faire figurer sur des immeubles cossus des sculptures tout droit inspirées de la mythologie antique et solennelle, ne pourrait-on pas concevoir, au moins de temps à autre, des motifs figuratifs empruntés au monde animal? Un peu d'imagination, que diable! Les artistes du Moyen-Âge n'avaient-ils pas recours, y compris pour les églises ou cathédrales, à une symbolique autrement plus réaliste que celle sous-jacente aux éléments décoratifs répétitifs et aseptisés trop fréquemment apposés sur nos édifices?
Pour l'heure, Jean-Michel Pradel-Fraysse est attelé à peaufiner sa démarche artistique. Régulièrement, il bat la campagne, fréquente les zoos ou organise une séance de pose dans son atelier pour saisir une attitude, mieux reproduire un détail anatomique ou capter telle ou telle vibration de la psychologie animale.
Dans le même temps, il perfectionne sa technique, mettant au point les matériaux composites (sa "soupe personnelle") qu'il utilise pour réaliser ses sculptures. Au passage, on notera qu'il fait aussi appel au béton, en attendant l'utilisation future de l'enrobé.
Le deuxième acte est donc en cours, toutes portes grandes ouvertes. L'artiste a plus d'un tour dans son sac. Il se dit prêt à réaliser du "sur mesure" pour habiller un pan de mur ou un plafond, apportant le détail qui fait toute la différence, tel le grain de beauté au milieu d'un visage. Son atout principal: une vraie passion pour son art, jointe à une grande connaissance des contraintes techniques architecturales:
- L'architecture et la sculpture, commente-t-il, s'ignorent trop souvent. Leurs fonctions, il est vrai, sont différentes. Mais pourquoi ne seraient-elles pas complémentaires?
Peut-être verra-t-on dans cette remarque un appel du pied en direction des promoteurs, architectes ou divers maîtres d'oeuvre, et l'on aura raison. Le sculpteur animalier n'entend pas jouer les bêtes curieuses. Son projet est des plus sérieux, à condition de le comprendre avec ce grain de sel indispensable qu'est l'humour.
Qui a dit que l'acte de bâtir devait être triste?

(ce reportage date de novembre-décembre 1995)

Informations complémentaires: http://www.pradel-fraysse.org/

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