10.03.2006
Suivez son regard !
« Boucliers lentement patinés sous les intempéries et le soleil
Ils luisent doucement et nous montrent la couleur du ciel
Eux qui (c)ouvrent le passage vers la profondeur obscure
Par où nous évacuons ce dont nous n'avons plus cure. »

À l'occasion, Luc Chaumont sait avoir la fibre lyrique lorsqu'il parle des objets pour lesquels il a une attention spéciale: les plaques d'égout. Ou, plus généralement, les plaques de regard de chaussée, bon nombre d'entre elles donnant en effet accès à d'autres services que le seul réseau d'assainissement (anciennes carrières, réseaux de distribution, etc.).
Sage précaution sans doute, mais surtout poussé par une curiosité devenue une seconde nature, ce poète des rues a pris l'habitude de regarder où il met les pieds lorsqu'il déambule dans une ville. Chemin faisant, ses yeux ayant pris l'habitude de scruter le sol, il a même bouclé à sa manière son tour de France, accumulant les photographies de ce qu'il considère comme un patrimoine en perdition. Son inventaire est néanmoins toujours en cours, ouvert à toute nouvelle trouvaille au gré de pérégrinations occasionnelles ou dûment programmées.
Cette belle et insolite histoire commence par une anecdote remontant à 1984. Luc se trouve alors en Norvège. Un jour, au moment de quitter son hôtel, il remarque une plaque d'égout qui attire son attention. Comme par hasard... Un hasard qui, apparemment, fait bien les choses. Luc décide instinctivement de photographier l'objet en question. Mais le temps d'aller chercher son appareil photo, enfer et damnation! Un autobus est venu se planter juste au-dessus de la plaque. Et d'y jouer les prolongations. Conclusion: pas de photo! Frustration, profil bas... On ne l'y reprendra plus! Mais, pour le coup, le déclic s'est produit.
De retour au pays, ni une ni deux, notre futur hyponomopomatophile prend son bâton de pèlerin. Courant 1985-1986, il sillonne la France à la recherche de ses futurs objets de prédilection et leur consacre une bonne part de ses vacances. Puis, le hobby se transformant en passion, il se pique au jeu pour donner à sa quête d'images l'ambition de l'exhaustivité.
Toutefois, Luc ne photographie pas tout ce qui lui tombe sous l'objectif. Trop de plaques sont d'une triste banalité, issues d'une production stéréotypée. Dans ces cas-là, il faut chercher plus loin. D'un regard à l'autre, son "regard" à lui s'affine et devient mieux exercé, plus critique.
Un témoignage du passé
Aux yeux de Luc Chaumont, seules sont dignes d'attention – et donc de mise en mémoire photographique – les plaques de regard de chaussée présentant un intérêt historique. D'où une attention particulière pour les plaques plus anciennes. Fabriquées en fonte moins élaborée et ornées de motifs plus saillants, bien que patinés par l'usure du temps, elles sont souvent un témoignage silencieux de l'art industriel de la fin du XIXe siècle ou du début du XXe. « Ces regards, précise Luc, étaient fabriqués selon l'une des techniques les plus classiques en fonderie: à l'aide de moules de sable, eux-mêmes produits à partir de modèles en bois. Les moules étant à usage unique, cette technique ne permettait pas de forts rendements. Elle se prêtait par contre à la production par de petites fonderies implantées un peu partout en France en réponse aux besoins locaux. »
Bilan de la moisson: plus de deux cents clichés, au nombre desquels certains méritent une mention à part. C'est le cas entre autres de plaques photographiées à Saint-Ouen, Carcassonne, Strasbourg, Beaune... Parfois, c'est le coup de coeur, lorsqu'un regard est par exemple orné du blason d'une ville. Mais les rues de nos villes n'ont, de manière générale, pas droit à tant d'égards. Elles doivent plutôt se contenter de plaques provenant d'une fabrication industrielle standardisée. D'où l'émerveillement de notre chercheur lorsqu'il tombe sur des pièces uniques ou rarissimes. Sur des oeuvres d'art, serait-on tenté de dire.
Mine de rien, camouflées par leur fonction purement utilitaire, les plaques de regard de chaussée font en effet partie du mobilier urbain, celui-ci étant révélateur d'un certain sens urbanistique. Et donc du souci d'embellissement de la cité.
« L'attrait visuel que peuvent exercer les regards de chaussée, commente notre spécialiste, vient de la variété de leurs motifs de surface, subtilement mise en valeur par la fonte, sa couleur et sa façon particulière de capter et réfléchir la lumière. »
Quant aux motifs, ils sont généralement dans notre pays (tout comme en Belgique, en Angleterre et aux USA par exemple) assez limités, très géométriques. Parfois figure le nom de la fonderie et/ou celui de la ville où la plaque a été posée. Plus rarement encore, la plaque comporte un écusson ou des armoiries. Cette thématique plutôt rudimentaire explique l'indifférence quasi générale dont ont toujours fait l'objet les regards de chaussée. Pire, les modèles anciens en voie de disparition ne suscitent aucune initiative visant à les conserver. Luc Chaumont se prend pourtant à rêver: « Imaginons une place publique dont la chaussée serait progressivement garnie de plaques épargnées de la casse au moment de leur démontage et enchâssées dans le sol de ce qui deviendrait alors la "Place des Regards". Un lieu étonnant, musée horizontal de plein air... L'idéal serait un grand carrefour pavé, ouvert à la circulation automobile en semaine (pour l'entretien du lustrage des regards, et donc de leur brillance) et réservé aux piétons le dimanche, pour la visite. Quelle ville osera pareille initiative? »
Malheureusement, « au gré des restructurations ou des rénovations de réseaux d'assainissement, les regards anciens sont [aujourd'hui] démontés et envoyés à la casse, chez les ferrailleurs, d'où ils repartent vers les fonderies. Remplacés par un ou plusieurs regards modernes standard, ils disparaissent discrètement de nos rues, et les moules en bois [qui servirent autrefois à leur fabrication] ont été détruits ».

Un musée virtuel
Voulant donner une suite à ses découvertes, Luc Chaumont a commencé par aller frapper à la porte de telle ou telle fonderie, puis de tel ou tel éditeur. But de la manoeuvre: mémoriser, au moyen d'une exposition permanente ou d'une publication, la collecte de documents photographiques illustrant un patrimoine industriel en voie de disparition.
Tout en reconnaissant avoir été reçu « très aimablement », Luc attend et espère toujours une réponse concrète de part et d'autre. Imaginez un peu! Qui peut bien s'intéresser à d'anciennes plaques d'égout tout juste bonnes pour la ferraille? Elles ont assurément eu leur utilité dans l'aménagement et la modernisation de la cité. Mais de là à les hisser au rang d'oeuvres d'art, il faut une bonne dose d'imagination qui ne court pas les rues.
C'est précisément avec cette imagination de son cru que Luc Chaumont ne s'est pas résigné à l'apparente marginalité de son projet. En 1997-1998, Internet lui offre une aubaine inespérée pour la création d'un musée de plaques de regard de chaussée. Un musée virtuel, certes, mais une véritable vitrine tout de même, consultable ICI.
Ce catalogue, précise Luc, n'est pas exhaustif. Certains modèles, n'étant que de proches variantes ou offrant peu d'intérêt esthétique, n'ont pas été retenus. Par ailleurs, il reste de-ci de-là des modèles à trouver pour les répertorier avant leur possible disparition. Pour l'heure [cet article a été écrit en 2003], la galerie comporte quand même 172 clichés. Elle est complétée par quelques pages humoristiques, par une galerie de vues extraites de bandes dessinées et par des liens ouvrant sur un tour du monde original. On y découvre notamment le charme exquis des plaques nippones et d'autres styles de l'art des manhole covers, tirant leur nom des "trous d'homme" que les plaques viennent fermer.

Un conseil d'ami: allez faire un tour du côté de ce musée insolite. Vous profiterez de l'occasion pour glisser vos impressions et commentaires sur le livre d'or où se côtoient des témoignages en provenance du monde entier.
Au nombre des messages envoyés, nous relevons celui-ci, très éloquent: « Félicitations pour ce site. Je suis responsable d'un service assainissement et fais partie de ceux (nombreux) qui préconisent la mise en place de plaques d'égout sur les réseaux. Hélas, ce sont rarement les critères esthétiques qui nous guident, mais plutôt les notions de sécurité, de fiabilité et de facilité d'ouverture. Merci de montrer que l'on peut joindre l'esthétique au fonctionnel. » (Y.G., de Lorient)
Luc Chaumont a démontré pour sa part qu'en matière d'égouts et des couleurs, il est passé maître. Suivez son regard! Il vous indiquera le chemin d'étonnantes découvertes: celui d'un patrimoine en perdition au coeur même de nos villes.
Pourquoi les plaques d'égout sont-elles rondes?
Vaste débat, en effet! Question existentielle s'il en est...
La réponse semble pourtant simple et limpide. Suivons les explications de Luc Chaumont: « Les regards se composent de deux parties:
-
un cadre carré scellé au sol et offrant une ouverture ronde, d'un diamètre suffisant pour permettre le passage d'un homme (le "trou d'homme");
-
le tampon destiné à fermer cette ouverture. La forme circulaire de l'ouverture garantit que ce tampon ne puisse tomber au travers de l'orifice, puisque celui-ci est doté d'un rebord sur lequel repose le tampon. »
Est-il besoin de l'ajouter? Si les plaques étaient carrées, leur côté serait évidemment plus court que leur diagonale. Une plaque présentée verticalement dans cette diagonale serait donc vouée à la chute avec les conséquences que l'on devine facilement.
Du tout-à-la-rue au tout-à-l'égout
Profitant de techniques déjà appliquées par les Étrusques et les Grecs, les Romains développèrent dans leurs villes, notamment dans leur capitale, des systèmes d'assainissement pour l'évacuation des eaux de pluie et des immondices. Les déversements nauséabonds étaient effectués directement sur la chaussée. Les rigoles situées de chaque côté et au centre des rues aboutissaient à des collecteurs principaux dont le plus connu était le cloaca maxima qui traversait le Forum romain. Les déchets, dont le transport était facilité par l'eau des fontaines, s'écoulaient finalement dans le fleuve.
La situation fut à peu près identique à Paris durant de longs siècles. Rejet des déchets dans la rue, épandage dans les jardins potagers, collecte dans des puits secs, évacuation des « boës, fiens, gravoiz et ordures » dans les eaux de la Seine où les porteurs d'eau puisaient chaque matin de quoi abreuver la population: en dépit de quelques édits ponctuels peu ou prou respectés, les conditions de salubrité publique restaient loin du compte. D'où l'apparition fréquente d'épidémies et la présence de foyers d'infection latents.
C'est au XIXe siècle que fut construit à Paris le réseau du tout-à-l'égout, en remplacement du "merderon" qui propageait le "péril fécal". L'installation généralisée de ce système d'évacuation des déchets fut rendue obligatoire par la loi du 10 juillet 1894, contraignant la ville à en assurer le traitement. Quelques années auparavant, Pasteur avait développé ses recherches sur les maladies infectieuses. Il contredisait en cela les théories d'un grand "hygiéniste" qui, en 1852, vantait les vertus thérapeutiques de l'ordure!
Dans le même temps, le baron Haussmann imaginait la configuration des futurs égouts de Paris: « Les galeries souterraines, organes de la grande cité, fonctionneraient comme ceux du corps humain, sans se montrer au jour; l'eau pure et fraîche, la lumière et la chaleur y circuleraient comme des fluides divers dont le mouvement et l'entretien servent à la vie. Les sécrétions s'y exécuteraient mystérieusement et maintiendraient la santé publique sans troubler la bonne ordonnance de la ville et sans gâter sa beauté extérieure. »
09:10 Publié dans Luc Chaumont, "hyponomopomatophile" | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Portraits
16.02.2006
Le secret de Maître Burgaud

Il est certains savoir-faire qui se perdent dans la nuit de l'oubli, tout simplement parce qu'ils ne collent plus à l'actualité et aux impératifs économiques du modernisme.
Au nombre de ces traditions qui semblent s'évanouir à tout jamais: celle de Maître Cornille et de ses pairs dans l'art de la meunerie. Hormis quelques rares survivants ou, de-ci de-là, des restaurations à d'autres fins que celle du "convertissage" du froment en farine, les moulins à vent tombent en effet en ruines. Abandonnés au bord d'un chemin de campagne, se fondant peu à peu dans les broussailles envahissantes, ils finissent leurs jours dans une tristesse sans âme, ne répondant plus aux appels du vent, leur compagnon de toujours. Parfois, un sinistre craquement dans des ailes atteintes par la lèpre du délabrement fait vaguement illusion. Mais non! La vie s'est enfuie. Et elle ne reviendra plus.
Et pourtant...
N'avez-vous jamais entendu parler de Paul Hoinard, de Michel Vrignaud, d'André Videau, de Jean Mercier, de Maurice Deschodt, de Michel Markey? Non, peut-être!
Ces quelques noms et une vingtaine d'autres se regroupent autour d'une même profession, d'une même passion plutôt. À Challain-la-Potherie comme à Châteauneuf, à Levesville comme à Bazoches-en-Dunois, à Wormhout comme à Terdeghem, ils ont appris à dompter l'énergie d'Éole pour donner vie à une étrange carcasse de poutres et d'engrenages, à une meule de silex d'où s'échappe une poudre blanche et onctueuse: la farine.
Ces meuniers, souvent eux-mêmes fils et petits-fils de meuniers, sont aux
commandes d'un moulin tous les jours de l'année, au gré des arrivages certes, mais obéissant surtout aux caprices d'un ciel changeant ou d'une brise venant du large.
Un moulin? Rien à voir avec ces décors d'opérettes qui font rêver les esthètes avides de belles envolées lyriques. Oublions donc momentanément un certain Moulin-Rouge, le Moulin de la Galette ou même celui qui sut si bien traduire le secret de Maître Cornille: Alphonse Daudet.
Qu'il soit à tour (comme encore actuellement en Vendée), sur pivot (dans le Nord par exemple) ou cavier (en Anjou et en Touraine), qu'il ait servi autrefois à l'assèchement des terres, à la fabrication de l'huile ou à la mouture de farine pour le pain, il voit généralement son rôle restreint aujourd'hui à l'alimentation pour le bétail. Mais qu'importe! Il n'est pas de fonctions avilissantes quand on fait corps avec le plus noble des éléments: le vent.
"Comme la plupart de mes contemporains, l'étrange silhouette d'un moulin dressé sur une colline me touche et me fascine pour des raisons qui ne sont pas seulement esthétiques ou poétiques. Il est assez étonnant que personne n'ignore le moulin à vent et que celui-ci puisse d'une façon aussi forte frapper le conscient collectif dans ses regards et l'inconscient dans ses rêves, comme il admire l'attention scientifique du technologue, de l'historien, du géographe, de l'architecte ou de l'anthropologue." (Raymond Ledrut, dans l'avant-propos du livre de Claude Rivals Le Moulin à vent et le meunier dans la société française traditionnelle).
Pour tenter d'apprivoiser l'un de ces géants des plaines, arrêtons-nous quelques instants, non loin de la presqu'île de Noirmoutier, au moulin de Rairé, à Sallertaine (Vendée).
Construit en 1750, il continue jusqu'à ce jour de fonctionner. Quelques modifications techniques ont changé son aspect extérieur, surtout après l'invention des ailes Berton en 1845 (ailes composées de lamelles de bois se déployant comme un jeu de cartes), mais il a toujours été en exploitation, même durant la période du début de l'industrialisation. La généralisation de l'électricité et l'apparition des minoteries modernes n'ont rien changé à son fier destin: il n'a jamais renoncé à l'énergie du vent.
- Beaucoup de moulins, commente Marcel Burgaud, maître des lieux, fonctionnent plus ou moins artificiellement. Ils sont maintenus en vie et restaurés grâce à de généreux sponsors qui se targuent de fabriquer de la farine "fabriquée au moulin", alors que toute la mécanique est mue par un moteur électrique. J'appelle cela du folklore. C'est pas du travail!
La voilure donne au moulin non seulement son efficacité, mais aussi tout son charme. À Sallertaine, chacune des quatre ailes est composée de 11 planches en pin d'Orégon, de 9 mm d'épaisseur et 6,70 m de longueur, fixées sur une tringle métallique à l'aide de vergettes, de verrons et de tourillons. D'une largeur de 22 cm quand elle est au repos, elle passe à 2,20 m lorsqu'elle est déployée au maximum.

Les quatre tringles sont emboîtées dans la partie extérieure d'une immense pièce de bois de chêne: l'arbre de couche, qui pèse globalement 5 tonnes. Incliné de 7 degrés par rapport à l'horizontale et reposant sur deux coussinets (l'un en marbre, l'autre en bois), cet arbre est entraîné par le mouvement des ailes et il entraîne lui-même, par l'intermédiaire du "grand rouet" (roue verticale à pignons en bois de cormier), l'ensemble des rouages du moulin (peloton, vertical, hérisson) mettant en mouvement les meules.Le chapeau qui coiffe ce moulin de 16 m de haut est en bois (autrefois; du châtaignier; aujourd'hui: du sapin). Cette toiture dans son ensemble pivote sur 360 degrés, à l'aide du "tournevent" (un cardan fixé sur le châssis mobile) pour se mettre précisément dans le sens du vent.
Toute la technique du meunier commence là: savoir apprécier la direction et la force du vent dominant.
La girouette donne déjà des indications. Mais il n'est que de voir Marcel Burgaud se pencher là-haut, à la fenêtre de son moulin, pour comprendre que le savoir-faire du meunier ne se limite pas à l'application d'une théorie.
Un ciel qui blanchit, une brise qui vous caresse délicatement le visage sont des indices non trompeurs pour qui sait les percevoir. Et les meuniers sont de ceux qui ont appris le langage du vent, d'où qu'il vienne, quels qu'en soient les caprices. En fonction de ce message secret reçu du large, ou bien les ailes du moulin seront laissées encore pour un temps à leur somnolence, ou bien elles seront libérées pour retrouver la cadence de leur valse monotone rythmée par le tac-tac-tac régulier des engrenages.
- Chaque vent a son caractère, ajoute Marcel Burgaud. Chacun manifeste son
tempérament propre et c'est à moi de savoir l'interpréter. Qu'il s'emballe tout à coup, je donne aussitôt un "coup de corde" pour réduire la surface des ailes. S'il tend par contre à s'épuiser et à tomber, je donne davantage de voilure.
Un moulin se pilote d'abord à l'oreille. Il faut savoir l'écouter. C'est une question d'habitude. Dès que j'entends l'une de ces "demoiselles" se mettre en toupie, cela signifie que mon moulin n'est plus exactement dans le vent et que je dois le remettre dans la bonne direction.
On apprend ainsi que les "demoiselles" sont deux planchettes percées en leur milieu, situées sous la toiture du moulin. Elles restent immobiles quand les ailes du moulin font face au vent; elles s'agitent par contre dès que le vent est pris, ne serait-ce que très légèrement, de biais.
Poursuivant la visite, on découvre aussi la complexité du fonctionnement des meules. De prime abord, tout semble très simple: il suffit de deux énormes pierres qui concassent, puis réduisent en poudre le grain.

À y regarder d'un peu plus près cependant, on se rend compte que ce qui paraissait élémentaire est en fait le résultat à la fois d'une technique parfaitement maîtrisée et d'un astucieux bricolage.
Suivons les explications de Marc Guitteny.
Au sol, la "gisante" (meule fixe) repose en trois points sur des poutres. Au-dessus, la meule "courante" est portée par un axe qui traverse la meule fixe et s'appuie sur la poutre meulière du premier étage. Cette meule ainsi suspendue est fixée à son axe par l'"anisse" (pièce de fer qui s'y encastre). Le vide autour de l'axe est l'"oeillard".
Le grain tombe de la salle du haut par un boisseau, dans la trémie (bac en bois). De la trémie, il arrive dans l'"auget" (conduit en bois) qui verse le grain dans l'"oeillard". L'arrivée du grain dans l'"oeillard" est réglée par la vibration que transmet sur l'auget la rotation du "babillard" (pièce de fer montée sur l'axe des meules).
La meule est entourée d'une garniture d'où sort la farine brute avant de passer à la "bluterie" (pour la séparation de la farine et des issues) et de tomber par un boisseau dans la salle du bas.
Dans la salle des meules, le "régulateur" exerce une pression en tournant, par une tige articulée, sur l'axe des meules. Sa vitesse de rotation, liée à celle du "vertical" sur lequel il est en prise directe, fait varier leur écartement. Ainsi, quand le moulin accélère sa vitesse, le débit du grain est grossi par le "babillard" et la pression des meules est renforcée par le "régulateur".
Non seulement le meunier pilote son moulin à l'oreille, mais il a encore besoin d'un doigté particulièrement expert. Palpant d'une main la finesse et le degré d'humidité de la farine qui descend par le boisseau, réglant au besoin le débit de distribution dans la trémie ("un grain en plus", "un grain en moins"), il active de l'autre main diverses cordes ou tringles métalliques qui agissent sur l'écartement des meules, l'orientation de l'arbre de couche (et donc des ailes), la dimension de la voilure, etc.
Un geste maladroit... et tout le bel édifice frise la catastrophe. La chanson n'est pas la seule à mettre en garde le meunier contre l'emballement de son moulin. Il doit veiller en outre à ce que sa meule se tourne pas à vide.
La meule... Les meules plus exactement - la "gisante" et la "courante" -, parce qu'"il faut être deux pour faire des petits". Elles demandent elles aussi du meunier un soin très attentif. C'est en effet lui, et personne d'autre, qui les "affûte" (c'est le "rhabillage"), en moyenne une
fois tous les trois mois, avec des outils de tailleur de pierre (mailloche et boucharde).
Une meule comporte des échancrures (boitard, entrepied et feuillère) qui expulsent le grain du centre vers la périphérie tout en le réduisant d'abord en grumeaux, puis en poudre de plus en plus fine selon les besoins. Une erreur de manoeuvre suffirait à elle seule à rendre inefficace toute la merveilleuse mécanique qui donne vie à ce coeur du moulin.
Il faut voir, sur le visage de Marcel Burgaud, ces traits à la fois de gravité et de satisfaction lorsqu'il observe et écoute ronronner "son" moulin! Il est l'un des derniers à maintenir vivante une tradition séculaire qui était autrefois synonyme de nécessité vitale. Pourquoi en effet les moulins ne serviraient-ils plus actuellement qu'à distraire des touristes matinaux en mal d'arts et de traditions "populaires" alors qu'il y a encore quelques dizaines d'années, ils étaient implantés au coeur même de la vie, intermédiaires indispensables entre le travail des champs et le "pain quotidien"?
Tant que ce meunier aura la force de perpétuer le savoir-faire appris, dès l'âge de 24 ans, des mains de son père, il y aura à Sallertaine des ailes qui continueront de tourner dans le ciel de ce petit coin de Vendée.
Mais après?
Pour l'instant, aucune relève ne s'est manifestée. Mais, dans un sourire qui en dit long sur une sagesse apprise au contact d'un labeur ingrat mais exaltant, Maître Burgaud conclut notre entretien:
- Après moi, ce ne sera pas la fin du monde!
(ce reportage date de 1990)
D'où proviennent-ils?
Il est communément admis que le moulin à vent est une invention transmise à l'Europe par les Croisés de retour d'Orient.
L'histoire est en fait plus complexe. Le moulin horizontal est mentionné pour la première fois dans un texte du calife Omar (581-644). Il se compose d'une partie supérieure, contenant la meule, et d'une partie inférieure où est installée - horizontalement - une roue hydraulique à pales (doulab) actionnée par le vent qui pénètre à l'intérieur du bâtiment par des embrasures pratiquées dans le mur.
La technique relative à ce type de moulin aurait vraisemblablement été propagée en Europe par les Arabes.
Quant au moulin vertical, il serait une invention occidentale due aux Normands et aux peuples méditerranéens. La technique à la base de cette invention est celle qui est toujours appliquée par les moulins-tours ou les moulins sur pivot fonctionnant encore, toutes ailes déployées, dans le Nord de la France par exemple, ou en Vendée. En aucun cas, ce moulin occidental n'aurait pu être une importation d'Orient par le canal des Croisades.
Reste à savoir si le cerf-volant et même le moulin à prières des Chinois ont pu avoir une quelconque influence sur l'invention du "moulin qui moud". Les historiens se posent au moins la question.
Ces renseignements ont été puisés dans l'ouvrage de Claude Rivals Le Moulin à vent et le meunier dans la société française traditionnelle, éditions Serg-Berger-Levrault, 1987.
16:00 Publié dans Marcel Burgaud, meunier | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Portraits, moulin, meunier, burgaud
19.01.2006
Rencontre au sommet

Nous voulions voir des aigles... Nous n'avons en fait qu'entraperçu quelques battements d'ailes, ceux d'un aiglon de plusieurs semaines, niché dans son aire, là-haut dans une anfractuosité de falaise dominant la vallée du Rabioux. Et cela a suffi à notre bonheur.
Après deux ou trois heures de planque à guetter au loin, l'oeil collé sur l'oculaire d'une longue-vue, une éventuelle, une probable silhouette noire virevoltant au dessus de la première ligne de crêtes, il nous a bien fallu nous rendre à l'évidence: le moment était venu de redescendre à Châteauroux-les-Alpes.
En cet après-midi de juin, l'aigle – le couple d'aigles plus précisément – n'était apparemment pas à notre rendez-vous. Mais nous savions pourtant qu'il était "là", quelque part sur son territoire, dans un fugace horizon, ou bien juché sur un promontoire, prêt à fondre sur sa nouvelle proie.
Veut-on voir et observer de près des aigles? Il suffit, nous conseille-t-on, de fréquenter certains zoos ou de visiter telle ou telle volerie où un dresseur d'aigles s'empressera de vous donner la preuve de son savoir-faire.
Christian Couloumy s'abstient de porter le moindre jugement sur ce type d'approche. Quoique... Garde-moniteur au Parc national des Écrins, chef du secteur de l'Embrunais, il est l'un des meilleurs connaisseurs actuels de l'aigle royal. À ce titre, il a droit à la parole quand il s'agit de défendre la cause de ce rapace si longtemps menacé, parfois encore cible de quelques braconniers ou de ces bipèdes sans plumes qu'on appelle «chasseurs»!
Christian n'a rien de l'écolo de service, soucieux de prosélytisme «en vert» et contre tous. Dans les fonctions de gestionnaire de l'espace qui lui ont été confiées comme dans ses nombreuses heures sur le terrain, il respire la même passion pour ce qu'il fait. Vivre et travailler quotidiennement dans un parc tel que celui des Écrins, au coeur de cette région montagneuse protégée des agressions d'une certaine civilisation, c'est pour lui un rêve de jeunesse enfin réalisé. Son secret? Il tient en un mot, deux peut-être: l'étonnement, une perméabilité constante à ce qu'il convient d'appeler – infirmité de notre vocabulaire! - les «merveilles» de la nature. À son contact, surtout si vous avez la chance de pouvoir l'accompagner ne serait-ce que quelques heures dans une opération de repérage ou de contrôle, vous apprenez à faire place à l'émotion dans le vocabulaire de la communication. Les baroudeurs et autres chercheurs de sensations fortes, parfois pétaradantes, ont d'autres espaces pour assouvir leur passion. Ici, place au calme, à la redécouverte des sens, au temps qui passe... Place au respect de la nature.
Fidélité au couple
Quand bien même l'aigle ou le couple d'aigles que vous guettez tarderait à se manifester, continuant sans doute de vaquer à ses occupations sans se soucier pour le moins du monde de répondre à votre attente, Christian Couloumy a le don de vous le rendre étrangement présent.
Vous apprenez ainsi à mieux connaître le caractère et les moeurs de ce seigneur des montagnes. L'aigle royal, puisque c'est de lui qu'il s'agit dans le Parc national des Écrins, vit en couple, selon le "régime" de la monogamie. Son territoire, qu'il défend bec et ongles (ces derniers étant plus exactement appelés «serres») contre tout agresseur, peut atteindre 100 km² de superficie, soit l'équivalent de toute une vallée. Durée de vie de l'aigle royal: environ 25 ans, si son existence n'est évidemment pas contrariée par quelque accident de parcours (lignes électriques haute tension, produits pesticides utilisés en agriculture, méfaits de nos bipèdes sans plumes de tout à l'heure...). Couvaison: une fois par an, de fin-mars à début-mai. Madame Aigle pond un ou deux oeufs, de la taille d'un citron, dans un nid de branchages préexistant et amélioré d'une année sur l'autre.
Âgé de 80 jours, l'aiglon est prêt pour le grand départ: ça passe ou ça casse! Il a eu le temps, il est vrai, d'apprendre à battre des ailes dans son nid. Mais le moment venu, c'est le premier saut dans le vide, sans coup d'essai préalable. Jusqu'en décembre, sans supplément, il aura droit encore à quelques conseils pour améliorer son éducation. Ensuite, à son tour de faire sa vie et de s'émanciper. Il n'a plus qu'à chercher et à conquérir un territoire ainsi qu'une dulcinée avec laquelle il partagera sa vie d'adulte.
Côté intendance, rien de plus simple. L'aigle royal est le seul maître en son domaine. Il a à sa disposition quelques aires où il installe, au gré de l'humeur du moment, sa petite famille. Pour les repas, gare à tout ce qui passe par là, qu'il s'agisse d'animaux rampants ou volants. L'aigle ne chasse pas pour le plaisir, mais par nécessité.
Les atouts majeurs de Monsieur Aigle lorsqu'il entreprend de faire les courses pour le menu du soir: une extraordinaire puissance du regard (huit fois plus perçant que celui de l'homme: l'aigle royal peut repérer une malheureuse marmotte à un kilomètre de distance), une non moins extraordinaire adaptabilité du vol en fonction des circonstances (en vol plané glissé, l'aigle peut fondre à 160 km/h sur sa proie), des serres recourbées et acérées pouvant transpercer le crâne d'un renard.
Attention donc à tout ce qui, de près ou de loin, peut constituer ou améliorer un ordinaire! L'aigle se nourrit de marmottes, de renards, de lapins, d'oiseaux, de chats égarés... De poules aussi, sans doute, mais cela, il ne faut pas le dire! En période d'hiver, il se contente de charogne. Ce n'est pas très noble, mais faute de mieux...
Au recensement de 1996, le Parc national des Écrins abritait 107 aigles royaux pour 173 aires. Détail important, on a dénombré 37 couples, ce qui signifie que le solde pour atteindre le total de 107 est constitué d' "électrons libres". Autrement dit, la monogamie pratiquée officiellement par Monsieur Aigle aurait parfois du plomb dans l'aigle, mis à part tout humour macabre!
«L'aigle seul... contemple le Soleil et la Gloire.»
Cette citation, quelque peu tronquée, de Gérard de Nerval traduit à sa manière la majesté de l'aigle et son pouvoir de séduction. Comment en effet ne pas être intrigué par les performances extraordinaires du souverain des airs?
La puissance de ce rapace a de tout temps donné prise aux plus belles images poétiques. Elle a également servi de symbole à quelques grands de ce monde (Napoléon...), tout comme elle est utilisée comme emblème de certains pays (USA, Allemagne) ou de firmes cultivant une image d'excellence, voire de supériorité (cf. Harley Davidson).
Avec Christian Couloumy, nous restons loin, très loin de telles préoccupations. Pour lui, l'aigle se suffit à lui-même comme étant l'une des plus belles expressions de la vie au sein d'une nature non domestiquée.
Au terme d'un après-midi passé en compagnie de ce garde-moniteur à épier, mais sans résultat, l'apparition du couple d'aigles royaux ayant élu domicile dans la vallée du Rabioux, on pourrait se demander comment il est possible de consacrer autant de temps et d'énergie pour un résultat de prime abord insignifiant. Et Christian de répondre: «Et dire que ça fait plus de vingt ans que ça dure! L'aigle royal me surprendra toujours autant.»
Tandis que nous rejoignions notre point de départ, au creux de la vallée, l'aigle continuait sans doute, tout là-haut, d'inventorier son domaine, superbement indifférent à nos préoccupations de terriens. Mais n'emportait-il pas aussi un peu de nos rêves et de notre imagination?
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10:40 Publié dans Christian Couloumy, garde-moniteur | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Portraits, aigle, parc-naturel, couloumy

